dimanche 9 octobre 2016

"Rien ne peut changer nos palais chinois".

Deux précisions, avant d'aller plus loin : les palais dont parle le titre de ce billet ne sont pas des bâtiments, mais bien l'organe du goût, car il est beaucoup question de cuisine et de nourriture dans notre roman du soir ; et puis, cette phrase est une parodie d'un chant patriotique chinois, à prendre ici dans son sens strict, pour les raisons évoquées plus haut. Direction la Chine, donc, pour un livre curieux dans sa forme, nous y reviendrons, plein de nostalgie mais aussi de colère rentrée. La dixième enquête de l'inspecteur Chen nous renvoie dans le passé et l'on va découvrir comment il est devenu, presque malgré lui, policier et comment il a résolu sa première enquête. "Il était une fois l'inspecteur Chen", paru aux éditions Liana Levi, est le nouveau polar de Qiu Xiaolong. Un livre où l'auteur se livre, parle de sa vie, laisse transparaître tout ce qu'il y a de lui dans son personnage-vedette et revient sur la période de la Révolution Culturelle et les séquelles qu'elle a laissée chez nombre de ses compatriotes, et certainement sur lui-même... On se lèche les babines devant les recettes, mais on mesure aussi les mesures de l'épicurisme face au drame des victimes de cette folie...



Chen Cao a grandi dans le difficile contexte de la Chine maoïste. Son père, chef d'entreprise avant 1949 et donc considéré comme un bourgeois et un capitaliste, a connu toutes les humiliations possibles, les accusations et les auto-critiques à répétition, en un seul mot : la honte. Une honte institutionnalisée et héréditaire, puisque les enfants eux aussi ont dû subir la même marque d'infamie.

En 1966, alors que Chen n'est encore qu'adolescent, Mao lance la Révolution Culturelle. Il faut rééduquer tous les intellectuels bourgeois et les étudiants, dont Chen, sont envoyés dans les campagnes afin d'être reformatés selon les idéaux du Grand Timonier. Il y eut beaucoup de morts, au cours de ces dix ans, mais les survivants ont aussi gardé des traces profondes de ce qu'ils ont vécu.

Quelques temps après la fin de la Révolution Culturelle, Chen a obtenu son diplôme de l'université de Pékin, après des études en langues étrangères. Mais, si la Chine a changé, à la fin des années 70 et au début des années 80, le régime reste très dirigiste : un étudiant ne choisit pas sa voie. C'est le Parti qui octroie des postes en fonction des aptitudes présumées.

Chen se serait bien vu dans la diplomatie, mais, en raison de son pedigree, c'est dans un tout autre domaine qu'on l'a orienté... Dans un commissariat, à Shanghai... Mais que vient donc faire là ce freluquet, parlant un excellent anglais, féru de poésie, qui lit des romans policiers et traduit des livres en chinois à ses heures perdues ?

Il ne connaît rien au travail de police, son expérience du terrain est absolument nul, il est donc aux yeux de sa nouvelle hiérarchie un véritable poids mort qu'on laisse à son bureau la plupart du temps. Jusqu'à ce que le hasard s'en mêle et n'offre à Chen l'opportunité improbable de faire ses preuves et de montrer qu'on ne s'était peut-être pas trompé en haut lieu en l'envoyant là...

Chen a pris l'habitude d'aller discuter avec un autre solitaire, le docteur Xia, chargé des expertises médico-légales. Leur sujet de prédilection ? La nourriture ! Deux garçons un peu perdus qui se serrent les coudes. Mais, justement, sur la table d'autopsie ce jour-là, le corps d'un homme dont l'estomac contient un mélange qui a attiré l'attention du légiste...

L'homme a été découvert mort près de la gare, sans qu'on puisse l'identifier. Et, comme souvent dans ces cas-là, son dossier risque de rapidement finir aux oubliettes, pardon, aux affaires classées, faute de mieux. Intrigué par ce menu si particulier, mélange de saveur orientales et occidentales, chose très peu courante à l'époque, Chen décide de tout faire pour découvrir qui était la victime.

Sans vraiment y croire, Ding, l'inspecteur de police expérimenté dont dépend Chen, confie l'enquête au jeune homme. Toujours ça de moins sur son bureau et, s'il échoue, ça ne changera rien à la destination finale du dossier... Mais, Chen a des ressources inattendues et cette enquête va marquer son entrée dans cette carrière policière qu'il n'avait jamais envisagée, jusqu'à devenir le Chen que l'on connaît...

Qiu Xiaolong nous emmène donc dans le passé pour ce nouveau livre. La jeunesse de Chen, avant de devenir flic, son arrivée imprévue dans ce commissariat et ces débuts certes balbutiants, mais efficaces... L'enquête en elle-même tient dans ce qu'on pourrait appeler une novella, mais elle est entourée d'un certain nombre d'autres textes qui ont été compilés et forment un tout hétéroclite et pourtant homogène...

En fait, cet ensemble permet de reconstituer le parcours d'un jeune Chinois ayant traversé la Révolution Culturelle avant d'entrer dans la vie active. Un premier point commun entre l'auteur et son personnage... D'autres apparaissent au fil de ces histoires et permettent de regarder la série avec un oeil nouveau.

La passion commune pour la poésie de T.S. Eliot et, d'une certaine façon, pour le polar, les difficultés à mener des études sans entrave... Mais, à la différence de Chen, Qiu Xiaolong a quitté la Chine. En 1988, il a pu partir aux Etats-Unis pour une année d'étude à Saint-Louis... Après Tien Anmen, il décide de rester en Amérique et, s'il revient régulièrement dans son pays natal, il est désormais citoyen américain.

Si j'évoque l'auteur, ce n'est pas uniquement pour ces liens entre lui et son personnage récurrent, mais aussi parce que Qiu Xiaolong apparaît lui-même dans le livre. Le premier et le dernier chapitre sont en effet des textes de non-fiction dans lesquels il se raconte, livre quelques détails et évoque son propre destin.

Sa jeunesse au sein d'une famille considérée comme une ennemie du peuple, les humiliations subies par son père, quelques épisodes dont le souvenir reste cuisant, on le comprend bien. Présent à Toulouse cette semaine pour le Festival Polars du Sud, Qiu Xiaolong a dénoncé la censure dont il est victime dans son pays natal.

En effet, 50 ans après son lancement, la Révolution Culturelle est un sujet tabou, en Chine. On n'enseigne pas cette période à l'école, on n'en parle pas et on coupe les passages des livres, comme les enquêtes de l'inspecteur Chen, où il en est question. Une situation qui met en colère et peine profondément le romancier qui l'a fait savoir.

A sa façon, dans ce recueil, puisqu'il se compose de textes qui n'ont pas directement lien entre eux, Qiu Xiaolong propose un réquisitoire contre cet aveuglement institutionnel et tient à rappeler le drame que fut la Révolution Culturelle pour toute une génération. Il le fait en tant qu'homme, directement concerné par la question, et en tant qu'auteur de polar, à travers son personnage fétiche.

Pour les fidèles de la série mettant en scène l'inspecteur Chen, vous découvrirez la genèse d'un des personnages secondaires, Lu, alias "le Chinois d'Outre-Mer". On le croise dans la partie polar du livre, dans cette fameuse première enquête, puis on le retrouve, mais cette fois, en chair et en os, si je puis dire, puisque Qiu Xiaolong nous raconte le destin de celui qui lui a inspiré ce personnage.

C'est le dernier chapitre du livre, bouleversant. L'ami de Chen est un personnage haut en couleur, provocateur, à sa façon, bon vivant et fier de l'être. On comprend que ce Lu-là a existé avant de changé, broyé par le système inique, jusqu'à devenir une ombre de celui qu'il fut... Qiu Xiaolong a rendu un hommage à son ami, sans savoir s'il l'a su...

Alors, oui, pour un lecteur de polar pur et dur, ces choix, cette construction, cette compilation de textes qui ne sont pas tous des enquêtes, tout cela peut dérouter. Mais, c'est passionnant à lire, pour l'indignation de l'auteur, bien sûr, pour en apprendre plus sur lui, également, et aussi sur son travail et la genèse de cette série.

D'ailleurs, si vous n'avez encore jamais lu cet auteur, comme c'était mon cas, c'est aussi un bon moyen d'entrer dans la série avant de la reprendre par le début. On cerne mieux le personnage et le contexte historique et social dans lequel il évolue, on a en main des éléments intéressants pour nourrir ses futures lectures.

Evidemment, après ces sujets si lourds, si graves, ce qui vient semble futile... Certes, mais on ne peut passer sous silence cet aspect qui, d'une certaine façon, est le véritable fil conducteur de ce recueil, l'un des thèmes centraux communs à l'ensemble, sauf peut-être le préambule, des textes rassemblés dans "Il était une fois l'inspecteur Chen".

Ce thème, c'est la gastronomie ! Fidèle à une tradition bien ancrée dans la littérature du continent asiatique, Qiu Xiaolong nous offre un véritable banquet. La variété des plats évoqués est immense et va des plats les plus traditionnels aux mets les plus raffinés, mais tous sont traités avec la même gourmandise et, j'oserais dire, avec la même fierté.

Oui, le patrimoine gastronomique de la Chine est incroyable et on en a un panorama tout à fait alléchant dans ce livre. Y compris des plats très surprenants, bien loin de ce que l'on nous sert, ici, dans les restaurants asiatiques... Mais, entre France et Chine, il y a ce point commun d'une cuisine qui s'inscrit pleinement dans la culture et le patrimoine nationaux.

D'ailleurs, dans le dernier chapitre, quand Qiu Xiaolong raconte son exil américain, la cuisine est ce qui le relie encore au pays natal. Et, quand il y retourne, qu'il y retrouve Lu, c'est avec l'envie de faire bonne chère et de retrouver les saveurs oubliées de la cuisine chinoise. D'autres textes se déroulent au restaurant, sans oublier la partie polar, dont le point de départ est... un bol gastrique... Désolé...

Mais, à bien y réfléchir, cette thématique n'est pas du tout anecdotique. D'abord, parce que l'un des buts de la Révolution Culturelle était de faire table rase du passé et d'éradiquer les valeurs traditionnelles. On peut tout à fait imaginer que la culture gastronomique en faisait partie, la gourmandise et l'épicurisme apparaissant certainement comme des valeurs bourgeoises.

Ce n'est toutefois pas tout : l'évolution du mode de vie chinois passe aussi par la gastronomie : lors de ses premiers retours au pays, Qiu Xiaolong est frappé par l'occidentalisation qu'il remarque dans les rues. Puis, il voit disparaître une célèbre enseigne d'épicerie fine, typiquement chinoise, remplacée par un restaurant de poulet frit, sur le modèle US.

Des restaurants rapides qui, à leur tour, vont disparaître et laisser la place aux vieilles échoppes traditionnelles qui marquent leur retour... A se demander s'il n'y aurait pas à écrire une histoire de la Chine contemporaine à travers l'évolution de la gastronomie... Et la certitude que, derrière l'envie de goûter à tout, il n'y a pas juste un artifice littéraire pour nous attirer, mais un vrai sujet de fond.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire