mardi 30 août 2016

"Ayant ton sort pour exemple, ton sort à toi, ô malheureux Oedipe, je ne puis plus juger heureux qui que ce soit parmi les hommes" (Sophocle).

Rassurez-vous, ce billet ne sera ni un cours de mythologie, ni une leçon de psychologie. Mais, nous allons parler d'un livre très étrange mais, dans le même temps, très prenant, construit autour de la relation compliquée entre un père et son fils. Autour, aussi, de cette période tellement particulière de l'adolescence et de la transition vers l'âge adulte. Maintenant, disons les choses clairement : je vais vous parler d'un livre très particulier, qui débouchera sans doute sur des lectures très différentes en fonction des lecteurs. "Le bon fils", de Denis Michelis, paru aux éditions Noir sur Blanc, est un livre qu'il est bien difficile de qualifier avec certitude. On flirte sans cesse entre rêve et cauchemar et les repères dont nous disposons sont rares. De ce fait, le lecteur se pose un bon nombre de questions, sans avoir aucune certitude sur les réponses qu'il obtiendra...



Albertin vit seul avec son père depuis que sa mère est partie. C'est un adolescent un peu difficile, dont les résultats scolaires sont franchement médiocres. Pour cette entrée en première, le père d'Albertin a donc pris des décisions radicales : un déménagement, direction la campagne et un nouveau lycée, où on lui serrera la vis.

Entre Albertin et son père, ce n'est franchement pas l'entente cordiale. Ils sont à couteaux tirés en permanence, le père haussant souvent le ton pour dire à son rejeton tout le dépit et la colère qu'il lui inspire. Le fils, lui, se contient de son mieux, mais, souvent, il rétorque de manière insolente, ne faisant qu'envenimer la situation.

Un vrai dialogue de sourds auquel chacun met un terme brusquement quand ça l'arrange, en essayant d'avoir le dernier mot... Jusqu'à la prochaine dispute. Tout est d'ailleurs l'occasion de se chercher des noises : la conduite, les courses, le comportement d'Albertin, les remarques du père, la cuisine, l'aménagement de la nouvelle maison...

Albertin n'est pas le bon fils que son père voudrait qu'il soit. Les mots, cruels, parfois méchants, que lui adresse son père, le lui font clairement comprendre. Mais, en retour, Albertin considère que son père ne se comporte pas de la bonne façon pour qu'il lui fasse le plaisir d'être de fameux bon fils qu'il attend... Là encore, chacun campe sur ses positions...

Et ce n'est pas la rentrée des classes qui arrangent quoi que ce soit : mettant en avant sa fatigue et sa santé fragile, le père refuse de conduire le fils à l'école et l'oblige à prendre le bus scolaire. Albertin est un garçon réservé, introverti, qui peine à se faire de nouveaux amis et les premiers résultats scolaires, comme d'habitude, ne sont pas brillants...

Ses seuls moments de paix, Albertin les trouve dans le jardin, auprès d'un frêne qui devient son confident. C'est à lui qu'il vient raconter ses soucis, ses engueulades, ses problèmes à l'école, sa rencontre avec une camarade de classe qui lui plaît bien... Forcément insuffisant, et certainement pas utile pour restaurer une relation qui ne cesse de se dégrader avec son père.

Jusqu'à l'arrivée de Hans...

De cet homme, on ne saura pas grand-chose, doux euphémisme, si ce n'est que c'est un ami du père. Pour le reste, cet oiseau de passage va devenir le véritable troisième membre de cette famille, occupant quasiment le rôle vacant de la mère absente et faisant le lien entre le père et le fils. Un brave gars, ce Hansi... Quelqu'un qui semble savoir comment faire pour que Albertin devienne enfin un bon fils...

Albertin, prénom que le personnage déteste (et, sur ce point, tout du moins, on peut être d'accord avec lui...), est le narrateur de ce roman. C'est par lui qu'on découvre la relation tumultueuse qu'il entretient avec son père et son profond mal-être, qui touche quasiment la totalité des pans de son existence. L'expression "être mal dans sa peau" semble avoir été inventée pour lui.

Le ton est assez dérangeant, relativement agressif, mais surtout porté par un sarcasme permanent derrière lequel il semble se cacher en toutes circonstances comme derrière une muraille. Son père est sa principale cible, mais ses professeurs, ses camarades de classe et même l'arbre auquel il se confie n'échappe pas à ses remarques acerbes.

Seul Hans, lorsqu'il débarque de nulle part, le prend tellement au dépourvu qu'il ne parvient pas à l'agresser lui aussi. Au contraire, il ne peut s'empêcher de ressentir quelque chose qui...non, impossible... mais quelle horreur ! ... pourrait s'apparenter à de l'admiration... Cette espèce de perfection, ce côté super cool, son efficacité, tout cela donnerait envie de faire des efforts...

Allez, disons-le, si Albertin voulait essayer d'être enfin le bon fils qu'on voudrait qu'il soit, ce ne serait pas pour son insupportable père mais bien pour Hans. D'ailleurs, cet inconnu tape aussi dans l'oeil des amis de l'ado, qui, du même coup, le regardent d'un oeil différent : un mec avec un père pareil n'est peut-être pas aussi infréquentable qu'il n'y paraît !

Au fil des pages, alors que Hans s'installe de plus en plus dans la vie d'Albertin et de son père, le mystère qui l'entoure s'épaissit. Qui est-il vraiment ? D'où sort-il ? Quels buts suit-il ? Comment fait-il pour être si parfait ? Dans la tête du lecteur, les questions fusent, mais on sent bien aussi que, derrière son éblouissement, Albertin se pose les mêmes...

Mais, au diable, tout ça ! La présence de Hans stabilise cette famille au bord du gouffre. Chacun, bon an, mal an, semble enfin trouver sa place, les tensions, si elles ne sont pas apaisées, sont vite mises sous le boisseau par Hans qui trouve toujours les bons mots pour les calmer. Et maintenant, c'est aux difficultés scolaires d'Albertin qu'il entend s'attaquer...

Le récit devient de plus en plus ambigu, Albertin cherchant de plus en plus à complaire à Hans, comme un fils le ferait pour son père... Alors que le père est de plus en retrait, Hans prend de plus en plus de place. Et Albertin, profitant de cette relation qu'il a pourtant du mal à cerner lui-même, évolue, s'épanouit, grandit...

Le lecteur, lui, s'interroge... Et plus seulement sur le passé de Hans, sa personnalité, ses origines. Mais carrément sur son existence. S'il n'avait pas ces boucles blondes qui épatent la terre entière, et j'exagère à peine, on pourrait même commencer à se le représenter avec les traits de Brad Pitt incarnant Tyler Durden dans "Fight Club"...

Il y a chez Hans cette même assurance qui manque à Albertin, mais aussi au personnage joué par Edward Norton dans le film de David Fincher. La même manière de se rendre absolument indispensable et la même influence un peu sulfureuse sur son alter ego. Bon, ne calquez pas non plus l'histoire tirée du roman de Chuck Palahniuk et celle de Denis Michelis, elles sont très différentes.

Mais, le rapprochement me semble pertinent, avec une différence de taille : pour Durden, je sais, pour Hans, je me pose toujours des questions ! Et il faut dire que Denis Michelis met le paquet pour nous embrouiller : au fur et à mesure de l'avancée du récit, on a de plus en plus le sentiment de se détacher de la réalité. Sauf qu'on n'a pas vraiment de certitude sur ce qu'elle est, cette réalité, justement...

Dès le départ, on ne sait que ce que Albertin veut bien nous raconter. Et, ensuite, tout ce qui se produit, c'est à travers ses yeux qu'on y assiste. Se pourrait-il qu'il soit... fou ? Il y a un élément qui m'a frappé au cours de ma lecture du "Bon fils" : à plusieurs reprises, et dès les premières pages, d'ailleurs, la question de la santé mentale se pose.

Albertin a l'impression que son père lui parle comme à un "arriéré mental". Puis, plusieurs fois, on voit apparaître l'expression "malade mental". Oh, oui, je triche, je la sors de son contexte, car c'est une expression qui peut parfaitement être une insulte ou une manière de parler dans la bouche d'un adolescent comme Albertin.

Pourtant, ce qui m'intrigue, c'est que, à chaque fois, les mots "malade mental" sont en italique. On imaginerait presque Albertin faire des guillemets avec ses doigts au moment de les prononcer... Et c'est cette insistance qui a suscité pas mal de questions chez moi... Ce fils, ni bon, ni mauvais, cherchant juste sa place dans le monde et dans sa famille, pourrait-il être plus sérieusement dérangé ?

Laissons planer ce questionnement... A vous de vous faire votre avis sur la question à la lumière des événements qui se déroulent dans le livre... Mais, il est certain que Denis Michelis met en place une narration qui joue allègrement sur ces questions, autour de la réalité, du fantasme, de la folie ou, simplement d'un rêve, mais un rêve, il est vrai, particulièrement tordu...

Alors, qu'a-t-on là, avec ce livre ? Un roman troublant, dérangeant sur l'adolescence et la crise qui peut accompagner cette période de l'existence. Albertin est agaçant, c'est sûr, mais son père aussi. Et puis, il y a l'absence de cette mère qui pèse, aussi, même si la question n'est qu'effleurée. Albertin aurait-il des circonstances atténuantes ?

Qui du mauvais fils et du mauvais père est apparu le premier ? Car, ce "bon fils" tant recherché est marqué d'une ironie douloureuse. Ce jeu de l'oeuf et de la poule n'a pas de réponse convaincante, même si on peut légitimement se demander si Albertin n'est pas, depuis longtemps, un enfant assez pénible...

Reste la question de Hans. L'élément qui change tout. Mais dans quelle mesure ? Là... En tout cas, il apporte quelque chose qui manquait à Albertin pour être un bon fils : l'image d'un bon père... On pourrait réfléchir longtemps sur la question de l'effacement, omniprésente dans ce livre : Albertin devenant Constant et le père s'effaçant au profit de Hans... Mais sur quel base ?

J'ai choisi de titrer ce billet avec une citation extraite d' "Oedipe Roi", tragédie de Sophocle, qui contribue à poser les bases du mythe entourant ce personnage. La psychanalyse, bien plus tard, en a fait une de ses bases dans l'explication de la construction de la personnalité masculine. Et si "Le bon fils" en était une étonnante allégorie ? Et jusqu'où ira Albertin ? Jusqu'à tuer le père ?

Ce billet n'est vraiment pas simple à écrire : tout ce que je vous dis sur ce livre ne s'appuie que sur des incertitudes, sur une histoire entourée de mystère et laissant un étrange sentiment d'irréalité... Mais, oui, il y a de cela : une manière allégorique de raconter l'adolescence et le passage de la chrysalide au papillon que sera l'adulte...

Une dernière chose m'a frappé : deux lignes, en fin d'ouvrage. Placées entre la fin du roman proprement dit et la page des traditionnels remerciements. Deux lignes, un simple Nota Bene, bien anecdotique... Ou pas. Car, elle donne une clé nouvelle au lecteur : une possible dimension, si ce n'est autobiographique, tout du moins, inspiré de la propre adolescence de l'auteur.

C'est d'ailleurs assez amusant, car ce Nota Bene fait référence aux extraits de cours et d'exercices et ces passages ont une fâcheuse tendance à renvoyer le personnages aux questions et aux définitions familiales... Comme si, même sur les bancs de l'école, ce sujet tellement sensible se rappelait à l'adolescent, le replongeant encore et encore dans ses propres doutes...

Bon fils, bon père... Tel père, tel fils... Ces relations mouvementées sont le moteur d'un roman très original, très particulier, qui en laissera dubitatif plus d'un, j'en suis sûr... Mais, ce sera l'occasion de découvrir un style, très intéressant, un univers, troublant, et une histoire qu'il faut laisser décanter, non pas pour la cerner totalement, mais pour essayer d'en tirer sa propre lecture.

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