mardi 30 août 2016

"Le monde appartient aux brutes".

Un peu lapidaire, comme formule, et pourtant, je l'ai trouvée d'une justesse incroyable, issue d'une étonnante démonstration par l'absurde que nous propose Saïdeh Pakravan, auteure d'origine iranienne mais qui possède désormais la double nationalité franco-américaine et vit aux Etats-Unis. Imaginez que l'un des pays le plus violent au monde, les USA, connaisse une journée durant laquelle aucun acte de violence ne peut avoir lieu. Comment la population réagirait-elle, comment le pays réagirait-il ? Voilà le point de départ de "la Trêve", second roman de Saïdeh Pakravan paru chez Belfond (après le multi-primé "Azadi"). Un livre qui a des allures de thriller, lorsqu'on s'en tient à cet argument. Mais, ce n'est pas la voie qu'a choisie la romancière. Non, elle signe un conte philosophique qui peut sembler léger, dont la forme atomisée, polyphonique, est assez spéciale, mais qui s'avère finalement être non seulement très profond, mais aussi assez peu politiquement correct. Un livre qui donne matière à réfléchir sur le fonctionnement de nos sociétés...



C'est le 9 juillet. Un 9 juillet comme les autres, une journée comme les autres journées. Oui, mais... ce n'est pas tout à fait le cas. C'est même tout le contraire, ce 9 juillet-là restera certainement dans les mémoires et même dans les livres d'histoire, car l'Amérique va connaître un moment exceptionnel, unique, incroyable...

Simon Urqhart est policier et il consacre la majeure partie de son temps à son boulot. On peut le joindre à n'importe quelle heure, même s'il est chez lui, il ressortira pour aller s'occuper d'un homicide ou d'une autre sale histoire du même genre. Mais, depuis minuit, ce 9 juillet, il n'a pas reçu un appel et a pu profiter d'une nuit comme il en a rarement connu...

Son premier réflexe est de se dire qu'on a voulu le ménager ou que la conjonction astrale est excellente. Et puis, les questions arrivent : comment expliquer que, cette nuit-là, aucun délit n'ait été recensé ? Mieux encore, il semble que la mort ait tout simplement déserté les Etats-Unis, puisque pas un décès n'a eu lieu, même naturel...

Le lecteur est d'ailleurs témoin de ce phénomène, puisque, depuis minuit et sa rencontre avec Simon, il découvre des événements se déroulant à travers le pays, des situations qui, en temps normal, si on peut dire, se seraient terminées immanquablement par des actes de violence. Du braquage à l'agression simple, des violences conjugales aux actes de pédophilie, du racisme au fanatisme religieux, tout y passe...

Mais, dans tous les cas, le junkie en quête de quelques dollars, le néo-nazi surexcité, le terroriste déterminé, l'amant éconduit devenu suicidaire, le violeur ou le l'assassin, qu'il ait prémédité son geste ou qu'il agisse sous le coup d'une brutale émotion, renoncent à leurs funestes projets, sans vraiment comprendre ce qui leur arrive.

Chaque chapitre se déroule à une heure différente, l'ordre chronologique est respecté, on avance dans la journée et l'on découvre toutes ces histoires qui, au lieu de finir mal, s'achève sur une note optimiste, avec des raisons de vivre qui apparaissent, des existences qui continuent, des secrets qui se révèlent, des gestes qui font du bien, des signes qui encouragent...

Bref, il y a ceux qui vont tourner une page et vont entamer une nouvelle étape de leur existence en laissant derrière eux le poids qui les oppressaient parfois de très longue date, ceux qui savent qu'ils l'ont échappé belle et comptent bien profiter de ce répit et ceux, enfin, qui ignoreront sans doute toujours que leur destin a basculé in extremis...

Simon, lui, est au chômage technique. Alors, il en profite pour reprendre contact avec une journaliste qu'il a rencontrée quelque temps plus tôt lorsqu'elle était venu l'interviewer pour un reportage. Mandy Afshar signe désormais des éditoriaux dont le style et les références philosophiques plaisent au policier. Alors, en cette journée particulière, pourquoi ne pas discuter tranquillement avec une femme intelligente ?

Ces deux-là font partie des rares personnages récurrents du roman, ils ne sont pas les seuls, je pense en particulier à Jennifer et Kim, un couple qui vit une liaison clandestine et peine à s'épanouir, car l'ex de Jennifer est un homme jaloux, possessif et agressif qui pourrait se montrer violent s'il découvrait que la jeune femme en aime un autre.

Cette journée est décisive pour eux, il leur faut faire des choix qui engageront leur avenir mais leur feront aussi prendre de possibles risques. Autour d'eux, le monde est suspendu à l'arrêt soudain des violences, à ce moment qu'un petit malin a appelé la Trêve, mot qui s'est ensuite répandu dans la population comme une traînée de poudre, jusqu'à devenir un slogan : "Vive la Trêve !"

Mais que se passe-t-il vraiment ? Comment expliquer une telle conjonction de coïncidences ? Est-ce un signe divin, une conspiration d'une incroyable ampleur, une action annonçant une arrivée extraterrestre, une étrange expérience scientifique, virus ou vaccin, selon que vous soyez optimiste ou pessimiste ? Nul ne le sait, mais la liesse est générale.

Et, pendant que dans les rues, on fête la Trêve comme une fête nationale, à renforts de pétards, de klaxons, de cris de joie et de chansons, d'autres s'interrogent : combien de temps cela durera-t-il ? Qu'adviendra-t-il si la situation perdure, alors que, non seulement, plus personne ne meurt, mais plus personne ne naît, non plus.

Paradoxalement, alors que le calme règne, la machine économique tousse : apparemment, ce n'est pas un jour à consommer, tout le monde a mieux à faire, on va retrouver sa famille, ses proches, mais on ne fait plus de courses, on chamboule ses habitudes, on dérègle tout un train-train solidement ancré et on fait vaciller jusqu'à Wall Street, qui a fermé ses portes faute d'activité...

Les particuliers, eux, n'en reviennent pas : mais que se passe-t-il ? L'un d'eux se demande pourquoi on parle de Trêve alors qu'il n'y a pas de guerre, d'autres, ceux dont le quotidien est marqué par la violence, accueillent cette pause avec soulagement, mais redoutent sa fin, et d'autres, qui font l'objet d'actes de violence imprévus restent comme deux ronds de flan de n'avoir pas eu à souffrir plus.

Et soudain, en filigrane, au milieu de tous ces événements, de ces destins qui ne s'accomplissent pas comme la logique l'aurait voulu, se dessine une image carrément effrayante : celle d'une société tellement imprégnée de violence dans toutes ses strates, à tous les niveaux, dans toutes les régions et toutes les classes sociales, que lorsque celle-ci s'arrête, tout s'arrête...

Je l'ai dit plus haut, "la Trêve" est une démonstration par l'absurde qui met en évidence l'incroyable place occupée par la violence dans notre quotidien, simplement en la supprimant et en observant les comportements qui découlent de cette disparition subite. Au lieu de la montrer, complaisamment ou non, comme tant de films, livres, médias, etc., Saïdeh Pakravan fait l'inverse.

Alors, comme si elle avait passé nos vies à un révélateur chimique ou comme si elle radiographiait ce corps social débarrassé de sa gangrène, elle fait apparaître les collusions, les influences, les implications, les stigmates... Bref, le sceau de la violence que nous portons tous comme une marque d'infamie plus ou moins marquée, ne serait-ce que parce que nous tolérons cette violence.

C'est ma vision du livre, en tout cas, c'est un sentiment qui est monté en moi au fil des chapitres alors que je me demandais où voulait en venir Saïdeh Pakravan. Une vision dérangeante, qui renvoie le politiquement correct dans les cordes : ainsi, l'être humain et la violence seraient-ils intrinsèquement et inextricablement liés.

Surtout, ne lisez pas "la Trêve" en pensant vous lancer dans un thriller. Il est vrai que le sujet pourrait parfaitement se prêter à ce genre et donner quelque chose de redoutable. Mais, Saïdeh Pakravan n'a pas choisi ce genre-là. Elle ne propose pas une enquête, il ne s'agit pas de comprendre ce qui se passe, mais de regarder comment on réagit à cet événement.

Les personnages ne sont pas acteurs, mais spectateurs de la Trêve, car, ceux qui renoncent à la violence sont les premiers à ne pas comprendre pourquoi, ni comment ils ont soudain décidé de changer d'avis, au moment de passer à l'acte. Les nombreux chapitres passent en revue une large gamme d'actes violents ou d'activités dans lesquelles la violence tient un rôle important.

Toutes ces histoires sont différentes, mettant en scène des personnages extrêmement différents et ayant des motivations très différentes. On passe aussi bien de criminels aguerris qui agissent en toute connaissance de cause à des personnes agissant sous l'impulsion d'émotions très humaines, comme la vengeance ou la jalousie.

On a presque l'impression de lire un recueil de nouvelles, avec à chaque fois un parcours particulier et une chute qui offre aux protagonistes, agresseurs, victimes, et parfois les deux, de nouvelles perspectives. Cela sera-t-il suffisant pour que les plus endurcis d'entre eux cessent définitivement de faire le mal ? Qui peut le dire, puisque personne ne sait si cela va durer, ni ce qui provoque ces revirements...

Il y a, dans le livre, une référence à une des premières grosses productions hollywoodiennes de science-fiction, "Le jour où la Terre s'arrêta", de Robert Wise. Les deux histoires sont sensiblement différentes, puisque, dans le film, on a un débarquement extraterrestre, mais c'est vrai qu'on retrouve la même surprise devant les événements extraordinaires qui se produisent.



Pour ma part, c'est une toute autre référence qui m'est venue en tête, là encore, sans forcément de lien direct, a priori : "l'Aveuglement", de José Saramago. Dans ce livre, le monde est frappé par une soudaine épidémie de cécité, appelons cela ainsi faute d'explication plus évidente. La très grande majorité de la population mondiale perd la vue et doit s'organiser pour survivre.

Le prix Nobel de Littérature portugais met ainsi en avant la déshumanisation des sociétés contemporaines, le chacun pour soi, une société qui plonge dans le chaos au lieu de rechercher la solidarité, etc. Pourquoi ai-je pensé à ce livre (qui a lui aussi donné lieu à une adaptation au cinéma, d'ailleurs), je vais essayer de l'expliquer brièvement...



Là encore, la différence principale, c'est que Saïdeh Pakravan propose une démonstration par l'absurde. Mais, comme José Saramago, elle confronte la société à un événement inexplicable et inexpliqué qui balaye tous les repères, toutes les valeurs, toutes les habitudes et oblige à s'adapter, à réagir, aussi.

Mais, surtout, dans "la Trêve", au milieu des personnages qui recourent à la violence au quotidien sous des formes, hélas, très variées, on a aussi des personnes qui choisissent cette fois en dernier ressort. Apparaît alors une espèce d'ultra-moderne solitude, tout à fait troublante, nourrie par le silence. Combien de secrets et de non-dits vont être révélés ce 9 juillet !

La parole se délie, mais les culpabilités s'envolent, aussi. Tout ce qui pourrit certaines existences depuis parfois des décennies peut enfin sortir sans crainte de conséquences douloureuses. Alors, on avoue, on fait son examen de conscience, on pardonne, on accepte l'autre tel qu'il est, on comprend des décisions, on tourne des pages...

J'ai peut-être donné une vision assez sombre du roman, en réalité, elle est plutôt en clair-obscur, car, certaines histoires sont très touchantes et trouvent enfin une conclusion après avoir entraîne tant de souffrances... C'est comme si, soudain, chacun se mettait à voir la vie du bon côté et rejetait le fatalisme de la violence pour adopter une nouvelle voie...

 Mais... Que se passera-t-il, si la Trêve prend fin ? Ou, plutôt, quand elle prendra fin, d'ailleurs, car peu de gens imaginent qu'elle s'éternisera. Ceux qui ont renoncé à la violence y reviendront-ils ou bien, l'élan de joie collectif se concrétisera-t-il à plus long terme ? A votre avis ? Et c'est moi qu'on qualifie de pessimiste !


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