vendredi 21 août 2015

"Perasmena, Ksehasmena : les choses du passé sont des choses oubliées".

Nous avions déjà eu des titres en latin, sur ce blog, mais voici le premier en grec, eh oui ! Il faut dire qu'une partie importante de notre roman du jour se déroule dans ce pays. Rien à voir, pour autant, avec l'actualité difficile que connaît actuellement la Grèce, et pour cause, le roman a été publié en 1990 et l'action se passe en 1988. Un roman noir classique dans le fond, ce qui ne veut pas dire que c'est inintéressant, mais qui vaut surtout par cette ambiance très pesante que son auteur instaure et parvient à tenir d'un bout à l'autre des 700 pages. "Heather Mallender a disparu", c'est le titre français de notre livre du jour, signé par le Britannique Robert Goddard, réédité récemment par Sonatine et disponible au Livre de Poche (édition dans laquelle je l'ai lu). Pourquoi a-t-elle disparu, que lui est-il exactement arrivé ? Voilà les enjeux d'un livre où, vous l'aurez certainement deviné à travers le choix de la phrase titre, le passé va jouer un rôle fondamental...



Heather Mallender profite d'un séjour sur l'île de Rhodes quand, quelques jours avant son départ, elle disparaît. Accompagnée par Harry Barnett, qui lui a servi de chauffeur, elle a entrepris la visite d'un des sites les plus fameux de l'île, le Mont Prophitis Ilias. L'homme est resté à la voiture mais, après plusieurs heures, ne voyant pas revenir la jeune femme, il s'inquiète et se lance à son tour sur les pentes.

Son inquiétude est confirmée par la découverte d'une écharpe appartenant à Heather, seule trace d'elle dans ce site majestueux... Le coup de sifflet qu'il entend, seul signe de vie sur un site qui, en octobre, est loin d'être aussi fréquenté qu'à la belle saison, trouble un peu plus ce quinquagénaire, qui décide de prévenir les autorités locales au plus vite.

Mais, dans sa précipitation, il a un accident de voiture et doit finir le trajet à pied. Des heures se sont écoulés entre le moment où Heather l'a quitté et celui où il arrive au poste de police le plus proche. Et, patatras, Harry est aussitôt soupçonné d'avoir lui-même fait disparaître la jeune femme. Il se retrouve en salle d'interrogatoire, sérieusement cuisiné par l'inspecteur Miltiades.

Peu à peu, on comprend pourquoi le flic grec a voulu garder à l'oeil le ressortissant anglais... En effet, Harry vit depuis une dizaine d'années à Lindos, une des villes de l'île de Rhodes, où il fait office de gardien pour la luxueuse villa d'Alan Dysart, un jeune et ambitieux politicien, héros des Malouines et déjà membre du gouvernement...

S'il a atterri là, c'est parce que, à la fin des années 1970, il a eu de "petits" ennuis avec la justice britannique, ce qui lui a coûté son emploi de l'époque... Alors, forcément, ça ne joue pas en sa faveur, surtout si on ajoute cette histoire, quelques mois auparavant, avec une Danoise... Rumeur ou vérité, peu importe, Harry a d'un seul coup une bonne tête de coupable.

Mais aucun indice ne vient attester de l'éventuelle culpabilité de l'homme. En fait, on ne sait même pas si un crime a été commis sur les pentes du Mont Prophitis Ilias. La seule certitude, c'est que Heather Mallender a disparu. Mais l'a-t-elle fait de son plein gré, et dans ce cas, pour quelle raison, ou bien a-t-elle fait une mauvaise rencontre et a-t-elle été enlevée ? Voire pire ?

Personne n'en sait rien. Mais Heather était dépressive, dit-on, depuis la mort violente de sa soeur. Harry ne s'en est pas vraiment rendu compte pendant le mois que la jeune Anglaise a passé à Lindos, mais cela pourrait être le début d'une explication. La raison d'une fugue, d'un suicide, même... Miltiades, flic rude mais consciencieux n'entend écarter aucune hypothèse.

Remis en liberté, Harry, qui se sent coupable de n'avoir pu aider Heather, se dit alors qu'il doit découvrir la vérité. Pour Heather. Et pour lui aussi. Dix ans qu'il se terre à Rhodes, se noyant dans l'alcool pour oublier qu'il est un loser et un naïf, qui s'est fait pigeonner et a payé pour les méfaits d'autres personnes.

Oui, Harry, d'un seul coup, retrouve une raison d'avancer : retrouver coûte que coûte Heather. Par où commencer ? Un souvenir va tout changer : Heather avait déposé une pellicule photo (on est en 1988, on ne parle pas encore de photos numériques) pour la faire développer et elle n'a pas eu le temps de récupérer les clichés.

L'intuition est bonne : à part les dernières photos, prises pour terminer la pellicule, le reste est pour le moins intrigant. Des lieux, surtout, dont le Mont Prophitis Ilias, comme si Heather avait pris des repères, elle qui disait venir là pour la première fois. Et puis d'autres endroits qui, aucun doute, se trouvent... en Angleterre.

Sous pression, mais sans compte à rendre à la police locale, Harry décide aussitôt de rentrer en Angleterre, ce pays qu'il a quitté sans se retourner dix ans plus tôt, avec le sentiment d'en être chassé, ou du moins, d'avoir été bafoué... Il n'imagine pas encore, à ce moment, que ce retour au pays sera l'occasion d'affronter ce passé qu'il traîne comme un boulet.

Je ne vais volontairement pas entrer dans les détails autres que ceux que j'ai donnés pour le moment. Tout simplement parce que la construction du livre est absolument remarquable, livrant les détails au compte-gouttes, avec une précision d'horloger. A chaque fois que l'on croit aller dans une direction, hop, une information nouvelle apparaît et fait dévier la ligne directrice.

L'ouverture de ce roman, que je déflore forcément un peu, est, à ce titre, un modèle : on ne sait rien. Juste que Heather Mallender n'est pas revenue de sa visite sur les pentes du Mont Prophitis Ilias. Ce n'est que grâce à l'interrogatoire de Miltiades qu'on commence à soulever le voile sur les personnages en présence et sur le contexte...

Mais c'est un tout petit coin du voile. Surtout lorsqu'on aura, bien plus loin, une vue plus globale de l'affaire. Robert Goddard est un vrai marionnettiste qui ménage ses effets à la perfection, orchestre une espèce de Cluedo où l'on finit par suspecter tout le monde et personne à la fois. Sans oublier l'hypothèse tout à fait plausible qu'il ne soit rien arrivé à Heather et qu'elle ait fui...

Que ce soit dans les décors grandioses de l'île de Rhodes, endormie sous le doux soleil d'automne, ou dans la grisaille de l'Angleterre thatchérienne, le romancier instaure ainsi une atmosphère pesante et mystérieuse qui est un des grands points forts de ce livre. Ce n'est pas une angoisse qui file la chair de poule, mais une espèce de menace latente qui peut venir de n'importe où, à n'importe quel moment.

Au fil des chapitres, alors qu'il renoue avec sa vie d'antan, Harry essaye de reconstituer le parcours de Heather à travers les photos qu'elle a laissées derrière elle. Mais comment retrouver ces lieux, qui lui paraissent inconnus pour la grande majorité ? Le loser, qui n'a jamais vraiment rien fait de son existence, si ce n'est un acte de bravoure dans sa jeunesse, va devoir se transformer en limier.

Quelques mots, quand même, sur les tenants de l'intrigue, sans entrer dans les détails, rassurez-vous, mais si vous redoutez les spoilers comme la peste, alors, soyez prévenus. Le contexte de "Heather Mallender a disparu" est très intéressant. On est en 1988, les conservateurs au pouvoir depuis près de 10 ans et Margaret Thatcher a su, de sa poigne de Dame de Fer, imposer sa politique à tous et par tous les moyens qu'on connaît.

Les Malouines, les réformes économiques, une certaine précarisation de la société, la menace de l'IRA, qui n'hésite pas à viser les plus hautes personnalités britanniques, le carcan moral qui étouffe le pays, tout cela est présent, à différents niveaux, dans ce roman. Et l'on sent bien que Robert Goddard observe cette société d'un oeil qui n'a rien de bienveillant.

Politique, ambitions, corruption, mais aussi l'appartenance sociale et la volonté de conserver cette situation coûte que coûte, sont aussi des thèmes de ce roman sombre et plein de secrets. Je le redis, Robert Goddard ne révolutionne pas le genre du roman noir, n'utilise pas de ressorts exceptionnellement originaux, mais c'est sacrément efficace.

Avec une grande importance donnée aux personnages. Ne vous attendez pas, sur ces 700 pages de l'édition de poche, à un récit débridé, mené à toute allure, multipliant les scènes spectaculaire. Non, on n'est pas dans un scénario hollywoodien, l'intrigue est soigneusement tissée et surtout, elle repose énormément sur les protagonistes, qui se dévoilent avec lenteur...

Même ce Harry, peut-on se fier à lui ? Certes, la narration est à la troisième personne, ce n'est donc pas lui qui nous livre sa vérité, mais d'emblée, on découvre que, lui aussi, a des secrets dans ses placards. Véniels ou pas, ces péchés pèsent forcément dans le regard que l'on porte sur cet homme, qui a tout pour nous apitoyer, mais qui cache peut-être son jeu...

Harry Barnett, 53 ans, originaire de Swindon, carrière professionnelle on ne peut plus modeste, jalonnée par quelques échecs retentissants, dont le dernier lui a donc valu pas mal de souci et un exil pas si doré que ça à Rhodes... Le portrait du parfait antihéros qui, confronté à une situation extraordinaire, pourrait enfin sortir de sa coquille.

Le fait de vouloir élucider la disparition de Heather Mallender est la conséquence d'un coup de fouet, la énième injustice qui vient aiguillonner un orgueil trop longtemps mis dans sa poche, sous son mouchoir... Mais a-t-il la carrure ? Rapidement, on sent bien que celui qui a courbé l'échine toute sa vie, qui n'a jamais rien réclamé et n'a jamais haussé le ton, va se frotter à plus fort que lui.

Par plus fort, j'entends plus sûr d'eux, plus solide, sur le plan social, comme sur celui du caractère. L'enquête dans laquelle se lance Harry sera longue et difficile et le quinquagénaire n'a que rarement fait preuve de la détermination nécessaire pour ce genre de périple. Quant au courage, que fera-t-il si les choses prennent un mauvais tour, s'il se met en danger ? Et cette menace existe, on s'en rend vite compte...

Harry est un point d'interrogation au centre d'une galaxie de questions que le lecteur se pose à propos de quasiment chaque intervenant à cette histoire. Car, si je parle de Harry, qui est, activement, le personnage principal, on pourrait tout à fait mener la même réflexion sur Heather, le personnage-clé du livre, malgré son absence.

Harry ne la connaît pas vraiment, il n'a pas franchement de repère la concernant, et le lecteur avec. En fonction des témoignages, le visage de Heather change presque du tout au tout. Personne n'est d'accord, sur sa dépression éventuelle, son état d'esprit au moment de partir pour Rhodes, sur son caractère véritable, etc.

Avant même de comprendre ce qui est arrivé à Heather Mallender, il va falloir apprendre à la connaître, pour avoir une idée du personnage, de ce qu'elle pourrait être capable de faire, mais surtout, de ce qui pourrait avoir pu susciter une haine assez forte chez quelqu'un pour s'en prendre à elle, l'enlever, la tuer, peut-être...

Je ne vais pas insister sur Heather, car sa personnalité fait partie intégrante du suspense, tout comme le parcours décrit par ses photos et le secret qu'elle semble avoir soigneusement entretenu sur cette démarche. Mais, son aura et le mystère qu'elle fait régner, malgré elle, sont une des richesses de ce roman.

Autour de ce duo par défaut, gravitent les autres personnages qui, suivant le même raisonnement, doivent être décryptés. C'est un travail de fourmi, cette enquête, faite de fausses pistes, de surprises, d'évidences qui n'en sont plus l'instant d'après, de recherches infructueuses, de questions sans réponses et de pièces de puzzle qu'il va falloir assembler à l'aveugle.

Dans la lignée des romans à intrigue à la britannique, "Heather Mallender a disparu" est un roman de qualité qui ne plaira peut-être pas aux amateurs de thrillers modernes purs et durs, mais qui ravira certainement d'autres lecteurs, sensibles à la psychologie des personnages et aux atmosphères lourdes et prenantes.

Enfin, le dénouement de cette histoire ménage un ultime rebondissement qui, à sa manière, vient apporter un point final à cette histoire en lui donnant un relief tout à fait différent. On change alors totalement de perspectives sur tout ce qu'on a eu sous les yeux jusque-là. Et toute l'ambiguïté de l'humain, tout ce qui fait que nous ne sommes jamais vraiment ou tout noirs ou tout blancs, rejaillit avec force et pertinence.

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