dimanche 28 août 2016

"Nous sommes les princes des nuées de la débrouille (...) Ici, le Nouveau Monde. Ici, chacun pour soi, la merde pour tous. Ici, la jungle".

Ce billet aurait parfaitement plus s'appeler "Vous avez l'heure ?", qui est un des gimmicks les plus utilisés par l'auteur dans le roman tout à fait surprenant qui va nous occuper. Il sera sans doute autant question d'écriture et de créativité, d'ailleurs, que d'histoires et de thématiques, car c'est aussi ce que l'on remarque dès les premières lignes : pour un premier roman, il y a quelque chose de différent, de nouveau. La Société des Gens de Lettres ne s'y est pas trompé, attribuant à "Tram 83", de Fiston Mwanza Mujila (désormais disponible au Livre de Poche), son Grand Prix du Premier Roman. Je dois dire que j'ai pris un vrai plaisir à lire ces 260 pages, joyeuses, déjantés, vivantes, parfois flirtant avec l'absurde, pleines de bruits mais aussi de musique, et nous plongeant dans un monde interlope et bordélique (dans tous les sens du terme). Il en déroutera certains, c'est évident, mais je suis certain que d'autres lecteurs seront également conquis...



La Ville-Pays est une grande cité du continent africain qui a fait sécession après une longue et violente guerre civile. Menée par le Général dissident, elle a attiré bon nombre de personnes fuyant ce qu'on appelle désormais l'Arrière-Pays ou simplement intéressés par la découverte de la vie dans cette ville inédite devenue la plus petite capitale du monde.

Une ville construite autour de deux lieux stratégiques : d'abord, la gare, célèbre "construction métallique inachevée, démolie par des obus, des rails, des locomotives qui ramenaient à la mémoire la ligne de chemin de fer construite par Stanley", etc., etc, et puis, le Tram 83, dont la renommée s'étend largement au-delà des limites de la Ville-Pays et qui, disons-le clairement, est un bouge...

Dans une ville qui ne dort jamais, même si les populations vivant en journée et celles vaquant à des occupations plus nocturnes, ne se croisent véritablement jamais, le Tram 83 est un centre névralgique incontournable, où l'on vient faire des affaires, boire, et parfois beaucoup, discuter, écouter du jazz dans l'idéal, et rencontrer des demoiselles vendant leurs charmes pour quelques billets...

C'est dans cette ville que débarque Lucien, par un des trains dont le terminus est la fameuse gare, et sa construction, etc., etc. L'homme est attendu depuis un bon moment par son ami de longue date, celui que toute la Ville-Pays connaît sous le nom de Requiem, ou par l'un de ses innombrables surnoms, plus glorieux les uns que les autres.

Les retrouvailles sont chaleureuses mais brèves, Requiem choisissant de conduire directement Lucien au Tram 83, alors que celui-ci aurait sans doute préféré passer une soirée tranquille chez son ami pour s'y reposer de son éprouvant voyage. Mais, qui vient à la Ville-Pays ne peut échapper à l'attraction du Tram 83 et de son inimitable ambiance...

Lucien et Requiem se sont connus du temps de leurs études. Le premier a continué ses études pour devenir professeur d'histoire, mais sa vraie vocation, c'est l'écriture, et en particulier le théâtre. Il travaille d'ailleurs sur une oeuvre qui devrait faire date et qui pourrait, s'il parvient à l'achever, être jouée à Paris, oui, à Paris, par l'entremise d'un ami habitant la capitale française.

Malgré le brouhaha, la musique, les discussions, les sollicitations, le racolage des prostituées, Lucien finit toujours par sortir son carnet et son stylo pour noter des idées ou écrire de nouvelles tirades qui viendront compléter son théâtre-conte, une pièce très engagée politiquement, croit-on comprendre. Car, Lucien, en plus d'être un écrivain, est un idéaliste.

Il n'hésite jamais à dire ce qu'il pense, ce qui n'est pas toujours très avisé, dans une Ville-Pays qui n'a rien d'une grande démocratie et où un mot de travers peut vous attirer les pires ennuis... Mais, ça, Lucien a un peu de mal à le comprendre : son idéalisme s'accompagne d'une naïveté indécrottable et d'une politesse tout à fait inhabituel dans les murs et aux alentours du Tram 83.

Et ça aussi, ça ne lui vaut pas que des amitiés : la Ville-Pays manque de tout ou presque, en tout cas, d'infrastructure essentielles à la vie d'une capitale, à l'image de sa gare, avec sa construction métallique inachevée, et les métiers qui vont avec : "médecins, mécaniciens, charpentiers, éboueurs, mais pas de rêveurs", lui rétorque-t-on, non sans mépris...

Requiem, pour sa part, a vite délaissé les études pour les affaires. Euh, pas les affaires des hommes en costumes-cravate des centres économiques qui font tourner le monde. Non, Requiem, c'est le prince des nuées de la débrouille par excellence, pour reprendre le titre de ce billet. Une grande gueule, ce Réquiem, un séducteur, avide de sexe autant que d'argent, un bon vivant, mais surtout, un escroc, un voleur et même un maître-chanteur...

Il n'y a pas de sot métier, et ces vocations particulières, auxquelles on ajoutera des trafics en tous genres, n'ont rien de choquant dans la Ville-Pays où chacun doit faire de son mieux pour vivre et survivre, à l'image de ces nombreux jeunes, hommes et femmes, qui choisissent de se prostituer, auprès des clients du Tram 83, qu'ils soient du coin ou des touristes à but lucratif.

Petit à petit, au fil des journées à dormir et des soirées passées au Tram 83, on comprend que l'amitié entre Lucien et Requiem n'est peut-être pas aussi forte qu'on aurait pu le croire. Que la bonté d'âme qui a poussé Requiem à accueillir chez lui son ami obligé de se réfugier dans la Ville-Pays est un peu forcée. Et qu'il y a, dans leur passé commun, quelques motifs de friction...

Enfin, évoquons un troisième personnage, un peu en retrait par rapport aux deux autres, mais décisif dans son rôle : Ferdinand Malingeau, qui se présente comme venant de Suisse où il exerce le métier d'éditeur. Une vraie aubaine pour Lucien, qui n'attend que ça, de voir son travail publié. Mais, là encore, gare (non, pas de construction métallique inachevée, cette fois) aux apparences, toujours trompeuses...

Au Tram 83, tout le monde ment, ou presque, tout le monde s'invente des vies extraordinaires, des carrières mirifiques, des rencontres incroyables, des biographies tout à fait invérifiables mais qui font de chacun des stars dans cet endroit vraiment pas comme les autres. Tous, sauf ce brave Lucien, qui ne sait pas mentir et espère bien que son avenir sera vraiment doré...

Entre les membres de cet improbable trio, se dessine alors une histoire de rivalités, de revanche, d'ambition et de promesses qui n'engagent que ceux qui y croient. Qui sera l'arroseur à se faire arroser ? Lequel de ces trois hommes dans un Tram (83) et non un bateau, saura tirer son épingle du jeu ? Et laissera-t-on encore vivre longtemps à sa guise cet espace de liberté gentiment anarchique ?

Bon, je suis fidèle à mes habitudes, j'essaye de vous parler du livre sur le fond. Mais, dans le cas présent, force est de constater que la forme a sans doute autant d'intérêt, voire plus, que le fond. Parce que l'écriture de Fiston Mwanza Mujila, que j'ai essayé de pasticher, est tout à fait étonnante, surprenante, déroutante...

Mais, surtout, elle est pleine de vie, de vivacité, même, de créativité, de folie, recourant aux gimmicks, qui deviennent de véritables runnings-gags, comme la description de la gare où les nombreuses phrases que les prostituées utilisent pour aborder leurs clients (c'est là qu'on trouve le fameux "Vous avez l'heure ?"), mais aussi les énumérations en forme d'inventaires à la Prévert.

Chaque phrase est ciselée, mais Fiston Mwanza Mujila s'empare de la langue pour la malaxer le plus possible, s'empare de la syntaxe pour mieux s'en affranchir, joue avec les coq-à l'âne et les interruptions intempestives. Je reprends cet exemple, parce qu'il se produit sans cesse, mais les prostituées ne cessent de s'immiscer dans les conversations avec leurs phrases sans queue, ni tête et leurs accroches aussi pathétiques que désespérées.

Alors, oui, cela donne un résultat final qui peut sembler fouillis. Qui demande en tout cas un temps d'adaptation pour comprendre son fonctionnement. Mais, ensuite, on s'amuse de ce grand n'importe quoi parfaitement orchestré par un écrivain qui n'hésite pas à flirter ouvertement avec l'absurde, se plaçant quelque part entre Ionesco et Beckett.

Et, si l'ensemble paraît enjoué, frivole, léger et déconnant, on devine tout de même sous ce vernis une situation bien plus sombre. Fiston Mwanza Mujila est originaire de la République Démocratique du Congo et sa Ville-Pays et son Arrière-Pays s'inspirent de la ville de Lumumbashi et de cette immense Nation aux prises avec une instabilité et une violence chroniques.

"Tram 83" est une féroce satire de la situation dans ce pays, des dictatures successives et des guerres civiles incessantes qui font des millions de morts, le chiffre n'est hélas pas exagéré... A travers le personnage du Général dissident, l'auteur tourne en dérision ces dirigeants d'opérette qui ont conduit le pays à ces drames humains dont on parle si peu.

Fiston Mwanza Mujila, 35 ans, ne vit plus en RDC, il habite désormais à Graz, en Autriche. C'est là qu'il a rencontré Alain Mabanckou, qui préface le roman, presque par hasard. Et c'est vrai que le cousinage n'est pas usurpé. Pas besoin de lire le texte de l'aîné pour se dire que le Tram 83 pourrait ressembler, en plus exubérant, au "Crédit a voyagé", l'établissement que fréquente l'inénarrable Verre-Cassé.

Même si les thèmes sont plus graves qu'il n'y paraît, même si les personnages connaissent des existences compliquées au quotidien, même si on plonge plus dans la marginalité que dans les beaux quartiers, ce roman est habité par une véritable joie que l'on ressent, à travers la musique, omniprésente et sur laquelle on pourrait aussi disserter, mais aussi cette écriture foisonnante et inventive.

J'aborde peu souvent ces questions d'écriture et de style, car je ne m'en sens pas toujours légitime. Avec "Tram 83", je me permets d'être plus catégorique : on tiens là un écrivain qui sort de l'ordinaire. Et, comme c'est inhabituel, forcément, cela ne plaira pas à tout le monde, ça divisera entre fans et réfractaires. Mais, pour moi, ce fut une découverte et un kif, mais un kif ! Enorme !

Je vous laisse, parce que, après tout, c'est encore bien mieux que tout mon blabla, avec Fiston Mwanza Mujila. En effet, si vous vous rendez sur la page consacrée à "Tram 83" sur le site des éditions Métailié, qui ont publié le livre en grand format, sans rien avoir à faire, vous devriez entendre la voix de l'auteur...

Une voix qui, lorsque je l'ai entendue, m'a semblé coller parfaitement à l'écriture de l'auteur. Ce sera l'occasion pour vous, que vous ayez lu le livre ou qu'il vous intrigue, de l'écouter vous donner des éléments complémentaires à ce billets et, cerise sur le gâteau, vous lire un extrait (et ça dépote !). Vous y découvrirez certains éléments croustillants de l'histoire que je n'ai pas évoqués. Enjoy !

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