samedi 22 août 2015

"Essaie de ne jamais oublier tes rêves. La vie, les gens, tous essaieront de t'empêcher d'être libre. La liberté, c'est un boulot de tous les jours. Un boulot à plein temps".

La liberté... Vaste sujet, aux définitions variables selon les individus, mais aspiration commune à notre espèce. Notre roman du jour place le mot dans son titre et fait de cette quête la trame rageuse de son récit. Une quête d'absolu, d'épanouissement en marge de toute norme, toute règle, toute convention, tout ce qui encadre la vie en société... Après la fantasy, le thriller ésotérique, le roman historique (ces deux derniers genres teintés de fantastique), le thriller façon série télé, Henri Loevenbruck se lance désormais dans une littérature qu'on doit qualifier de générale, avec "Nous rêvions juste de liberté" (en grand format chez Flammarion). L'auteur y intègre ses passions pour la musique, mais surtout pour la moto. C'est elle qui sera le moteur, pardon pour ce jeu de mots, de la quête de Hugo, le personnage central de ce roman picaresque à la sauce "sexe, drogue, cambouis et rock'n'roll". Lancez-vous dans ce voyage plein d'idéalisme, de rêve, mais aussi de bruit, de fureur, de violence et de trahison. Et demandez-vous ce que, pour vous, signifie le concept de liberté...



Hugo est né et a grandi à Providence, dans l'est du pays, un bled qu'il n'a jamais quitté. Enfant qui ne se sent pas aimé de ses parents, adolescent rétif à l'autorité, il se retrouve dans un établissement privé où, espère-t-on, on saura canaliser sa fougue et l'empêcher de mal tourner. Mais le garçon ne se laisse pas faire et sa rébellion s'affirme dans cet univers où il se sent enfermé.

Paradoxalement, c'est dans ce lieu qu'il exècre qu'il va faire la rencontre qui va changer sa vie. il s'appelle Freddie, le caïd du lycée, le chef de bande, que Oscar, dit "le Chinois", et Alex, dit "la Fouine", suivent toujours de près. Hugo, jusque-là solitaire et en proie aux brimades, va bientôt intégrer ce groupe. A la vie, à la mort !

Ensemble, ils vont faire les quatre-cents coups, résister à tous ceux qui n'acceptent pas leur façon d'être, leur mode de vie, défier l'autorité qui cherche à les faire plier, rentrer dans le rang. Cela leur coûtera cher, un temps dans une maison de correction, pire endroit encore que leur école. Une expérience qui va encore un peu plus souder la bande d'amis. Et les endurcir, aussi.

Hugo va d'ailleurs gagner un surnom, "Bohem", allusion au fait qu'il a installé sa chambre dans la roulotte de son grand-père, dans le jardin de ses parents. Il en a fait plus qu'une chambre, un véritable univers, à son image, avec ses disques de rock, ses lectures, les photos... Un endroit customisé, si on peut dire, dans lequel la bande à Freddie va prendre peu à peu ses quartiers.

Même s'il s'entend bien avec Oscar et Alex, c'est pourtant avec Freddie que Hugo va nouer la relation la plus forte. Un véritable lien fraternel qui va trouver toute son expression dans une activité, un temps clandestine avant de devenir plus officielle : la moto. Freddie, fils d'un garagiste, va initier Hugo à la mécanique et surtout, au plaisir de rouler.

C'est cela qui va devenir le leitmotiv de la vie de Hugo : rouler. Rouler sans fin, sans but, rouler pour le plaisir de rouler, d'avaler des kilomètres, de sentir vibrer sa machine, de prendre le vent, la vitesse, mais pas seulement. Oui, rouler, voilà la définition de la liberté pour Bohem, une liberté qu'il entend gagner au plus vite.

Avec la bénédiction du père de Freddie, les deux adolescents redoublent d'efforts pour construire leurs propres motos, avec lesquels ils feront le tour du monde et bien plus encore... Plus rien d'autre ne compte dans leur vie et, peu à peu, le moment où ils pourront quitter Providence et sa mesquinerie, son étroitesse d'esprit.

Bohem n'aura pas à patienter longtemps. Pourtant, le départ sera marqué par un événement qui, sans gâcher l'excitation du jeune homme, lui donnera un goût amer. Quel événement ? Ah, ah, je ne vous dis rien... Voilà en tout cas Bohem et sa bande lancés sur les routes, ces bouts droits interminables traversant de grands espaces infinis, loin des grands centres urbains.

Enfin, Bohem touche sa liberté du doigt et il en profite à fond... Mais rapidement, le voilà rattrapé. Car, même dans le monde des motards, il y a des règles. Et on se fait fort de les faire respecter, plus encore à de jeunes blancs-becs qui entendent s'affranchir de tout et veulent tracer leur sillon en dehors des sentiers battus.

Alors, Bohem et ses potes vont accepter de se plier à certaines règles. Le groupe va s'étoffer et l'idée d'officialiser leur propre club fait son chemin. Même si Bohem garde en tête l'idée de rouler simplement pour rouler, il va jouer le jeu. Mais, ces embûches ne sont que le début d'une odyssée qui va petit à petit s'éloigner de cet idéal.

"Nous rêvions juste de liberté", dit Bohem, le narrateur de ce roman. Un rêve si loin, si proche. Dans ce monde où les rêveurs et les idéalistes sont vus d'un mauvais oeil, la liberté devient une espèce de marchandise comme une autre : elle a un prix. Il ne se verse pas en argent sonnant et trébuchant, mais atteint bien souvent une valeur énorme...

Quête initiatique, véritable épopée vers une hypothétique émancipation, ce roman n'est pas un manifeste anarchiste, pour reprendre un terme qu'une célèbre série télévisée a lié au monde des motards. Mais Bohem a chevillé au corps cette idée de se détacher de la société dans ce qu'elle a d'oppressant, des règles dans ce qu'elles empêchent d'avancer et du matérialisme qui pousse à commettre des erreurs et des trahisons.

Bohem et sa bande, on peut évidemment les voir comme de mauvais garçons. Leur style de vie en fait des marginaux, la réputation des motards les fait craindre et leur refus de se plier aux lois en fait des cibles. On peut parfaitement trouver que, par moments, ils dépassent les bornes, mais on s'attache à eux, et particulièrement à ce personnage central dont le rêve d'un voyage sans fin est fascinant.

La drogue et la violence sont très présentes tout au long du parcours de Bohem, mais il ne faut pas aborder cette lecture sur un plan moral : vous seriez alors au rang des détracteurs de Bohem, de ceux qui lui mettent des bâtons dans les roues, alors qu'il ne vous demande rien, n'attend rien d'autre de la vie qu'un peu d'essence à mettre dans son réservoir pour rouler, rouler, rouler...

Est-il possible d'accéder à la liberté, alors ? On a la curieuse sensation, tout au long du livre, que Bohem essaye, par tous les moyens d'y parvenir et que, dès qu'il s'en approche, une main invisible l'attrape au collet pour le ramener dans la réalité, qu'il rejette pourtant de toutes ses forces... Une main qui pourrait bien l'écraser s'il persiste dans sa volonté de fugue.

Bohem, c'est une espèce d'Icare des temps modernes. Ses ailes ne sont pas de cire et de plumes, mais de chrome et de pistons, et pourtant, lorsqu'il s'approchera de la liberté de trop près, rien ne le protégera contre la fatalité qui veut qu'on ne parvient pas impunément jusqu'à ce stade, qu'on ne met pas en oeuvre cette philosophie nomade et détachée de tout sans risquer gros...

Il se passe énormément de choses, dans le roman d'Henri Loevenbruck. De très belles, car c'est aussi, et il faut le dire haut et fort, un magnifique livre sur l'amitié, qui peut être aussi bien inoxydable et éternelle, autant que friable et pleine de désillusions. Et puis d'autres épisodes sont bien plus dramatiques, durs, parfois, jusqu'au dénouement qui serre le coeur.

Même ces émotions finales ont d'ailleurs cette ambivalence, entre accomplissement et douleur, entre joie et tristesse, entre vie et mort... Entre la liberté, eh oui, toujours elle, et l'acceptation d'une vie normale, ordinaire, dans laquelle d'autres s'épanouissent peut-être. Mais pas Bohem, dont les aspirations, sans être héroïques, au sens strict du terme, sont très élevées et, finalement, assez nobles.

Je n'entre volontairement pas dans la partie nomade du roman, vous la découvrirez au fil des pages, mais on sent à la fois le kif qu'a dû être l'écriture de cette histoire pour le motard qu'est, de longue date, Henri Loevenbruck, mais aussi les tripes qu'il a dû falloir mettre dans cette écriture et dans la manière d'emmener Bohem, dont on ne peut imaginer qu'il n'ait pas mis beaucoup de lui dedans, vers son destin.

A noter que le lecteur n'a pas tous les repères en main. Où se trouve exactement Providence ? Dans quel pays évoluent les personnages ? A quelle époque ? Rien n'est précisé de manière explicite. Mais, à différents détails, on se doute que l'on est aux Etats-Unis, presque une version alternative ou fantasmée, et que l'action ne se déroule pas actuellement, mais dans les années 80, probablement.

C'est un détail, je le reconnais, mais j'y ai vu une manière aussi de s'affranchir, pour l'auteur, de règles littéraires parfois pesantes. Pour Bohem, ces choses-là n'ont sans doute pas vraiment de date... Les frontières, les dates, c'est finalement ce qu'il fuit aussi, comme si sa liberté devait être également intemporelle et sans aucune limite géographique.

Et puis, il y a le clin d'oeil à Hunter S. Thompson, avec un épisode qui ne sera pas aussi anodin qu'on peut le penser de prime abord. Le reportage gonzo sur un Bohem lancé dans sa quête d'un voyage sans fin sur des routes à perte de vue. Le garçon est devenu une espèce de spectre monté sur sa machine, un ermite, un ascète à moteur, comme si le vrombissement le mettait en transe pour une méditation riche et puissante.

Le personnage de ce journaliste, qui rappelle donc l'auteur de "Las Vegas Parano", entre autres, est un moment très cocasse d'une histoire qui s'assombrit de plus en plus lorsqu'il fait irruption dans la vie de Bohem. Une vraie effraction, en fait. Vous savez, le genre d'animal parasite qui s'incruste sur le dos d'un autre et que le plus gros des deux tolère malgré tout.

Bon, tolère, pas d'emblée, mais ensuite, Bohem va accepter cette présence qui vient pourtant rompre sa solitude volontaire.Peut-être parce que, malgré son excentricité, ce bonhomme s'intéresse vraiment à lui, sans se soucier de la réputation, du cadre, des normes, du qu'en-dira-t-on... Peut-être parce qu'il ne le juge pas et n'attend rien d'autre de lui qu'un échange. Une écoute.

"Nous rêvions juste de liberté" est un voyage. A la fois parce qu'on roule, bien sûr, mais aussi parce qu'on pénètre le monde des clubs de motards, un univers fermé au profane, régi par des codes bien précis. Membres, trésorier, prospects, etc. le vocabulaire qui ne souffre aucune entorse aux yeux des motards eux-mêmes, doit être appris et maîtrisé.

D'une certaine manière, Bohem arrive dans cet univers comme un chien dans un jeu de quilles. Ce décorum, il s'en fout, structurer son groupe de telle ou telle façon, quelle importance ? Son surnom lui va comme un gant, c'est un nomade, quand les groupes constitués sont sédentarisés et perdent parfois de vue le plaisir de rouler.

Pour Bohem, ce n'est pas qu'un plaisir, c'est viscéral, c'est son oxygène... Osé-je ? Son carburant ! Oui, il se nourrit du bitume qu'il avale au guidon de son véhicule, avec lequel il fait corps. Bohem et sa moto, c'est une espèce de centaure mécanique, buste d'homme, corps de moto. Une communion qui s'étend ensuite à la route, parfois aux paysages, mais le ruban de macadam reste une ambroisie.

Il y aurait encore tant et tant à dire sur ce livre ! Je me suis laissé emporter, comme si j'avais pris place sur une des selles, accroché au pilote, une vague trouille au ventre mais teintée d'excitation, grisé par le vent, la vitesse, le bruit... On pense forcément à "Easy Rider", où la quête de liberté est aussi très forte, et l'on se dit que ces gamins, qui n'ont pas 20 ans, sont sacrément culottés.

Henri Loevenbruck, lui, adapte son style à cet univers. Un style plus proche de l'oral que de l'écrit classique, qui donne un vrai cachet au récit sans lui nuire, bien au contraire. La gouaille de ces mômes est rafraîchissante et, d'une certaine manière, elle sera un indice du moment où tout va basculer. Bohem est un pur, un vrai, il ne variera pas, cherchant jusqu'au bout cette liberté qu'il chérit.

Alors, bien sûr, tout cela se passe sur des rythmes rocks, chers aux personnages comme à l'auteur (fan de Deep Purple, entre autres, et musicien à ses heures). Et pourtant, ce ne sont pas des chansons rocks qui m'ont traversé l'esprit quand je lisais "Nous rêvions juste de liberté". N'oubliant pas que Henri Loevenbruck est aussi un passionné de Brassens, je trouve que Bohem colle parfaitement au texte de "la mauvaise réputation".

Et puis, ce sont la mélodie et les mots de Georges Moustaki, servie par la voix de Serge Reggiani, qui a enflé dans ma tête... "Ma liberté"... Si l'on excepte la fin de la chanson, qui s'écarte du destin de Bohem, dont l'amour n'est pas absent, mais qui a des aspirations différentes et qui n'est marié qu'à la route, on pourrait presque voir le visage de Hugo...

J'arrive au bout du chemin qu'est ce billet. Je n'y ai pas roulé à tout berzingue, j'ai même levé le pied pour en faire durer la rédaction un peu plus longtemps. Alors que les derniers mots s'inscrivent sur l'écran, je repense à Bohem, à Freddie, à ce qu'il faut retenir de cette histoire, finalement, ce qui importe plus que tout le reste : qu'il est difficile d'être libre, mais que l'amitié est forte et belle !

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