mercredi 5 août 2015

"Jusqu'à preuve de leur innocence, les saints doivent toujours être considérés comme coupables" (George Orwell).

Je suis un petit coquin, j'ai choisi de prendre à rebrousse-poil le titre de notre roman du jour à travers cette citation de George Orwell. Je suis d'un naturel légèrement cynique, que voulez-vous... Mais, ne vous formalisez pas, nous allons nous intéresser au dernier roman en date d'une romancière qui confirme, livre après livre, ses qualités d'auteur de thrillers psychologiques. Après les histoires de voisinage, dans "Derrière la haine" et "Après la fin", elle poursuit dans la lignée d'histoire mettant en scène des personnages ordinaires, confrontés à des crises qu'il va falloir surmonter. "L'innocence des bourreaux", publié chez Belfond, est un roman où le vernis craque et où quelques secrets inavouables ressortent. Et le regard du lecteur, lui, change radicalement entre la première et la dernière page, le traditionnel clivage gentils/méchants devenant complètement inopérant... Attention, on frôle par moments le spoiler, entrez ici en toutes connaissance de cause !



Aline est la mère d'un adolescent qui, comme bien des gamins de son âge, passe beaucoup de temps à fréquenter les mondes virtuels. Au point d'en oublier les règles élémentaires de politesse et de ne prêter qu'une attention très diffuse à ce que sa chère maman lui raconte. Ce jour-là, l'orage éclate et Aline contraint Théo à quitter son écran d'ordinateur pour l'accompagner dans le monde extérieur.

Germaine ferait passer Tatie Danielle pour une sainte, ou peu s'en faut. Cette octogénaire devrait apparaître dans le dictionnaire pour illustrer la définition du mot "atrabilaire". Michèle, son aide familiale, a bien du mérite de la supporter jour après jour, tout en gardant le sourire. Encore quelques mois avant la retraite et elle laisserait quelqu'un d'autre s'occuper de cette vieille casse-pieds...

Léa est une mère célibataire qui essaye de s'en sortir comme elle peut, mais ce n'est pas simple. Depuis la séparation d'avec le père du petit Emile, la jeune femme assume du mieux qu'elle peut son rôle de maman, mais c'est dur et ses nerfs sont mis à rude épreuve. Ne pas craquer, ne pas craquer, ne surtout pas craquer... Et pourtant, malgré ses efforts, il faut toujours qu'il manque quelque chose...

Guillaume entend bien profiter de son jour de congé hebdomadaire. Mais, lorsque Camille, sa jeune et jolie collègue, avec qui il a entamé une liaison, l'appelle pour lui demander un service, il dit adieu à sa grasse matinée. Il va la remplacer cet après-midi car elle est malade et a un rendez-vous chez le médecin. Et il lui est difficile de refuser...

Thomas est un garçon sans histoire, mais Sophie, la réceptionniste de sa boîte, lui a carrément tapé dans l'oeil. Bon, il est marié, mais comment résister à une aussi ravissante jeune femme qui, manifestement, le veut lui, et personne d'autre ? Alors, ce midi, au lieu d'aller manger, les deux tourtereaux sont allés dans un hôtel et ce fut l'extase !

Sophie, elle, a gagné son pari avec ses collègues. Retourné comme une crêpe, le Thomas ! Et largement dans le temps imparti ! Et en plus, ce fut loin d'être désagréable. Bien sûr, au moment de rentrer au bureau, il est un peu stressé, mais c'est normal, c'est la première fois qu'il fait ça. Quant à elle, arriver en retard ne lui pose pas de problèmes, en plus, il faudrait qu'elle fasse quelques courses.

Toutes ces personnes n'ont aucun lien les uns avec les autres, ils ne se connaissent pas du tout. Mais, ils vont tous se retrouver au même moment dans une supérette du quartier. Un magasin que, justement à ce moment-là, un toxico a choisi de braquer pour se payer sa came, parce qu'il est en manque, et sévèrement...

Et c'est là que tout va déraper...

Je suis resté assez fidèle à la construction du livre dans ce résumé, jusque dans l'ordre d'apparition à l'écran, si je puis dire. J'ai tout de même choisi de laisser pas mal de choses dans l'ombre, rassurez-vous, et surtout, je ne vais rien vous dire de plus de ce qui va se passer dans cette fameuse supérette. Mettons-nous à la place de ces clients et du caissier, l'après-midi s'annonce bien pourri. Ils n'imaginent pas à quel point !

"L'innocence des bourreaux" s'ouvre donc sur une trame très classique en apparence. Mais en apparence seulement, car, ensuite, on va de surprise en surprise. Peut-être pas dans les faits eux-mêmes, après tout, ce qui se passe, si ce n'est pas tout à fait prévisible, est assez logique. Cependant, les faits, ça ne fait pas tout.

Car, au-delà de ce qui va se dérouler sous les yeux du lecteur, ce sont surtout ces personnages, dont nous venons de parler, qui vont prendre de l'importance. En quelques lignes, je vous les ai présentés, mais que sait-on d'eux réellement ? Pas grand-chose, en fait... Et ces humains, qui sont, pour reprendre l'expression de Philippe Claudel, des "âmes grises", comme chacun de nous, vont passer au révélateur lors de cette journée funeste.

Chez Barbara Abel, même lorsqu'il y a de la violence dans le cours de l'histoire, ce n'est pas elle qui conditionne tout. Elle est un outil parmi d'autres. Les ressorts qui font progresser le récits sont bien moins clinquants, bien plus fins et bien plus précis dans la mécanique qu'ils mettent en branle. A petites touches, l'auteure avance ses pions (ne voyez pas un sens péjoratif à ce terme) et met le lecteur en échec...

Au-delà du suspense pur qui est bien présent dans ce récit, Barbara Abel brode une nouvelle fois sur l'être humain, ses erreurs, ses doutes, ses imperfections... Le titre du roman nous place devant ces deux mots si lourd de sens : "innocence" et "bourreaux". Mais, il manque un troisième mot qui, pourtant, devrait naturellement venir à l'esprit : "victimes".

Dans cette supérette, en cette après-midi qui ressemble à toutes les autres avant de basculer, il y a tout cela réuni. Un microcosme assez proche de ce qu'est véritablement le monde. Oh, bien sûr, si nous avons tout nos petits secrets, plus ou moins avouables, ici, la concentration de problèmes graves est certainement largement supérieures à la moyenne.

Ce n'est pas un panel à la "Secret Story", avec des histoires plus ou moins intéressantes à découvrir. Non, ces personnes banales en apparence ont tous quelque chose qui les hante ou sont à un tournant de leur existence. On n'est pas dans un jeu, il n'y a rien à gagner à tout cela, au contraire, il y a énormément à perdre.

Comme dans ses précédents romans, Barbara Abel renvoie le manichéisme basique au fond d'un tiroir fermé à triple tour. Rien n'est aussi simple que le clivage "gentils/méchants". Le lecteur, lui, doit faire le tri dans ce qu'on découvre, prendre position par rapport aux personnages lorsque les masques tombent. L'instinct de survie prend alors le dessus et chaque cas particulier risque bien d'entrer en collision avec les autres.

La construction de ce roman, qui est effectivement, pour moi, plus un roman noir, en tout cas dans sa première partie, qu'un thriller, est réglée comme du papier à musique. Au temps près. Ensuite, le côté thriller reprend le dessus pour une deuxième partie menée dans l'urgence. Et, contrairement à certains avis que j'ai pu lire, je n'ai pas trouvé que cela s'essoufflait ni qu'on s'y ennuyait...

Non, j'ai suivi dans un état de tension les événements qui vont découler du braquage, au point de dévorer quasiment d'une traite "l'innocence des bourreaux". Et, à plusieurs reprises, je me suis retrouvé bien embarrassé. Que penser de celui-là, de celle-ci ? N'a-t-on pas des circonstances atténuantes ? Les vrais salauds sont-ils ceux que l'on croit ?

Barbara Abel détricote le système de valeurs classiques et embrouille les lignes de démarcation entre bien et mal, entre la morale et l'abjection. Rien n'est simple, les mots "innocence", "bourreaux", "victimes", tournent alors comme jeté dans le tambour d'une machine à laver. Les uns déteignent sur les autres et réciproquement, créant une gamme très large de nuances au lieu des simples couleurs primaires.

Comme dans son diptyque précédent, un événement, certes pas anodin, mais complètement inattendu, viens bouleverser la vie de ces gens et remettre en cause les existences des uns et des autres. Chacun doit alors faire son examen de conscience, et les conditions ne sont certainement pas idéales pour ce genre d'exercice critique...

Avec, au centre de tout cela, une question : peut-on agir mal pour son bien ? Oui, je sais, voilà une question bien complexe... Pour être franc, je serais bien en peine d'y répondre, et encore moins en m'appuyant sur le livre de Barbara Abel. On y trouve des exemples et des contre-exemples, de l'altruisme, de la bonté d'âme, même, ou, au contraire, un égoïsme des plus consternants.

Oui, bien plus que les événements eux-mêmes, ce qui frappe dans "l'innocence des bourreaux", c'est cette mise en lumière de l'humaine faiblesse qui conduit parfois au pire. Je n'aimerais pas être juré en charge de juger ce genre d'affaire, si elle arrivait devant un tribunal. Car, c'est peut-être justement là, entre les innocents et les bourreaux que se situent les victimes. Et le roulis de la vie peut facilement les envoyer d'un côté à l'autre.

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