mardi 16 août 2016

"L'entreprise qui a le taux le plus élevé d'homicides de la plaine du Pô".

Vous l'avez constaté, ces derniers jours, nous avons enchaîné des lectures violentes et lourdes. Un peu de légèreté ne fera pas de mal, même si, pour cela, on va passer par le polar. Un polar teinté d'humour, pas forcément le genre de livres qu'apprécient les amateurs purs et durs de ce genre, mais qui m'a permis de faire une agréable pause. "Meurtres à la pause-déjeuner", de Viola Veloce (sorti en poche dans la collection Piccolo des éditions Liana Levi), n'est pas simplement une enquête sur une série de crimes de sang, mais aussi une plongée dans une grande entreprise milanaise, où l'on sent bien que, même sans cadavre dans les toilettes, il ne ferait pas franchement bon travailler. Et puis, il y a surtout un personnage central formidable, une espèce de Bridget Jones à la milanaise (non, elle n'est pas panée, pffff...), aux prises avec une vie bien compliquée, tant sur le plan personnel que professionnel...



Francesca Zanardelli est une modeste comptable, travaillant dans le service Planification et Contrôle d'une grande entreprise ayant son siège à Milan. Trentenaire, c'est une jeune femme d'une grande discrétion qui, depuis que son fiancé l'a plaquée le jour de leur mariage, a décidé de se faire de plus en plus petite, jusqu'à disparaître, si possible...

Chaque jour, elle va déjeuner au bistrot du coin, en compagnie d'un de ses rares amis, Paolo. Et, comme l'établissement est fréquenté par bon nombre d'employés de l'entreprise, Francesca a pris l'habitude de partir un peu plus tôt, de rogner sur sa pause déjeuner pour gagner un peu de tranquillité dans les locaux provisoirement vidés.

Elle en profite pour se rendre aux toilettes du premier étage, près du bureau où elle officie, pour se laver les dents. Mais, cette fois, le brossage va tourner court, lorsqu'elle découvre dans l'une des cabines le corps sans vie d'une de ses collègues. Pas n'importe laquelle, puisque Marinella Sereni occupe habituellement le bureau juste en face du sien...

Le choc est terrible et, aussitôt, malgré l'émotion, Francesca se rend au bureau de son patron, signore Vernini, pour l'avertir. Elle déclenche ainsi le branle-bas de combat au sein de l'entreprise : on évacue les bureaux en faisant croire à un exercice incendie pour laisser place à la police. Car une chose est évidente : Marinella Sereni a été étranglée, assassinée...

La vie au sein de l'entreprise ne sera plus jamais pareille. Ce meurtre, en plein pendant les heures de bourreau, euh, de bureau, est un traumatisme pour tous, mais particulièrement pour les proches collègues de la victime. Oh, ne croyez pas que le service Planification et Contrôle se compose d'une bande de potes unis comme les cinq doigts de la main, bien au contraire.

Mais, cela secoue quand une personne qu'on côtoie au quotidien disparaît aussi brutalement. Et tant pis si elle était totalement incompétente, franchement pas avenante, assez insupportable et que, rapidement, plus personne ne la regrettera... La vie en entreprise, c'est aussi un peu la jungle, et l'on ne choisit que rarement avec qui on doit travailler.

Pour Francesca, toutefois, les répercussions vont dépasser le cadre de sa vie professionnelle. Proche de ses parents, un peu trop, même, depuis ses déboires conjugaux, la comptable va devoir gérer l'angoisse que la nouvelle de la mort de sa collègue va provoquer chez sa mère et, par ricochet, chez son père... Que voulez-vous, on ne choisit pas non plus sa famille...

La si discrète Francesca étouffe, coincée entre l'atmosphère oppressante de son bureau alors que l'enquête piétine, et les exigences parentales qu'elle ne peut pas vraiment repousser. Mais que va-t-il se passer si un nouveau meurtre a lieu ? Si un tueur en série avait décidé de prendre pour cible l'entreprise ? Si Francesca était une de ses prochaines cibles ?

Disons-le tout de suite, "Meurtres à la pause-déjeuner", titre presque Agatha-Christien, n'est pas un polar noir, avec une intrigue complexe, des rebondissements incessants... Non, c'est un polar plein d'humour, presque parodique, qui permet de parler des grandes entreprises et même, plus largement, de la société dans laquelle nous vivons.

"C'est inutile de se battre contre la mesquinerie des autres", dit un des personnages du livre (phrase qui aurait pu être le titre de ce billet, d'ailleurs), résumant parfaitement la situation. Si la découverte du corps de Marinella Sereni a été un choc, les réactions sont toutes très égocentrées : du parton, Vernini, qui ne voit que les conséquences pour l'entreprise, aux parents de Francesca qui craignent le pire pour leur petite fille adorée...

Autour de Francesca, ça bruisse pas mal. On s'inquiète, bien sûr, mais on essaye aussi de tirer partie de l'événement. Certains recherchent de l'avancement, d'autres essayent de remettre en cause l'organisation au sein de l'entreprise, le syndicat espère en retirer aussi quelques moyens de pressions, mais aussi quelques adhésions...

A l'extérieur, la police patine et cherche un coupable pour vite mettre un terme à tout ça, suivie par une justice qui veut faire un exemple. Les médias, avides de sensationnalisme, ont sauté sur l'affaire avant de se lasser et n'attendent qu'un nouveau crime à se mettre sous la dent... Bien peu de monde s'embarrasse de vérité et de certitude...

Au milieu de tout cela, Francesca a un rôle particulier, puisqu'elle a découvert le corps, qu'elle est le principal témoin, même si elle n'a rien vu et qu'elle était la collègue la plus proche, géographiquement parlant, de la victime... Le roman, c'est l'histoire de sa métamorphose, forcée par le carcan dans lequel la place cette affaire de meurtre, au bureau et en dehors.

J'ai évoqué Bridget Jones, même si Francesca n'est pas en tous points comparables à l'héroïne d'Helen Fielding. La hantise de sa mère, c'est de voir son enfant finir vieille fille... Il te faut un mari, ma chérie, par n'importe quel moyen, sinon, c'est la honte, la déchéance et la malédiction sur la famille pour des générations (qui ne verront jamais le jour, d'ailleurs)...

Elle est mal dans sa peau, Francesca, elle fuit les relations sociales, n'a que peu d'amis, Paolo, par exemple, et c'est tout, elle a fermé son profil Facebook, elle a rompu avec tout le monde, sauf ses parents. Et puis, il y a les collègues, avec qui elle n'a finalement pas d'autre lien que de passer plusieurs heures avec eux dans un open space chaque jour.

Pourtant, l'affaire du meurtre de Marinella Sereni, qui va prendre rapidement de l'ampleur, le s du titre du roman n'en fait pas mystère, va la pousser à sortir enfin de sa coquille, à reprendre une certaine confiance en elle, à s'affirmer... C'est l'un des grands axes de l'histoire, faisant de la falote employée de bureau une héroïne des temps modernes.

Mais c'est aussi un roman qui, avec ironie, donne une vision terrible et féroce de la vie de bureau, déshumanisée, refermée sur un petit univers étriqué, sans véritable perspective d'évolution... On est au bas de l'échelle, avec Francesca et la plupart de ses collègues. Des personnels sous-diplômés mais plutôt compétents, placés sous la houlette de supérieurs qui le sont bien moins.

Oh, sans doute sera-t-on nombreux à reconnaître des situations que nous avons connues, dans certains de nos emplois ! Des chefaillons ambitieux qui grimpent les échelons, lierres obscur circonvenant des troncs et en faisant des tuteurs pour leur carrière en leur léchant l'écorce, mais qui sont bien incapables de faire quoi que ce soit, en tout cas, bien moins que les tâcherons sous leurs ordres.

On retrouve ici, en force, la mesquinerie d'un système qui emploie des incompétents notoires à différents postes, pour des raisons obscures, parfois, mais sans se soucier que cela pourrisse gentiment l'ambiance et que cela décourage les plus motivés, jamais récompensés pour leurs mérites et leurs qualités...

Viola Veloce décortique parfaitement tout cela, et pour cause : elle travaille dans une de ces grosses entreprises identiques à celle du livre. Le roman est écrit sous un pseudonyme, mais on comprend que l'auteure est bien renseignée et qu'il y a sans doute beaucoup d'elle dans le personnage de Francesca (enfin, pas trop, j'espère...) qui est, je ne l'ai pas encore précisé, la narratrice du livre.

Un moment, je me suis demandé si "Meurtres à la pause déjeuner" n'utilisait pas une ficelle façon "Meurtre de Roger Ackroyd". Cette idée m'est venue parce que, à la place de Francesca, je crois que j'aurais nourri quelques envies de meurtres, et pas seulement auprès de mes collègues. Ses parents sont sûrement adorables et attentionnés, mais quels pénibles !

Le côté polar est un peu un prétexte pour évoquer tout cela, la vie d'une trentenaire célibataire dans nos sociétés actuelles, et les choix qui s'offrent à elle, mais aussi son parcours professionnel, avec un CV pas trop bien rempli. Dans les deux cas, on comprend que rien n'est simple et que 34 ans est déjà presque un âge rédhibitoire... C'est effrayant !

L'intrigue n'est donc pas extrêmement complexe, ce n'est pas le but de ce livre qui joue plutôt sur le côté satirique de l'histoire, et l'humour qui teinte ce récit repose en grande partie sur le caractère de Francesca et sur la diversité des personnages, aux caractères tous clairement établis. Une mention spéciale pour Colombo (nan, l'est pas policier, raté), qui m'a bien fait marrer.

Les 250 pages de ce livre se lisent rapidement, un excellent moment de détente, sans prise de tête, avec un très beau personnage féminin pour entraîner le récit et jouer les détectives amateurs (on retrouve là encore un certain côté Agatha Christie). C'est vif et bien observé, malin et caustique, et cela nous rappelle que, à l'origine du mot travail, il y a le tripalium, un instrument de torture...

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