jeudi 11 août 2016

"Le chemin de la foi sera parsemé de doutes".

Je ne vous cacherai pas que ce choix de titre est teinté d'ironie, et même un peu plus. Car, s'il est question de foi dans notre roman du jour, elle a plutôt bon dos, les ambitions et la cupidité seraient plutôt les véritables valeurs en jeu. Comme pour Olivier Gay et ses "Epées de glace", j'avais laissé sur le feu un autre diptyque après les dernières Imaginales : "Aeternia", de Gabriel Katz. Et j'ai eu du mérite à patienter, tant la fin du premier volet, "la marche du Prophète", est juste... rhaaaaaa, scandaleuse ! Elle rendait d'autant plus indispensable la lecture de la deuxième partie, pour voir comment la situation, plutôt critique, pouvait évoluer. Il est donc temps de parler de "l'Envers du monde", le deuxième volet en question, paru aux éditions Scrinéo. Décidément, l'époque n'est guère à l'optimisme, en tout cas, c'est l'impression que donnent pas mal de romans de fantasy francophones en ce moment, et celui-ci n'échappe pas à la règle : c'est sombre et violent et l'espoir a bien du mal à trouver une place, pas même un strapontin... Attention, forcément, on évoquera certains éléments du premier tome !



A la disparition soudaine de Leth Marek, Desmeon se retrouve dans une situation bien délicate : celui qui a gagné le surnom de Danseur dans les pires endroits du monde où les gladiateurs combattent, espérait avoir laissé cette existence derrière lui. Mais, le combat entre le champion de la Grande Déesse et celui des disciples d'Ochin approche et c'est à lui de prendre le relais au pied levé.

Le culte de la Grande Déesse est en vigueur à Kyrenia, la plus grande cité du monde. C'est d'ailleurs le clergé qui dirige la ville, si ce n'est officiellement, en tout cas dans les faits. Une puissance qui n'a aucun égal... Enfin, n'avait aucun égal... Car, depuis peu, portée par un mystérieux prophète, le culte d'Ochin, le Dieu unique, a pris de l'ampleur et menace le monopole de la Déesse.

Kyrenia a interdit aux prêtres et prêtresses d'Ochin de venir prêcher dans son enceinte, mais les disciples poussés par la voix envoûtante du prophète, ses promesses de justice et d'égalité et quelques miracles, n'entendent pas céder. Bref, la tension est montée soudainement entre les deux cultes, comme on a pu le voir dans le premier tome.

Jusqu'à organiser ce combat de gladiateurs, une des activités les plus populaires de ce monde, pour désigner le culte vainqueur. Du côté de Kyrenia, c'est l'idole locale, l'invincible Corbeau qui doit combattre. Mais, face à lui, donc, plus de Leth Marek, un champion au moins aussi considérable que le Corbeau, mais Desméon, donc, solution de rechange.

Pas vraiment le temps pour ce dernier de réfléchir aux récents événements qui ont abouti au forfait de Leth Marek. Le Corbeau est celui qui mit fin, des années plus tôt, à la carrière de gladiateur du Danseur. Il lui faut donc toute sa concentration pour espérer prendre sa revanche. Et, du même coup, faire triompher son camp, celui d'Ochin.

La religion, Desmeon s'en fout comme de sa première chemise, mais ce sont les disciples d'Ochin qui le payent. Pas énormément, mais suffisamment, alors, malgré la désinvolture et l'ironie féroce que le Danseur affiche en permanence, il entend faire honneur à son nouveau statut. Il aura bien le temps, ensuite, enfin, s'il survit au combat, de réfléchir à la façon dont son colossal ami a pu disparaître...

Pendant ce temps, à Kyrenia aussi, il y a du tiraillement... La foi ne pèse pas bien lourd face aux ambitions et à la volonté de pouvoir de ceux qui sont censés la servir... Varian, gentil et naïf, novice au sein du culte de la Grande Déesse et grand organisateur du combat des champions, va se retrouver au coeur de ces machinations, bien loin de l'idéal religieux qu'il souhaite servir.

Prisonnier de cette nasse, Varian doit nager au milieu des requins sans se faire dévorer par l'un d'entre eux. Et le garçon apprend vite comment agir en de telles circonstances. Malgré les pièges, les alliances et les trahisons, il entend bien tirer son épingle du jeu et progresser dans la hiérarchie du culte de la Grande Déesse, à condition de miser sur le bon cheval et d'avoir les bonnes cartes en main.

Mais la tension monte de plus en plus à Kyrenia. Les disciples d'Ochin continuent à gagner du terrain et à recruter de nouveaux fidèles et, face à cela, les autorités religieuses de la cité se retrouvent démunis. Elles n'ont plus qu'une seule solution : la répression, au risque de faire basculer leur capitale dans une guerre civile sans quartier...

Deuxième tome et changement (forcé) de personnage central. Desmeon, qui occupait un rôle secondaire dans la première partie, devient le personnage central. Mais, là où Leth Marek, malgré son gabarit hors norme, avait un côté débonnaire et presque naïf, Desmeon, sous ses airs volontiers fanfarons, n'a aucune confiance en personne.

C'est un véritable électron libre qui n'a pas mis tous ses oeufs dans le même panier et tout ses talents dans ses qualités de combattants. Le Danseur est aussi un petit malin à qui on ne la fait pas. Et il va lui falloir pas mal d'astuce et de perspicacité pour réaliser qu'il se passe autour du culte d'Ochin des trucs pas très cath... euh... Enfin, vous voyez ce que je veux dire...

Comme Varian, de l'autre côté, il va bientôt se retrouver livré à lui-même. Car le Danseur est clairement en danger pour avoir voulu découvrir l'envers du décor. Et ses extraordinaires aptitudes au combat risquent bien de ne pas suffire dans le cas précis. Il va lui falloir déployer d'autres qualités, dont ce charme irrésistible qui est sa marque de fabrique... Diantre, je parle comme lui !

Gabriel Katz nous plonge dans ce qu'il faut bien qualifier de guerre de religions. Oh, la religion, si on regarde bien, elle n'a pas grand-chose à voir avec tout ça, si ce n'est pas sa capacité à mobiliser des foules. Mais, pour le reste, ce sont bien deux pouvoirs qui vont s'affronter, quitte à tout mettre par terre, irrémédiablement.

La Grande Déesse et Ochin ne peuvent cohabiter, quoi qu'il arrive. Le clergé de la première a su construire au fil des ans une structure parfaite, capable de porter son pouvoir, un pouvoir bien peu divin, mais terriblement terrestre.  Le Prophète de la seconde martèle sans cesse qu'il est un Dieu unique, évacuant d'emblée toute idée de concurrence cultuelle...

En ouvrant sur le combat des gladiateurs, affrontement contrôlé, avec des règles du jeu claires et précises (mais aussi quelques tricheries, on ne se refait pas...), Gabriel Katz modélise le conflit entre les deux religions et le circonscrit à une arène. Mais, dans un second temps, c'est Kyrenia qui devient l'arène et le bras de fer devient une guérilla incontrôlable, où tous les coups sont permis.

Desmeon n'est pas un enfant de choeur, mais c'est bien lui, qu'il le veuille ou non, qui porte sur ses solides épaules toutes les valeurs positives qui sont habituellement véhiculées dans la fantasy. Et c'est encore un personnage qui a perdu depuis un bail toutes ses illusions sur le genre humain et ne poursuit plus vraiment d'idéal. Si ce n'est survivre.

Au cours de ce deuxième tome, pourtant, bien des événements vont remettre en question sa vision du monde. Malgré son détachement et l'impression qu'il veut laisser que rien ne le touche vraiment, le Danseur va traverser des moments très durs, mais aussi d'autres bien plus agréables, sans jamais perdre de vue que c'est son existence qui est en jeu et qu'il ne lui sera fait aucun cadeau.

Mais, plus encore, ce héros un peu particulier, retors, habile, diaboliquement adroit et rapide, va passer par toutes les couleurs du spectre des émotions en quelques semaines. Il va surtout se découvrir des raisons de vivre mais aussi apprendre sur lui-même des informations qui pourraient ébranler le plus solide et optimiste des hommes.

Autour de lui, les personnages secondaires servent à tour de rôle le chaud et le froid. On citera particulièrement Nessyria et Synden, les deux personnages féminins les plus importants du diptyque. Impossible d'en dire plus à leur sujet, car leurs rôles respectifs sont des éléments-clés de l'ntrigue. Donc, motus, mais surveillez-les bien !

Je me souviens que j'avais évoqué dans le billet sur le premier tome Shrek et Uderzo. Ce deuxième tome efface un peu ce côté humoristique. Et change aussi le regard que je porte sur Desmeon, que j'avais comparé un peu hâtivement à l'âne accompagnant l'ogre verdâtre... Hum... Il prend ici une toute autre dimension, et gagne ses galons de héros, mais de héros au destin tragique.

Surtout, c'est la tonalité globale du diptyque qui change et bascule dans quelque chose de bien plus sombre. Dès le final du premier volet, qui ne se contentait pas de laisser le lecteur avec la mâchoire décrochée façon personnage de cartoon, on découvrait que toute cette histoire autour de la religion cachait des trucs pas bien nets...

Simple phénomène fanatique ? Oui, il y a en partie de cela, bien sûr. La dévotion, poussée à l'extrême, finit vite par basculer dans ce sens. Mais que sert vraiment cette dévotion ? C'est peut-être bien là que réside le noeud de ce diptyque et Gabriel Katz a concocté dans ce domaine un cocktail qu'on découvre, dans le sillage de Desmeon, particulièrement détonant...

C'est sombre, et c'est surtout, de mon point de vue, assez pessimiste. D'abord, parce que ce qui est mis en avant tout au long de ce deuxième volet, spécifiquement, ce sont tous les travers et tous les mauvais côtés de l'âme humaine. Jusqu'à pousser la paisible Kyrenia (paisible ne voulant pas dire parfaite) dans le chaos...

Sans trop en dire sur le dénouement, la situation qui émerge de ce conflit destructeur est loin d'être idéale et les personnages, selon qu'on les considère comme des gentils ou des méchants, ne vont pas forcément connaître un sort répondant à ce partage un peu trop manichéen. Non, c'est sur une toute autre note que se clôt ce diptyque, et le lecteur en sort groggy.

Je sais, j'ai du retard à l'allumage, mais je découvrais Gabriel Katz avec "Aeternia". Je crois d'ailleurs que son prochain livre prendra place dans le même univers, et je serai curieux de le découvrir. Il y a un côté Janus, chez cet auteur, capable de jouer dans le registre de la gouaille et de l'humour, mais aussi de tremper sa plume dans un cynisme vitriolé et de proposer des situations bien plus noires.

Une dualité que j'apprécie, qui s'exprime parfaitement à travers les deux volets d' "Aeternia". Les personnages sont forts et gagnent en épaisseur au fil des chapitres, jusqu'à, bien souvent, nous réserver des surprises (pas forcément de bonnes surprises, d'ailleurs). Mais, on perçoit aussi un certain désenchantement, le héros n'étant pas forcément celui qui ressort auréolé de gloire à la fin.

Sans forcément bousculer les codes ou renverser complètement les valeurs, Gabriel Katz n'offre pas une fantasy qui fait la part belle aux héros sans peur et sans reproche. Parce que le monde, tout simplement, n'est pas sans peur et sans reproche... Alors, si vous ne jurez que par le rose bonbon, vous risquez de déchanter. Mais, le lecteur que je suis, lui, aime bien cet inconfort-là.

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