lundi 3 octobre 2016

"Ce monde n'existe pas. C'est un cauchemar dont nous n'arrivons pas à nous réveiller".

Signe d'une époque anxiogène et inquiète, le genre post-apocalyptique se porte très bien. Il diffuse même à travers les genres, proposant des histoires classées aussi bien en science-fiction, qu'en fantastique, en jeunesse qu'en littérature blanche... En voici un exemple, puisque c'est chez Grasset, grande maison de littérature générale, que l'on retrouve notre roman du jour, pourtant clairement identifié comme un roman post-apocalyptique. "Anna" est signé par le romancier italien Niccolo Ammaniti (traduction de Myriem Bouhazer), étiqueté littérature blanche mais dont la plupart des romans semblent jouer avec les genres, du polar au fantastique, et donc, la SF. Dans ce nouveau livre, on retrouve certains thèmes de prédilection de l'auteur : l'enfance et les relations familiales, contrariées par le monde. C'est un drame en trois actes dans lequel on suit cette jeune fille devenue responsable malgré elle, dépositaire d'une mémoire familiale et ange gardien de son jeune frère... C'est mon "premier" Ammaniti, mais je dois dire que je serais curieux de lire certains de ses précédents romans...



En cette année 2020, la Sicile n'a plus rien du paradis terrestre qu'elle a été. En fait, c'est l'Europe entière qui n'a plus rien à voir avec ce qu'elle a été... Quelques années plus tôt, un mystérieux virus parti de Belgique s'est répandu comme une traînée de poudre, en profitant des déplacements des hommes et a fait des ravages.

On l'appelle simplement "la Rouge", en raison des taches qu'il laisse sur la peau des malades. La rumeur veut que, quelque part dans le monde, des chercheurs travaillent d'arrache-pied pour trouver un remède, mais, au fil des mois et des ans, cela ressemble de plus en plus à une légende urbaine, façon méthode Coué, car rien n'empêche "la Rouge" de tuer...

Et les effets de ce virus ne sont pas anodins : ce sont les adultes qui sont frappés, ou, plus exactement, tous ceux, hommes et femmes, qui arrivent à la puberté. Ensuite, il n'y a pas vraiment de règle, juste un fait : on se sait condamné, à plus ou moins brève échéance, après une agonie le plus souvent longue et douloureuse...

Chaque survivant a été témoin de la mort atroce qu'occasionne "la Rouge" et connaître de telles souffrances n'est pas franchement une perspective réjouissante... Mais, comment faire autrement ? Faut-il se montrer particulièrement optimiste et attendre un hypothétique vaccin ou, au contraire, se faire une raison et attendre du mieux possible l'inéluctable ?

Anna a 13 ans. Elle vit encore dans la maison de sa mère, une ferme située près de Castellamare, où elle veille sur son jeune frère, Astor, depuis la mort de ses parents. Elle a tenu à rester dans la maison qu'elle a transformée en mausolée pour sa mère. Mais, il faut bien vivre, se nourrir, surtout, dans un monde où l'on ne trouve plus de produits frais et où trouver de quoi manger n'a rien d'évident.

Anna doit marcher plusieurs kilomètres, dans un environnement parfois hostile, avant de pouvoir faire "des courses" et rapporter des aliments pour quelques jours pour son frère et elle. Pour que Astor reste tranquille à la maison et ne s'aventure pas trop loin en son absence, elle lui a raconté des histoires de monstres et de fantômes.

Et ça marche bien, Astor ne sort pas de la maison lorsqu'elle s'absente, pour des moments de plus en plus long car elle doit aller de plus en plus loin... Mais, un jour, à son retour, alors qu'Anna pense avoir trouvé un filon qui leur permettra de vivre un bon moment, la maison est vide, pillée, le squelette et les affaires de sa mère vandalisés...

Le choc est immense, mais ce n'est rien à côté de cette évidence : Astor a disparu... Sans doute les enfants bleus, une bande de gamins couverts de peinture auxquels Anna a elle-même réussi à échapper de peu un peu plus tôt, ont-ils découvert sa maison, ses secrets... Elle doit retrouver Astor, et vite, car on dit que les enfants bleus asservissent les plus jeunes enfants qu'ils alpaguent...

Il manque pas mal de choses dans ce résumé, je vais les compléter au fur et à mesure. Par ailleurs, je sais que je suis allé assez loin dans l'histoire, mais la disparition d'Astor est un vrai déclencheur, faisant basculer le livre dans une autre dimension, lui qui n'est, d'abord, qu'une chronique de la survie ordinaire à l'époque de "la Rouge".

Rien n'est simple dans cette vie et pourtant, on a le sentiment que Anna vit cela comme un simple train-train. Elle n'a pas connu d'autre vie que celle-là, celle de la survie, de la quête de nourriture, des déplacements interminables à pied, des étapes de fortune dans des immeubles abandonnés, au milieu des corps d'adultes ravagés par le virus, décomposés ou réduits à des tas d'os...

Elle sait. Tout. Sa mère, avant de mourir, sachant sa mort prochaine, a écrit une sorte de mode d'emploi à destination de sa fille, comme une transmission de l'autorité familiale. A 13 ans, elle fait désormais partie des aînés, elle sait se débrouiller. Mais pas Astor... Alors, quand l'enfant disparaît, cette fois, c'est son monde qui s'écroule...

Aux côtés d'Anna, il y a un chien. Un berger de Maremme, d'une fidélité à toute épreuve. Pourtant, entre eux, la relation avait mal démarré, le chien attaquant la fillette qui se défend, et pas qu'un peu... Elle croit l'avoir tué, mais elle se trompe et l'animal va devenir son plus fidèle compagnon tout au long de cette étrange aventure.

On peut évoquer aussi Pietro, dont on découvrira les origines dans la dernière partie du roman. Un débrouillard aussi, celui-là, qui va imposer sa présence dans l'univers d'Anna lorsque celle-ci va commencer, par la force des choses, à baisser la garde, à réduire ses défenses. Comme Anna, c'est un "grand", et donc, en tant que tel, il sait que, bientôt, il sera la proie de "la Rouge".

Ces personnages reconstituent ce qui, dans ces conditions extrêmes, ressemble le plus à une famille. Un îlot de normalité au milieu de cet océan de chaos, conséquence de cette impitoyable épidémie. La preuve que, dans ce monde désorganisé, anarchique, fou, livré à la loi du plus fort, ou du plus malin, on peut encore ressentir des sentiments forts, qu'on croyait devenus obsolètes.

L'enfance, la famille, les relations filiales mais aussi fraternelles semblent être au coeur de l'oeuvre de Niccolo Ammaniti. Je m'avance un peu, car je n'ai de référence pour les autres livres du romancier italien que des quatrièmes de couverture. "Anna" ne déroge donc pas à la règle, mais le prisme change, puisque ces thèmes sont traités dans ce contexte tragique d'un monde détruit.

Malgré tout, ces relations sont une raison de vivre, pour Anna. Elle est investie d'une mission, elle la soeur aînée devenue mère de substitution : permettre à Astor de grandir jusqu'à ce qu'il puisse (ou doive) se débrouiller tout seul. Sa méthode très protectrice pourrait d'ailleurs être critiquée : elle a menti à son frère, l'a isolé du reste du monde, ne lui a pas appris à se protéger, à survivre par lui-même...

Mais, il y a tant d'altruisme et d'amour derrière tout cela ! Tant d'espoir, aussi, un refus formidable du funeste destin qui l'attend sans doute bientôt. Anna sait, elle sait qu'elle va franchir rapidement la frontière invisible vers l'âge adulte, point de non-retour et condamnation à mort sans appel. Et pourtant, elle veut croire en l'avenir. Au sien, autant qu'à celui d'Astor. Elle est bouleversante, cette gamine !

"Anna", je l'ai défini ainsi en préambule, c'est un drame en trois actes : le premier plante le décor de ce monde post-apocalyptique (enfin, post, c'est beaucoup dire, on est encore en plein dedans), le second, c'est la recherche d'Astor et le troisième est la quête, presque désespérée, d'un endroit meilleur où l'on puisse croire à nouveau à la vie.

La force du livre, c'est son ambiance, lourde, menaçante, d'un bout à l'autre. Incertaine, aussi. Je dois dire que je me suis posé énormément de questions, je cherchais un truc qui m'aurait échappé, j'échafaudais des théories, j'imaginais des histoires de fantômes ou, au contraire, je me disais qu'on était dans une sinistre réalité à laquelle les personnages essayaient d'échapper.

Si j'en crois la phrase de titre de ce billet, tous ces doutes, toutes ces interrogations sont justifiées et bien présentes dans l'histoire, servie avec un zeste d'ambiguïté qui est tout à fait intéressant. Juste ce qu'il faut de déroutant... Mais, ça fait quelque chose d'efficace, redoutablement efficace, même, sentiment renforcé par cette absence des adultes, en tout cas, d'adultes vivants...

L'autre compagnon de route d'Anna, et de tous les autres personnages, c'est la mort. On ne peut faire l'impasse sur cet élément, car elle est partout, tout le temps. Même quand on ne la voit pas, elle est là, guettant le passage des enfants à la puberté pour leur fondre dessus, après s'être gavée des adultes dès le début de l'épidémie.

On sent sa présence, on l'attend, avec un certain fatalisme. On découvre parfois sa marque, ces taches qui signifient que le compte-à-rebours entre dans sa dernière phase et que celui qui voit sa peau ainsi oblitérée n'en a plus pour longtemps avant de souffrir atrocement. Et puis, on y est confrontée, crûment, sans effet excessifs, mais de manière très réaliste.

Et, là encore, le décalage entre les personnages et le lecteur joue à fond : pour eux, ces découvertes macabres, le fait de croiser des cadavres pourrissants ou des os déjà blanchis, tout cela est presque normal. Habituel, disons. Mais pour nous... Voir deux gamins vivre dans la même maison que le squelette de leur mère, avouez que ce n'est pas ordinaire...

Ammaniti joue avec la mort comme un ressort tragique de son histoire. Elle a beau être partout, ses manifestations n'en sont pas moins spectaculaires, parfois surprenantes (comme ce corps qui se met à bouger tout seul, si, si, je vous assure !), souvent violentes, mais c'est presque ce à quoi on s'attend le plus... Elle est un des acteurs du drame, elle est celle qui décide de tout...

"Anna" est un roman qui se situe quelque part entre "Sa Majesté des Mouches" et "la Route". Attention, je ne mets pas sur le même plan, je situe. On pense à Golding, évidemment, parce qu'on a des enfants qui se retrouvent livrés à eux-mêmes et prennent les choses en main, en bien, en mal, peut-on en juger, dans notre monde confortable ?

C'est particulièrement la partie centrale du livre d'Ammaniti qui peut évoquer ce classique. Mais, si "Sa Majesté des Mouches" apparaît désormais dans les rayons jeunesse des librairies, ce ne sera pas le cas d' "Anna". Cette deuxième partie est en effet bien plus terrifiante, sans qu'on puisse vraiment dire si cette folie est le résultat de la maladie ou, au contraire, d'une volonté farouche de survivre, à n'importe quel prix...

Quant à "la Route", le chef d'oeuvre de Cormac McCarthy, je ne vais pas trop développer, c'est plutôt la dernière partie qui me l'évoque. Pour différentes raisons, d'ailleurs, et pas simplement un contexte et le côté "road-book" qui s'installe. Là encore, on voit briller un fol espoir. Mais pour combien de temps ? Est-il juste d'espérer ? Voilà des questions forcément angoissantes...

Un mot, pour terminer, sur la fin du livre... Non, rassurez-vous, je ne raconte rien. Juste quelques impressions. Une gorge qui se serre, on ne voudrait pas abandonner ces personnages, là, à ce moment. On voudrait espérer encore avec eux, même si c'est illusoire, fou. Inutile ? Peu importe, eux croient en leur chance, et c'est le plus important.

Elle est belle, cette fin, tellement fidèle à tout le reste du livre, où l'amour devient un bouclier contre le mal qui rôde et attend son heure. Où l'on se raccroche au plus infime élément capable de susciter l'espoir. Mais moi, l'atroce lecteur qui peine à croire à un monde débarrassé un jour de "la Rouge", je veux conserver l'image présente dans ces dernières lignes. Si belle. Si forte.

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