mercredi 17 décembre 2014

"Vous montrerez par vos chants, vos danses, que coloniser, (...) c'est aussi gagner à la chaleur humaine les coeurs farouches de la savane, de la forêt ou du désert".

Désamorçons tout de suite le titre de ce billet qui pourrait fâcher. L'idée de lire le roman du jour était présente de longue date dans mon esprit, je l'avais depuis pas mal de temps et c'est, comme souvent, l'actualité qui m'a poussé à franchir le pas. Il s'agit de l'installation à Paris de l'artiste sud-africain Brett Bailey, Exhibit B, qui entend dénoncer le racisme et la colonisation à travers la reproduction d'un zoo humain comme il en existait en France au XIXe et dans la première moitié du XXe. La polémique a fait rage ces dernières semaines, divisant jusqu'aux militants antiracistes. En 1998, Didier Daeninckx publiait "Cannibale", aux éditions Verdier, disponible en poche chez Folio. Une dénonciation du colonialisme dont l'auteur a fait un de ses chevaux de bataille, à travers deux événements séparés d'un demi-siècle. Et un court roman rythmé, plein de rebondissement, picaresque et joyeux malgré l'horreur des faits et le drame...



Caroz et Gocéné circulent en voiture sur une route de Nouvelle-Calédonie quand ils sont arrêtés par une barricade. Nous sommes en 1988 et l'archipel est au bord de l'insurrection. Les Kanaks dénoncent la colonisation française et la situation est plus que tendue. Or, Gocéné est Kanak, mais pas Caroz, qui est blanc de peau.

Ce dernier est obligé de rebrousser chemin, alors que Gocéné, qui rentrait dans son village, s'installe un temps avec les émeutiers pour partager une collation avant de finir son trajet à pied. Gocéné est un vieil homme, et ce qui se déroule dans son pays le renvoie à sa jeunesse, à une expérience qui l'a marqué profondément et qu'il va essayer de raconter aux jeunes révoltés.

En 1931, Gocéné, alors adolescent, a quitté la Nouvelle-Calédonie avec quelques dizaines de ses compatriotes, pour se rendre en métropole. La génération précédente avait connu les tranchées et les massacres de masse, celle-ci contribuera un peu plus à montrer la grandeur et la puissance coloniale françaises en participant à l'Exposition Coloniale, installée dans le bois de Vincennes.

Après une traversée marquée par les premiers signes d'incompréhension entre indigènes et coloniaux, les Kanaks vont vite déchanter. Car, les organisateurs de l'Exposition Coloniale ont une vision... un peu spéciale de l'Empire. Certes, ils ont voulu faire participer à la fête chacune des composantes de notre cher et beau pays mais...

Mais, manifestement, ils n'ont ni entendu parler de la controverse de Valladolid, ni lu les philosophes des Lumières, et sont restés solidement ancrés sur le concept de "Bon Sauvage". Ainsi, au lieu de réserver des pavillons aux populations des différentes peuplades de l'Empire, ils ont concocté des mises en scène pour le moins dégradantes...

L'idée est simple : recréer un zoo humain avec des indigènes en cage assurant des "spectacles" pour le public qui vient s'encanailler et découvre à quelle point la mission colonisatrice est importante pour faire de ces indigènes, des humains à part entière. En ignorant complètement, mais est-ce une excuse, que ces personnes qu'ils voient, et ne considèrent pas mieux que des animaux sauvages, parlent aussi bien français qu'eux, sont catholiques... Civilisés, quoi, au sens qui est le leur.

Gocéné, son meilleur ami Badimoin, Minoé, sa promise, sur laquelle il doit veiller jusqu'au retour au pays, et tous leurs compagnons d'infortune doivent donc se vêtir à la façon de ces sauvages mythiques, ces caricatures gravées dans l'imaginaire collectif, grogner, danser, se comporter comme le public pense qu'ils sont... Et, sur leur cage, pas d'autre mot ne me vient, cette terrible pancarte : "Hommes anthropophages de Nouvelle-Calédonie".

Les voilà réduits à des cannibales, ce qu'ils n'ont jamais été, soumis aux regards d'un public curieux et à la maltraitance de gardiens qui doivent s'assurer que les "shows" des "cannibales" auront bien lieu à l'heure dite et que tous "joueront le jeu". Je mets des guillemets, car tous ces mots sont vraiment à prendre avec des pincettes.

Et comment faire autrement, quand on est livré à cette monstruosité à des milliers de kilomètres de chez soi, dans une ville dont on ignore tout et où, quoi qu'il arrive, on ne pourrait passer inaperçu... Alors, Gocéné et Badimoin relèvent le défi, même si cela les désole. Le temps n'est pas encore à la révolte, juste à la résignation...

Jusqu'à ce que, arbitrairement, enfin, encore plus arbitrairement que tout le reste, qui frôle déjà les sommets de l'échelle de Richter de l'arbitraire, on vienne chercher une partie du contingent kanak. Parmi ceux et celles qui sont désignés volontaires, Minoé. Mais pas Gocéné, ni Badimoin. Les deux amis ne comprennent pas ce qui se passe mais le départ de Minoé les réveille de leur torpeur.

Ils ne vont plus avoir de cesse que de retrouver le convoi qui emmène les leurs, afin de simplement les suivre, pour ne pas perdre de vue la belle Minoé, que Gocéné a promis de protéger tout au long du voyage. C'est une question d'honneur ! Alors, les deux amis vont tout faire pour fuir leur enclos et vont semer une belle pagaille dans Paris, qu'ils vont arpenter avec fièvre... et curiosité, à leur tour.

Je n'en dis pas plus, "Cannibale" est un court roman d'une centaine de pages. Mais, on peut quand même évoquer la raison de ce départ d'une partie des Kanaks. Où les emmène-t-on ? A Francfort, e Allemagne. Dans un cirque... Voilà ce qu'il s'appelle tomber de Charybde en Scylla... Du zoo au cirque, où leur état de cannibale devrait fasciner et effrayer un nouveau public...

En retour, les organisateurs de l'Exposition Coloniale récupèrent des crocodiles qui pourront remplacer ceux du marigot artificiel créé à Vincennes. Ceux qui avaient été acheminés là sont morts brusquement, ayant sans doute mal digéré le changement de milieu et de climat. Il fallait trouver une solution de remplacement au plus vite et ce troc sordide a été conclu illico.

Comme pour le voyage, le zoo, cette histoire de crocodiles est un fait réel. Daeninckx s'appuie sur ces événements, qui pourraient en eux-mêmes servir de parfait contexte à un roman. Mais, il choisit ensuite de s'en écarter pour proposer une histoire bien différente : la plongée mouvementée de deux Kanaks dans le Paris des années 1930.

Et je dois dire que, malgré la tension du départ inopiné de Minoé, malgré la situation dégradante et violente dans laquelle ils se trouvent, malgré le mépris dont ils font l'objet, la course-poursuite de Gucéné et Badimoin dans la capitale, tour à tour chasseurs, puis proies, et cela bascule plusieurs fois, est assez amusant, dans le décalage qui se crée entre les Kanaks et la grande ville européenne.

Si la façon de considérer les civilisations colonisées comme inférieures, et même pire, est insupportable, il est pourtant incontestable que les différences entre France et Nouvelle-Calédonie en 1931 sont très importantes. L'une est urbaine, moderne, technologique, quand l'autre ignore tout cela dans son quotidien.

Et; puisque j'évoquais les philosophes des Lumières, en introduction, il y a quelque chose des "Lettres Persanes", dans "Cannibale", dans la confrontation de ces deux modes de vie aux antipodes (sans jeu de mots) l'un de l'autre et dans l'ébahissement, mais aussi le regard critique qu'il suscite chez les visiteurs.

On sourit même lorsque Gocéné doit convaincre son ami de descendre dans le métro, alors qu'une vieille superstition paralyse Badimoin, qui ne veut pas pénétrer dans une grotte. Daeninckx joue avec ces différences culturelles évidemment forte, mais sans les graduer, sans affirmer que l'une ou l'autre est supérieure, et voilà toute la différence.

Surtout, il relie, comme il le fera plus tard pour la Corse, dans "Têtes de Maures", des événements passés et contemporains, avec, en ligne de mire cette question jamais cicatrisée, jamais réglée, de la colonisation (les débats autour d'un "fameux" article de loi en ont été la preuve). Entre l'infamie des zoos humains et les révoltes sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie, moins de 60 ans.

A peine plus de deux générations, des personnes, comme Gocéné, qui ont pu connaître les deux événements. Accélération de l'histoire, pourrait-on dire... Et des situations qui n'ont peut-être pas forcément énormément changer, au final. Et je ne parle que des situations institutionnelles, parce que si on entre dans les questions de regard et de mentalités, on n'en sort pas...

Le talent de Daeninckx, c'est de dédramatiser la situation, au moins dans la partie centrale de son roman, sans jamais perdre de vue la question centrale de son raisonnement, ni faire perdre de sa force à sa colère et à sa répulsion. C'est de nous offrir un véritable roman d'aventures en milieu urbain, tout en faisant passer un message fort. L'engagement politique de Didier Daeninckx est bien connu, mais il a aussi cette grande qualité, du moins, je le crois, de savoir fédérer bien au-delà des clivages traditionnels.

Mais, endossant le rôle de moraliste, Didier Daeninckx doit aussi élaborer un dénouement qui puisse être une morale à son histoire. Là encore, il parvient sans occulter le drame, sans aseptiser le malheur et les douleurs, à proposer une fin pleine d'humanisme et d'intelligence. Au milieu de l'intolérance et des préjugés monstrueux, il fait germer une petite pousse de tolérance qui ne demande qu'à grandir.

Gocéné est un magnifique personnage. On le voit jeune et intrépide, amoureux transi prêt à tout pour sa Dulcinée et pour respecter le pacte scellé avant son départ en métropole. Près à braver bien des dangers, plus encore parce qu'on ne le considérera pas comme un être humain lorsqu'on essaiera de le rattraper pour le remettre en cage. Tous les moyens seront permis.

Et puis, on le retrouve bien après, devenu sage, partageant son expérience avec ces jeunes révoltés qui ont monté les barricades et défient des autorités qu'ils ne reconnaissent plus. Lui n'a jamais eu recours à cette violence qui menace d'exploser (et, hélas, explosera) sur son sol natal. Il l'a subie, en a été victime et il en connaît mieux que quiconque les terribles conséquences.

Son message est bien différent parce qu'il n'enferme personne dans sa culture, ses origines, sa couleur peau. Il met tout le monde sur un pied d'égalité, prône le partage et la connaissance de l'autre, pour mieux le respecter. Ces "accidents de l'Histoire", il les voit comme une nécessité pour avancer sur la bonne voie, mais le chemin est sans doute long avant de parvenir à cette harmonie souhaitée.

Je pourrais encore évoquer Fofana, croisé au cours de leur périple, et le rôle assignée par une société aux rares personnes de couleur présentes en métropole. Autre preuve que les choses évoluent sans doute, mais avec une lenteur parfois désespérante... Mais il faut aussi vous laisser découvrir tous les coins et recoins de ce récit qui dénonce nombre de préjugés qui n'ont cessé de se reproduire depuis.

J'ai évoqué pour ouvrir ce billet l'exposition de Brett Railey, qui a fait beaucoup couler d'encre et susciter bien des commentaires sur les réseaux sociaux depuis un mois. L'art contemporain a choisi la voie de la provocation permanente, Montrer pour faire prendre conscience, ce n'est pas neuf. Reproduire pour dénoncer, cela fonctionne au cinéma, en documentaire, mais de cette façon ? Je ne suis certainement pas le mieux placé pour en juger, moi qui aurais été du bon coté des grilles...



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