mercredi 31 décembre 2014

"La forêt, c'est un livre à décrypter".

Dernier soir de l'année, dernier billet de l'année, sans doute, et pour cela, un très beau livre, un très beau conte. Un premier roman, aussi, d'un homme qui a attendu la retraite pour passer de l'autre côté du miroir et devenir à son tour romancier. Et quoi de mieux pour cela que de parler d'un sujet qu'il maîtrise parfaitement : les livres, qui ont été son univers de longue date. Jacques Baudou, éditeur, critique, essayiste, signe aux Moutons Electriques, "la lisière de Bohême", subtil et doux hommage aux livres, et particulièrement aux livres qu'on lit dans l'enfance et qui nous construisent au point de devenir partie intégrante de nous-mêmes. Une ode à la lecture qui efface les frontières entre genres littéraires et à l'imagination qu'elle stimule sans cesse. Un petit bonheur de lecture à partager, entre petits et grands.



Roland Darjac est écrivain. Il a choisi de s'isoler dans une maison proche d'une grande forêt, quelque part entre Sognes et Ferventes pour écrire son nouveau roman. Le vingt-et-unième... Dès le premier, il avait connu le succès, un prix, depuis, sa carrière n'a cessé de s'enfoncer dans un certain anonymat, le nombre de ses lecteurs les plus fidèles se réduisant à chaque sortie.

Un soir, alors qu'il tombe des trombes d'eau, sur le sentier passant devant cette maison où il vit seul, loin de tout, le temps de terminer son prochain livre, passe une femme. Il lui propose de venir passer un moment chez lui pour se sécher, se changer et se réchauffer, en attendant que la pluie se calme enfin. Mais, la jeune femme, Béatrice, lui explique qu'elle est arrivée à destination, qu'elle vient le voir lui.

Surpris, l'auteur écoute alors cette femme, qui a lu un de ses précédents livres presque par hasard, lui expliquer la raison de cette venue inattendue : au cours de sa lecture, la jeune femme a reconnu quelque chose qu'elle a bien du mal à identifier. Elle a reconnu des personnages, qui lui ont semblé tout droit sortis des illustrations d'un livre qu'elle lisait dans son enfance.

Il s'agit de trois personnages, un homme, une femme, un enfant, je n'en dis pas plus ici, je vous laisse découvrir les détails. Dans cet album sans couverture récupéré chez un chiffonnier, ils étaient apparus à l'enfant qu'elle était alors avec une force telle qu'ils se sont gravés dans sa mémoire. Elle a tout oublié de ce livre, depuis, l'a enfoui dans son subconscient, jusqu'à ce que la lecture du livre de Darjac réveille le souvenir.

Un souvenir flou, car elle ne se souvient que de ces images, nullement du contexte, de l'histoire, de leur identité, pas même s'ils sont liés les uns aux autres. Non, juste une étincelle qui a déclenché le besoin irrépressible de retrouver Darjac et, à travers lui, d'en savoir plus sur cette histoire qui, même inconsciemment, l'a si durablement marquée, émue.

Devant cette explication, l'écrivain est plus que surpris. En effet, dans son roman, les personnages en question sont des fantômes. Des fantômes qu'il a lui-même rencontrés, ici, dans cette région où il vient se mettre au vert à chaque fois qu'il doit finir un livre. Quand il n'écrit pas, il marche dans cette grande forêt voisine et c'est là, à des endroits précis, que lui sont apparus l'homme, l'enfant, la femme, jamais ensemble.

Roland et Béatrice vont alors partir à la rencontre de ces fantômes, qu'ils semblent seuls à pouvoir voir. Personne n'avait jamais su que Roland était témoin de tels phénomènes, pas même son épouse, Alice. Cette inconnue qui a fait tant de chemin pour venir le retrouver au milieu de nulle part mérite bien cette confession.

Mais, leur voyage commun ne va pas s'arrêter là et c'est une plongée dans l'imaginaire de la région, dans ces contes, ces légendes qu'on se transmet de génération en génération qu'ils vont se lancer. En particulier celle qui tourne autour de la Folie Millescande, drôle d'endroit auquel il semble que personne ne puisse plus jamais arriver...

Et tout cela se déroule sur fond d'hommages aux livres qui ont marqué Darjac, et sans doute, à travers lui, Jacques Baudou. Je ne ferai pas la liste ici, le catalogue serait fastidieux et ces clins d'oeil, ces évocations constellent le roman, parfois cités ouvertement, en particulier par des citations en exergue des chapitres, mais aussi au cours des conversations, enfin, de façon plus diffuse.

Car, la lecture est vraiment au coeur de ce court roman. Mais pas n'importe quelles lectures. Des lectures marquantes, celles qui ont construit les personnages, celles par lesquelles ils ont souvent découvert la lecture, appris à l'aimer, jusqu'à nourrir pour elle une passion profonde, chevillée au corps. Et, à travers eux, c'est nous tous, lecteurs depuis l'enfance, parfois, qui sommes concernés.

En tout cas, je me suis parfaitement retrouvé dans tout cela, j'ai ressenti des émotions lointaines (un peu plus à chaque jour qui passe, hélas...), des souvenirs d'enfance, des voix familières. Peu importe, d'ailleurs, que l'on connaisse, de nom ou pas du tout, qu'on aie lu, ou pas, les nombreux ouvrages et auteurs qui apparaissent au cours de ce récit.

Oui, peu importe, parce qu'au mieux, il y a là une mine de lectures à découvrir ou redécouvrir, des évocations et des souvenirs à travers lesquelles nous parle un auteur, à travers laquelle il fait aussi une sorte de bilan. D'examen de conscience, peut-être. Que l'expression ne vous surprenne pas, c'est le titre du roman de Roland Darjac qui a électrisé Béatrice.

Pardonnez-moi, je vais parler un peu de moi. Je le fais le moins possible, parce que j'essaye de surtout me concentrer sur les livres et ce que j'en ai retiré. Mais, il se trouve que je me suis retrouvé dans la même position que les personnages du livre, chose qui m'arrive extrêmement rarement. Parmi les références clairement affichées par Jacques Baudou dans "la lisière de Bohême", il y a l'oeuvre d'André Dhôtel.

Or, dans mon enfance, ma grand-mère, qui me faisait souvent la lecture, quel luxe, quelle chance, je m'en rends compte avec plus de nostalgie après tant d'années, m'a lu plusieurs fois "le pays où l'on n'arrive jamais", sans doute son livre le plus connu. En lisant "la lisière de Bohême", titre qui est d'ailleurs un clin d'oeil à ce livre, j'ai retrouvé quelques souvenirs si longtemps enfouis.

Oh, j'exagérerais si je vous disais que toute l'histoire m'est revenue d'un coup, alors que je n'ai pas lu ce livre depuis, sans doute, une trentaine d'année. Mais, comme ce qui arrive à Béatrice dans le livre de Jacques Baudou, quelques détails sont revenus, flous, puis un peu plus clairs, puis plus nombreux... Et l'envie, avec tout cela, de me replonger un de ces jours dans ce livre.

Plus étonnant, la réminiscence a été stimulée par autre chose : j'avais une édition assez particulière de ce livre, qui est toujours dans un placard dans mon appartement, il me semble, le genre édition de Club du livre, quelque chose dans ce genre-là. Et sa couverture, je la revois sans même ouvrir le placard, était verte. Du même vert qui domine la jaquette du livre de Jacques Baudou... Une coïncidence troublante et très personnelle qui me place presque dans la même position que Béatrice.

Fermons la parenthèse. Jacques Baudou met aussi en avant d'autres auteurs, comme Alain-Fournier ou Robert Holdstock (argh, commencent ici mes lacunes, je ne connais pas cet auteur...), mais plus généralement, les livres sur lesquels ils s'appuient concernent aussi bien de la littérature jeunesse que de la SF, du polar, du fantastique, le conte...

Sans oublier ces histoires populaires, ces contes, qu'on s'est longtemps transmis à l'oral (on y croise même le colporteur cher aux Vosgiens, et ses images d'Epinal), à la veillée, au coin du feu et qui, eux aussi, ont forgé bien des imaginaires. Car l'enjeu, c'est bien celui-là : l'imaginaire. Celui qui nous appartient individuellement et comment nous avons façonné cet univers et été façonnés par lui.

Chaque personnage a son univers propre, il y évolue autant qu'il le fait évoluer. Voilà l'objet de la quête de Béatrice ; renouer le fil de son histoire. Pas celle de son existence, dont on ignore tout ou presque, et qui reprendra sans doute tout à fait normalement ensuite, mais l'histoire qui a rejailli et qu'elle veut retrouver. Elle ira même encore plus loin.

Et puis, il y a ce dénominateur commun qui est la forêt, omniprésente dans le roman, puisqu'il est l'un de ses décors principaux, mais qu'on retrouve à de nombreuses autres reprises, comme un jalon important de notre imaginaire collectif. Mais, ici, si elle conserve un certain mystère, ce n'est pas une forêt qui fait peur, dans laquelle on craint de se perdre.

Darjac et Béatrice ne sont ni Hansel et Gretel, ni le petit Poucet. Aux contraires, cette forêt, quelque part en France, mais totalement imaginaire, ne semble pas être là pour jouer sur les peurs, mais sur les rêves, sur la curiosité, sur la volonté d'aller à la rencontre de personnes, ces fameux fantômes, ou de cette demeure inaccessible restée dans la culture populaire sous le nom de Folie.

Cette forêt semble receler toutes les histoires qui ont envoûté les personnages à un moment donner de leur vie. Ils l'explorent, dans tous les sens, sans toujours parvenir à leur but. Mais, à chaque fois, elle stimule et renforce leur imagination, comme si les feuilles de ses arbres étaient les pages d'une immense et inépuisable bibliothèque.

La manière d'aborder le sujet est d'une grande douceur, d'une grande poésie aussi, et l'écriture de Jacques Baudou renforce ce sentiment. Le rythme du récit, sa nostalgie qui imprègne tout, ces personnages en quête d'un quelque chose indéfinissable, ce merveilleux distillé avec parcimonie, tout cela concourt à entraîner le lecteur dans ce lent tourbillon qui éveillera forcément en vous des émotions (plus ou moins) anciennes, des souvenirs de lecture, des idées d'histoire dont vous pourriez être le héros...

Et puis, il y a l'objet lui-même. Attention, je n'ai rien contre le numérique, entendons-nous bien. Mais, les Moutons Electriques proposent toujours des livres de magnifique facture. Ici, il s'intègre lui-même à l'histoire. En effet, s'il y a la couverture signée Melchior Ascaride, que vous voyez plus haut, et qui se prolonge en quatrième de couverture, il y a aussi quelques illustrations à l'intérieur.

Elles sont discrètes, elles ne font pas partie du récit lui-même, contrairement à celle de la jaquette. On n'y prête même pas forcément attention au début et puis... Et puis, peu à peu, cela prend sens. En tête de chapitre, la Folie, encadrée par deux arbres. Puis, sur la reliure de chaque page, un arbre. Des évocations presque pointillistes, qui font du livre lui-même... une forêt.

La forêt de notre imaginaire, qui pousse au fil des pages que l'on tourne, lentement, parfois pour essayer de faire durer cette lecture presque amniotique. Qui pousse pour donner un livre qui va nous marquer, forcément, nous lecteurs de cette "Lisière de Bohême". Qui va donner un élan nouveau à notre propre imaginaire.

Un livre que j'aurais aimé, vraiment aimé, que ma grand-mère puisse me lire.

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