mercredi 10 décembre 2014

"Une bande de forcenés pourchasse mon âme... " (Livres des Psaumes, 86:14).

Un premier roman, ce soir, qu nous emmène dans un univers étrange qui ressemble beaucoup à notre monde occidental sans vraiment l'être, où l'image, celle qu'on voit, celle qu'on renvoie, devient une preuve à charge, le feu à l'origine de la fumée du fameux adage. Oh, rien de nouveau sous le soleil, c'est vrai, mais l'émergence d'internet a redonné du dynamisme à un vieux sport national : la calomnie et la délation... Dans "Un homme effacé" (désormais disponible en poche chez Folio), Alexandre Postel, écrivain trentenaire, met en scène un homme discret, timide, introverti, qui va se retrouver embarqué dans une aventure kafkaïenne, embarqué malgré lui dans une descente aux enfers qui va le plonger dans un doute existentiel, si, si le mot n'est pas trop fort. C'est acide, avec une tonalité très ironique, ça se lit tout seul et ça nous apprend qu'il faut toujours tourner une image 7 fois devant ses yeux avant de parler...




Damien North est professeur de philosophie dans une université de province qui n'a dû sa survie qu'au don d'un héritage. A 45 ans, il a un physique passe-partout, une calvitie qui s'étend et c'est le genre de bonhomme qu'en dehors de son amphithéâtre, on croise sans véritablement le voir. Peu d'amis, peu de relation sur son lieu de travail comme en dehors, depuis la mort de sa compagne près de 15 ans plus tôt...

Un jour, alors qu'il essaye de se connecter à sa messagerie professionnelle depuis chez lui, un message d'erreur apparaît. Damien n'est pas franchement calé en informatique, alors, il fait appel aux services techniques pour lui venir en aide. Le problème est réglé, même si la conversation, semble-t-il, se termine sur une certaine gêne, de l'autre côté de la ligne.

Bientôt, Damien reçoit chez lui une visite à domicile bien désagréable : deux policiers qui viennent l'embarquer et saisir son ordinateur. Le voilà en garde à vue. La raison ? Lors de l'examen de son ordinateur pour réparer la panne de connexion, on a découvert des images pédopornographiques. Plusieurs centaines de photos d'enfants, parfois très jeunes...

La machine s'emballe. Le doux et lunaire professeur de philosophie, spécialiste de l'optique dans l'oeuvre de Descartes, devient l'objet de toutes les rumeurs, allégations, accusations, relayées par la presse locale, en verve, et reçues comme telles par le public, qu'il s'agisse de ses voisins, de ses étudiants, de sa famille, même.

Tout l'accable : aucun virus, aucun cheval de Troie n'a été trouvé sur son ordinateur, il n'y a aucun doute pour personne, c'est Damien North qui a téléchargé les images incriminées. Lui est dépassé, ne sait plus à qui se vouer. Son frère le lâche quand on parle de sa fille qui a passé quelques jours chez Damien, un an plus tôt, l'avocat qu'il contacte aussi...

Finalement, c'est un ténor du barreau qui vient le voir pour lui proposer de le défendre. Enfin, "défendre", le mot est peut-être un peu fort, parce que sa stratégie, c'est de plaider coupable. Reconnaître qu'il est bien un pervers pour s'assurer une peine moins lourde que s'il nie les évidences. Largué, dépassé, Damien acquiesce, accepte, gobe tout et joue le jeu devant un tribunal qui réclamerait presque sa tête.

A un détail près. Oh, trois fois rien. Damien est innocent. En tout cas, il l'affirme et, à aucun moment, le lecteur n'a d'élément pouvant dire qu'il l'est. En fait, c'est même le postulat de départ : quelle que soit la manière dont ces photos sordides sont arrivées sur son disque dur, ce n'est pas lui qui les a téléchargées. Mais, son innocence, tout le monde s'en fout, même celui qui devrait la plaider.

Et la descente aux enfers commence. Personne ne va chercher plus loin que le "il n'y a pas de fumée sans feu", qui fleurit sous toutes les lèvres bien intentionnées dans ce genre d'affaire. Damien a marqué "COUPABLE" ou "PERVERS" sur le front, à l'encre indélébile. Pour l'administration pénitentiaire, passe encore, mais pour les experts qui se chargent de lui, il a le profil...

Le côôôôchemar ne fait que commencer, comme dirait la voix-off des "Envahisseurs". Même s'il est reconnu innocent, comment pourra-t-il effacer cette réputation qu'on lui a faite, bien malgré lui. Pourra-t-il être véritablement blanchi, puisque c'est le mot qu'on utilise... La vie de Damien North a basculé. Désormais, cet homme effacé focalise les regards. Et va devoir apprendre à vivre avec.

En écrivant ce résumé, à plusieurs reprises, j'ai failli écrire le mot "tache". Mais, j'avais peur de trop rapprocher le roman d'Alexandre Postel de celui de Philip Roth. Ce serait injustifié, parce que, si les points de départ sont proches, un universitaire respectable doit se défendre face à de terribles accusations, le propos des deux romans diffère largement. Et je pense que ce ne serait pas rendre service à Postel, pour son premier roman, de jouer au jeu des comparaisons.

Intéressons-nous essentiellement au premier point, pour vous montrer que le roman d'Alexandre Postel n'est pas un ersatz de celui de Philip Roth. Rien que sa tonalité générale l'indique. Postel a choisi un mode presque de fable, un ton d'une ironie mordante qui regarde ce pauvre Damien se débattre au milieu des accusations comme on regarderait une mouche prise au piège dans un verre.

La distance prise par le narrateur, et malgré le drame qui est décrit, est à la satire. Par exemple, je l'évoquais plus haut, les tests que passe Damien North pendant son incarcération, tests soi-disant révolutionnaires, imposés par une politique de répression reposant avant tout sur l'image plus que sur les actes, déconnent à fond.

Chaque action, chaque réaction des cobayes, à commencer par North, sont interprétées de façon à aller dans le sens de la perversion. Après tout, s'ils sont là, ce n'est pas pour rien, c'est forcément dû à ce qu'ils ont fait ! Une logique d'escalier qui fait une victime : la vérité. Ou deux, avec la morale, aussi. Mais bon, on n'est pas à ça près, quand il faut des résultats, et vite.

Alexandre Postel égratigne à tout-va dans son roman, critiquant les bons sentiments, la dictature de l'émotion, l'immédiateté réclamée à tort et à travers pour toute et n'importe quelle situation, la fâcheuse tendance à regarder son voisin pour surveiller tous ses travers, à lancer la rumeur, voir à crier haro sur le baudet...

Et puis, il y a cette fabuleuse hypocrisie qui habite notre société contemporaine. Appelons ça bien-pensance, politiquement correct ou simplement, bonne conscience, tout cela s'unit pour faire de la vie d'un homme ordinaire un enfer. Les "bonnes âmes" ne répondent pas au moment où on aurait besoin d'elles, tout au contraire.

La perversité de relations sociales exemptes de désintérêt est l'un des moteurs qui met en branle un terrible engrenage. Au point que Damien lui-même, marchant sur un fil, entre folie et raison, pourrait bien finir par croire ce qu'on dit de lui... Croire qu'il est un monstre, accepter l'évidence que tous lui impose, l'image de lui-même que lui renvoie le miroir déformant de l'opinion.

Damien North est un homme effacé, comme l'indique le titre. Un homme qui ne se mêle pas de la vie des autres, garde ses distances, ne milite pas, fait son job, rentre chez lui, jardine, mène une existence sans relief particulier... Il ne s'est jamais remis de la mort de sa compagne, une artiste plus âgée que lui qui, elle aussi, à sa façon, à souffert de cette obsession de l'image.

Je n'ai pas choisi la phrase du titre par hasard. Une phrase biblique, citée dans le roman, et qui correspond parfaitement à la sensation de Damien North. Mais, il est intéressant de remettre ce morceau de phrase dans son contexte : "Ô Dieu ! Des orgueilleux ont surgi contre moi, une bande de forcenés pourchasse mon âme, point de place pour toi devant eux".

L'image... L'image est la nouvelle divinité qu'on adore, devant laquelle on se prosterne. Plus que jamais, le veau d'or est toujours debout et exerce son pouvoir de fascination incontrôlable à travers nos écrans. Ceux de nos télés, nos ordinateurs, nos smartphones, nos tablettes... A la maison, au boulot, dans la rue, le métro, au cinéma, partout... Le panthéisme moderne est celui de l'image, la foi en elle est aveugle.

A défaut d'être heureux, le train-train de Damien North est serein jusqu'à ce que tout s'accélère et le précipite dans un tourbillon où il ne contrôle plus rien. J'ai évoqué Kafka, même si, là encore, le ton dont use Alexandre Postel est bien différent, parce qu'il y a dans le lien entre l'inexorabilité de ce qui arrive à Damien et sa passivité éberluée, quelque chose qui rappelle "le Procès".

Pas de révolte, pas de colère, chez Damien North. Juste laisser les choses passer, comme le courant entraîne vers la mer.Le fatalisme de cet homme, qui n'a rien d'un monstre, qui n'a rien d'un criminel, sans tomber dans l'excès inverse de l'image, celui de la gueule de l'emploi, est assez terrifiant. Et nous, comment réagirions-nous dans une telle situation ?

Comment aurait réagi Alex North, le grand-père de Damien, héros d'une guerre passée, incarnation d'une résistance restée dans l'Histoire et personnage à l'image immaculée, glorifiée, statufiée, "piédestalisée", si je puis dire... Quand Alex North a droit à une hagiographie permanente, son petit-fils est voué aux gémonies. Mais que les apparences peuvent être trompeuses !

En choisissant d'ancrer son histoire dans la ville de L***, dans un pays et une époque indéfinis, en donnant des indices rappelant la France aussi bien que les Etats-Unis, on comprend bien qu'on n'est pas dans un phénomène national, mais dans quelque chose qui frappe le monde occidental. Et l'impression d'avoir lu une fable se confirme quand le roman se termine sur une espèce de morale. Que je vous laisserai découvrir, bien sûr.

Toutefois, c'est vraiment la notion d'image qui est au coeur de cette histoire. L'image, et la façon dont on l'interprète, car l'image seule ne suffit pas toujours à faire et défaire les réputations. Mais son omniprésence dans nos vies actuelles, à travers les médias, renforcés par cet outil magique (magie blanche... ou noire) qu'est internet nous met à la merci de la vindicte populaire.

Comment ne pas songer à des affaires qui ont défrayé la chronique, comme Outreau, par exemple, où l'image a suffit à fabriquer des coupables, puis, une fois le scandale lancé, à oublier qu'il y avait bel et bien de véritables monstres dans cette affaire... ? Avec de magnifiques retournements de vestes mais aussi une méfiance intarissable, phénomènes qu'on retrouve également dans "Un homme effacé".

L'image est partout dans ce roman, de celles que l'on trouve sur l'ordinateur de Damien, à celle qui apparaissent lors des tests, les oeuvres de la défunte compagne du professeur, celles du grand-père, entrées dans l'imaginaire collectif, et d'autres encore, dans la dernière partie du livre, qui vont mener au dénouement.

Ce qu'est Damien North, son image même, ce qu'il perçoit de lui-même comme ce qu'il renvoie aux autres, tout cela n'est qu'un terrible malentendu. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Damien lui-même, dans un passage-charnière du livre. Héros malgré lui, négatif ou positif, le raisonnement reste le même, lui ne rêve qu'à une douillette neutralité, une transparence bienheureuse...

Je me suis presque surpris à dévorer ce livre, à vouloir savoir ce que le sort, ou pire, la mesquinerie humaine, réservait à Damien. Oh, je ne suis pas meilleur que les autres, les indignations à l'emporte-pièce, les décisions trop rapidement prises, les choix faits selon des critères déformés, on en a tous fait. Je n'échappe pas à la règle. Mais prendre un peu de recul est parfois une bonne chose.

Combien d'exemples on peut citer de cabales qui s'enflamment comme une traînée de poudre via les réseaux sociaux, de débats qui partent en vrille, de rumeurs et de réputations faites à tort, qui laissent des traces plus difficiles à effacer que des tatouages au texte périmé. Et, parallèlement, on voit le nombre de demandes d'application du droit à l'oubli s'envoler...

Oui, l'image est importante, mais c'est aussi un concept à manipuler avec précaution, comme un explosif très instable qui pourrait nous sauter à la figure à chaque instant. Se sevrer complètement d'images n'est sans doute pas souhaitable, mais restreindre drastiquement la dose ne pourrait pas nous faire de mal. Et, à défaut, apprendre des clés de décryptage, et une dose de patience...

Falot en début de roman, Damien North, dans sa quête de la discrétion et de l'anonymat, même si elle n'est pas effrénée, même s'il espère juste la reprise du court naturel des choses, devient un parfait antihéros. En ne perdant jamais de vue que la limite entre le statut de monstre et le statut de victime est une frontière très, très mince.

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