dimanche 28 août 2016

"Et je vais me risquer à dire que je serai chanceux si rien de sérieux ne m'arrive".

J'ai cherché, hésité, tourné et retourné cette idée... Et puis, finalement, c'est cette phrase que j'ai retenue. Celui qui l'a prononcée, cité dans notre livre du jour, c'est Ayrton Senna... Elle est reprise dans le livre, dont le pilote brésilien est le véritable fil... conducteur, c'est le cas de le dire, le centre de gravité autour duquel tourne les histoires, questionnements, thématiques que l'auteur aborde. Un livre qu'on qualifiera d'auto-fiction, car la propre vie de l'auteur est l'un des éléments importants du récit, sans qu'il ne tire la couverture à lui, et qui nous emmène à la rencontre de pilotes automobiles de légende, dont certains, beaucoup, ont payé de leur vie leur passion folle pour la vitesse... "A tombeau ouvert", c'est le titre de ce livre signé Bernard Chambaz, qui vient de paraître chez Stock. Un titre qui débouche d'ailleurs sur une réflexion autour de la mort, qui apparaît décidément comme un sujet majeur de la rentrée littéraire estivale chez cet éditeur, après les lectures de "Bronson" et d' "Anthracite"...



Le 1er mai 1994, au septième tour du Grand Prix de Formule 1 de Saint-Marin, le pilote Brésilien Ayrton Senna est victime d'une épouvantable sortie de piste, alors qu'il était en tête. Quelques heures plus tard, son décès est officialisé, mettant un terme à l'un des weekends les plus terribles du sport automobiles, puisque, lors des essais, Roland Ratzenberger était lui aussi décédé dans un crash...

Devant sa télévision, comme des millions d'autres personnes à travers le monde, Bernard Chambaz assiste à ces images d'une grande violence et à l'inquiétude qui s'ensuit, personne ne connaissant exactement l'état de santé du triple champion du monde. Mais, aussitôt, c'est à son propre drame personnel qu'il est renvoyé, la mort de son fils, deux ans plus tôt...

Est-ce pour cela que 20 ans après, Bernard Chamabaz s'est lancé dans l'écriture d'un livre où Ayrton Senna tient une place centrale, où d'autres pilotes de légende sont conviés à relater leurs exploits, mais aussi leurs destins, souvent tragiques ? Lui qui se passionne plus pour le vélo que pour les automobiles, propose un récit où il fait de ces fous roulants dans leurs drôles de machines des héros antiques.

Bernard Chambaz voit en Ayrton Senna un Achille moderne, ayant choisi une vie courte pourvu qu'elle soit glorieuse, plutôt qu'une existence longue et sans éclat. Une métaphore qu'il file avec, je dois le dire, une certaine efficacité, mettant en parallèle les récits mythologique et certains événements ayant marqué la vie du Brésilien, en particulier dans la période précédant son accident.

Mais, il est aussi Icare, un Icare qui substitue la vitesse à la sensation de voler le plus haut possible. Un Icare qui se sera brûlé les ailes à force de vouloir être le plus rapide, pour s'échapper de ces labyrinthes que sont les circuits fermés, tourniquets dont les Formule 1 ne sortent jamais, prisonnières de ces tours qui, à force, deviennent monotones...

Sans aller jusqu'à déifier les pilotes, il voit aussi en eux les successeurs des fameux auriges, qui en décousait dans les cirques antiques aux rênes de chars tirés par un puissant attelage de chevaux. Là encore, les risques encourus étaient immenses, la chute mortelle presque à coup sûr. Les chevaux sont désormais l'unité de puissance des moteurs et se comptent par centaines sous les capots des F1...

Par touches successives, Bernard Chambaz dresse le portrait de ce champion d'exception, pilote surdoué, instinctif, passionné et perfectionniste, , mais aussi de l'homme, ayant quitté dès l'adolescence sa famille pour se consacrer au pilotage, un séducteur mais possessif, un coeur tendre capable de se montrer terriblement égoïste, un solitaire mais un altruiste, lorsqu'il s'agit de se battre pour la sécurité des pilotes...

Entre l'intimité de l'homme et la star des circuits, à une époque où l'argent a commencé à couler à flot dans le milieu de la F1, plus encore que le champagne que sabre le vainqueur d'un Grand Prix sur le podium, on découvre la complexité de cet homme au charisme immense, devenue une idole à travers le monde, une figure qui a largement dépassé les frontières de son sport.

Longtemps, Senna est resté le dernier pilote de F1 victime d'un accident mortel en course. Jusqu'à l'accident du Français Jules Bianchi, en octobre 2014... La sécurité a fait des progrès immenses depuis l'accident d'Imola, mais toujours insuffisants pour arriver à un hypothétique risque zéro... Mais, le sport automobile a connu son lot de victimes, emportées par leur passion folle...

Devant sa télévision, alors qu'on s'affaire autour de la monoplace disloquée d'Ayrton Senna, Bernard Chambaz pense à cette curieuse expression : rouler à tombeau ouvert. Encore une preuve que mort et vitesse sont inextricablement liées, jusque dans la manière dont on en parle. Et ce lien, c'est aussi une des thématiques du livre.

Bernard Chambaz est aussi un passionné de peinture et cela se sent dans sa réflexion, qui se nourrit d'oeuvres d'art. Ce "tombeau ouvert" le renvoie aussitôt aux représentations de la Résurrection, où le tombeau du Christ est souvent entrouvert, comme dit dans les évangiles. Paradoxalement, ici, le tombeau ouvert devient symbole d'une vie nouvelle.

Ayrton Senna, fervent croyant qui, le matin de son accident lisait encore la Bible avant de quitter l'hôtel pour le circuit, un homme en qui certains ont vu un mystique, au point de se moquer de cette facette de son caractère, a évoqué sa renaissance, lorsqu'il a signé chez Williams, fin 1993, après deux saisons infructueuses... C'est avec cette voiture qu'il quittera la piste à Tamburello...

D'autres figures d'art sacré, peintre comme sujets, sont conviés à cette réflexion née de la mort d'un pilote. Ces chefs d'oeuvre contrastent terriblement avec les stèles, souvent atroces, qu'on a consacré aux pilotes... Je pense à celle de Donington Park qui rassemble Senna et Fangio, et qui est particulièrement hideuse, je referme la parenthèse esthétique...

Mort et résurrection, mais aussi enlèvement ou assomption, faisant d'un personnage saint une personnalité éminente aux yeux des croyants. En mourant au volant de son bolide, Ayrton Senna, déjà devenu icône de son vivant, a encore accédé à un stade supérieur que confère la mort lorsqu'elle frappe en pleine gloire, arbitraire, impitoyable...

Autour de Senna, Bernard Chambaz convie quelques figures remarquables, toutes époques confondues, qu'ils aient ou non, couru avec le Brésilien : Jim Clarke, Juan Manuel Fangio, Lorenzo Bandini, Tazio Nuvolari ou encore le miraculé Nikki Lauda... La liste est incomplète et s'achève sur Jules Bianchi, que j'ai déjà évoqué dans ce billet.

J'omets Alain Prost, dans cette liste, et pourtant, il est bien là, lui aussi. Forcément. Le meilleur ennemi. Celui qu'il faut battre, absolument, le duel au sommet. Alain Prost, le Hector d'Ayrton Senna, dont la retraite laissera le Brésilien incomplet, circonspect, même, jusqu'à envisager de raccrocher aussi. Un duel sans merci qui a marqué les mémoires, mais une rivalité qui deviendra amitié sur la fin.

Délaissant provisoirement la vie et la carrière d'Ayrton Senna, Bernard Chambaz raconte le parcours de ces autres pilotes, certains parmi les pionniers, d'autres appartenant à l'histoire plus contemporaine du sport automobile, des histoires à la fois passionnantes et douloureuses, des histoires devenues légendaires, au sens premier du terme...

Mais de quoi s'agit-il d'autre dans ce livre que de réfléchir à ce thème universel qu'est le destin ? Encore une fois, on pourrait prendre ce mot dans son sens antique, car il semble écrit que tel pilote connaîtra une carrière sans accroc, que tel autre mourra en course ou rattrapé par sa passion en d'autres circonstances, comme Andrea de Cesaris, qui mit un terme à sa carrière en F1 à la fin de saison 1994 et se tua en moto l'année suivante...

Chacune des histoires racontées par Bernard Chambaz, que le nom vous parle, comme celui de Senna, si vous vous intéressez à la F1, ou que vous le découvriez, est marquée par le sceau du destin. Jim Clark qui se tue sur un circuit sur lequel il n'aurait pas dû courir. Mais le contrat pour l'autre course n'est jamais arrivé...

 On a évoqué les croyances, la religion, mais que dire des superstitions ? On les croise aussi, avec ce pilote qui se tue alors qu'il ne porte pas sa chemise habituelle et qui périt. Ou même, avec l'étrange pressentiment qui a habité Ayrton Senna durant tout ce weekend à Imola. Les signes étaient là, on lui a même proposé une partie de pêche au lieu de courir, mais il a pris le départ. Le dernier...

Un destin qui relie Bernard Chambaz à ces pilotes, puisque "A tombeau ouvert" est autant un essai autour d'Ayrton Senna et de la vitesse qu'une auto-fiction. Si ce lien apparaît rapidement, j'en ai parlé plus haut, on découvre dans les dernières pages d'autres éléments forts, touchants, brutaux, aussi, qui viennent éclairer d'un nouveau jour toute cette lecture.

"A tombeau ouvert" est aussi une critique de nos sociétés du spectacle, parfois au détriment des acteurs. La télévision est devenue rapidement un support de promotion idéal pour la Formule 1. Pour le meilleur et pour le pire. La gestion des accidents, celui de Senna, mais aussi celui de Martin Donnelly, deux ans plus tôt, les images sont très choquantes, ont provoqué nombre de critiques.

Des critiques qui ont aussi souvent visé les autorités de la Formule 1 et du sport automobile. A la fois pour leurs personnalités troubles (à Jean-Marie Balestre, évoqué dans le livre, on pourrait ajouter Max Mosley, qui ont un passé fasciste en commun), mais aussi pour leur intransigeance et leur partialité. Et certaines morts sur les circuits pourraient être imputables à des instances parfois peu prévoyantes...

Mais laissons ces tristes sires et ces tristes aspects derrière nous pour conclure autrement. Et revenir à ce tombeau, qui apparaît dans le titre du livre. Celui d'Ayrton Senna, au cimetière Morumbi de Sao Paulo est toujours fleuri. Mais, c'est un tombeau d'un autre genre que lui offre Bernard Chambaz, puisqu'un tombeau, dans le domaine littéraire, est aussi un recueil d'oraisons funèbres.

Si vous vous posez la question, je ne crois pas qu'il faille être passionné de Formule 1 pour apprécier cette lecture. Elle dépasse le strict cadre du sport et de la passion automobile. Mais, bien sûr, si l'on est un aficionado, que l'on a vu courir Senna, sa conduite si fluide, si parfaite, alors, on en goûtera tout le sel. Et on aura aussi une pensée pour un autre immense pilote, successeur de Senna, lui aussi cruellement frappé par le destin : Michael Schumacher...

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