dimanche 16 octobre 2016

"Ida Perkins est à la poésie américaine ce que Proust est au roman français. Sérieusement".

Nous lisons, nous parlons de livres, nous échangeons des idées de lecture... Tout cela, nous le devons en partie à ce monde de l'édition que nous connaissons finalement assez mal. Voici un roman qui nous plonge au coeur de cette activité, pas seulement sur quelques heures, quelques jours, mais sur près d'une soixantaine d'années. "Muse", le premier roman de l'éditeur Jonathan Galassi (aux éditions Fayard, traduction d'Anne Damour), évoque cette aventure humaine qu'était l'édition et qu'elle n'est plus vraiment aujourd'hui. Pour autant, sa nostalgie d'un âge d'or aujourd'hui disparu au profit de nouveaux modèles, plus économiques que culturels, s'accompagne d'une ironie féroce, à travers quelques savoureux portraits d'éditeurs et d'écrivains. La seule qui échappe à tout cela, c'est Ida Perkins, magnifique poétesse à l'influence énorme, qui sut toucher tant la critique que le public, au point de devenir un écrivain culte, et même plus. Bienvenue dans un monde à part, fou et furieux, passionné et excessif, vaniteux et égocentrique, tirant le diable par la queue mais élitiste...



Homer Stern et Sterling Wainwright ont fondé chacun leur maison d'édition dans les années qui ont suivi la fin de la IIe Guerre Mondiale. Stern est l'homme-orchestre de "Purcell & Stern", une maison qu'il présente comme "branchée, indépendante et fauchée", même s'il publie des auteurs connus et reconnus, qui récoltent des prix littéraires à la pelle et touchent un grand nombre de lecteurs.

Sterling, lui, a fondé cinq avant avant Homer sa maison, baptisée "Impetus", que l'on définit habituellement comme "la plus grande et la plus réputée des petites maisons". Sa ligne éditoriale et ses stratégies commerciales sont fondamentalement différentes de celle de "Purcell & Stern", mais les liens entre les deux maisons existent depuis leur création, ou presque.

Des relations qu'on peut qualifier de rivalité, alimentée au quotidien par leurs figures de proue, deux hommes qui n'hésitent pas à afficher leurs différences. Sterling, issu d'une riche famille WASP, n'apprécie pas de se faire damer le pion par Homer, né dans une famille juive. Car, dans la hiérarchie de l'édition, "P & S" devance, et assez largement, "Impetus"

Mais, en dehors de cela, ils se ressemblent beaucoup, ces deux-là : ils sont riches, beaux, séduisants autant que séducteurs... Et surtout, chacun dans son domaine, ils ont cette compétence fort rare de savoir dénicher les plumes les plus prometteuses qui feront les succès d'édition de demain. Associés, ils auraient fait un malheur, mais ils ont choisi de se détester...

Au-delà de deux visions différentes de ce que doit être l'édition, il existe sans doute une autre cause à cette haine farouche entre les deux hommes : Ida Perkins. Homer et Sterling sont tout deux des amateurs de poésie et Ida est, de loi, leur écrivaine préférée dans ce domaine précis. Ida Perkins... Une figure incontournable de la vie culturelle américaine de la seconde moitié du XXe siècle.

Née au milieu des années 1920, elle a publié ses premiers poèmes à 18 ans à peine, provoquant quelques scandales mais engendrant un succès qui ne se démentira plus jamais. Depuis, chacune de ses publications est un événement majeur qui réunit critiques et lecteurs. Elle accumule les prix (sauf le Nobel, mais ce n'est même pas la faute à Bob Dylan), les récompenses, les honneurs, elle influence des générations d'écrivains, suscitant bien des vocations...

Depuis ses débuts, Ida Perkins est publiée par "Impetus". Il faut dire que Sterling est son cousin, ce qui a pu faciliter les choses. On dit qu'ils eurent, dans leur jeunesse, une courte liaison dont il est resté une vraie tendresse et une admiration sans borne de l'éditeur pour la poétesse. Et rien, ni personne, depuis, n'a su trouver les mots pour convaincre Ida Perkins de publier ailleurs.

D'où la rage de Sterling, lui aussi sous le charme d'Ida, la personne autant que la poétesse. La rumeur évoque là aussi une possible liaison, des années auparavant, mais personne n'en a eu la preuve. Les mauvaises langues disent même que c'est Sterling lui-même qui a lancé la rumeur pour se faire mousser... Allez savoir...

Des décennies que dure cette rivalité autour d'Ida Perkins quand Paul Dukach entre en scène. Né dans une famille du Midwest, il en est le vilain petit canard : chez les Dukach, le physique est placé loin devant l'esprit. Et lui n'aime pas le sport, préférant les livres, au grand dam de son père, mais aussi, pense-t-il, de sa mère...

Cette passion pour les livres a été encouragée par une libraire, Morgan Dickerman, qui le prend sous son aile. Elle l'encourage à quitter sa petite ville natale, à partir étudier à New York, c'est grâce à elle qu'il va, un jour, aller frapper à la porte d'une maison d'édition pour espérer y travailler. Cette maison, c'est "Impetus".

Car, Morgan a également transmis au jeune Paul une passion dévorante pour la poésie d'Ida Perkins. Il ne sait rien d'elle, ne l'a jamais vue, mais connaît et comprend ses textes comme personne. Embauché, il va débuter dans la carrière aux côtés de Sterling avant, un beau jour, de s'envoler vers de nouvelles aventures, chez le rival de toujours, "P & S".

Mais, cette progression n'entamera en rien l'amitié entre le jeune et ambitieux éditeur et son premier mentor. Ils se voient encore régulièrement et continuent à partager cette admiration sans borne pour Ida Perkins. Et, petit à petit, Paul Dukach fait son trou, devenant le bras droit incontesté de Homer, qu'on croyait incapable de déléguer...

Tout semble aller pour le mieux, jusqu'à ce que Paul décroche le Graal : lors d'un voyage en Europe, il fait un crochet par Venise, où vit Ida Perkins, désormais octogénaire, et réussit à rencontrer cette femme qu'il admire tant. Elle le reçoit avec bienveillance, mais surtout, elle va faire de Dukach son confident. Et les secrets qu'elle va lui révéler vont entraîner bien des bouleversements...

Pardon de cette introduction un peu longue, mais le contexte dans lequel se déroule le livre est très important, ainsi que la présentation de ces personnages centraux. Et particulièrement, le personnage d'Ida qui interroge le lecteur un bon moment. En effet, on ne la rencontre vraiment qu'à la fin de la première moitié du roman, et pour un court moment, et pourtant, elle habite ce livre.

Sans cesse, on parle d'elle, on revient à elle, mais elle est longtemps absente et l'on se demande si Galassi n'a pas décidé de faire de son personnage de poétesse majeure une espèce de Rebecca littéraire, capable de régenter tout le monde littéraire même en son absence. Mais non, enfin, nous la rencontrons, intimidés comme Paul Dukach, et le charme, déjà amorcé, opère un peu plus.

Oui, même pour le lecteur, elle est fascinante, cette Ida Perkins. Un mystère, une sorte de mythe vivant, à la trajectoire littéraire hors norme, à la vie personnelle ayant fait coulé beaucoup d'encre et de salive, et pourtant, une femme qui semble enveloppée d'une espèce d'aura qui la tient éloignée du commun des mortels. Accessible, et pourtant totalement inaccessible...

Lorsqu'on voit ce titre, "Muse", évidemment, on pense à elle, de prime abord. Elle est une inspiratrice du travail des deux éditeurs dont Jonathan Galassi nous conte le parcours. Et puis, lorsque Paul Dukach vient la voir, quelque chose se passe qui va tout changer du monde que l'on a découvert jusque-là. Et, simultanément, la tonalité du livre change aussi sensiblement.

Le début du livre nous dresse le portrait d'un monde de l'édition indépendante à New York aux faux airs fitzgeraldiens. Car, au fil des pages, on mesure le décalage entre l'impression de mondanité et d'élégance, presque de luxe, qui s'attache à l'image de ces éditeurs, et leur quête permanente de ressources, leurs démêlés avec des auteurs souvent fantasques et capricieux...

Mais, le lien avec Gatsby va plus loin : côté face, il y a cette impression de fête permanente, sans qu'elle soit forcément joyeuse, une espèce d'entre-soi où tout le monde connaît tout le monde, où l'on échange à fleurets pas toujours mouchetés, où l'on manie le verbe avec verdeur, parfois, bien loin des codes littéraires si policés.

Et puis, côté pile, la sensation d'un monde qui a connu son âge d'or mais est bien plus à la peine, désormais. Il y a quelque chose de crépusculaire, dans ce roman, puisque les principaux acteurs sont tous très âgés, à l'exception de Dukach, qui incarne la relève. Mais quelle relève ? Le vernis et les dorures sont bien ternies et la gloire passée peine à se renouveler...

La première partie du roman a des allures de satire de ce petit monde littéraire new-yorkais, avec quelques portraits bien sentis, ceux des éditeurs, dont j'ai déjà parlé, mais aussi de leurs auteurs-phares. Ces écrivains sont le symbole de leur époque et de ses bouleversements : guerre froide, droits civiques, évolutions des moeurs... Ecriture et militantisme sont étroitement liés.

Je me suis énormément amusé à la lecture de cette première partie, pleine d'acidité et de nostalgie, sur une édition pilier de la société, socle culturel, quand ce mot n'était pas encore galvaudé. Jonathan Galassi croque parfaitement les travers des uns et des autres, les rend aussi attachants qu'agaçants et se moque gentiment de ses us et coutumes.

Je pense en particulier au chapitre consacré à un événement qui va se dérouler la semaine prochaine : la fameuse Foire de Francfort, où tout se fait et se défait dans l'édition mondiale. On est loin de l'univers d'Ida Perkins, de sa poésie pleine de douceur et de profondeur. Mais, c'est également ainsi que vit l'édition, à l'image d'un Homer, à l'aise comme un poisson dans l'eau...

Mais, dans la deuxième partie, les sensations sont vraiment différentes. Bien sûr, cela tient à la situation de Paul Dukach, dépositaire des secrets d'Ida, à la fois fier de cette confiance, mais sérieusement embarrassé. On sent qu'un témoin a été transmis et qu'une génération s'apprête, de gré ou de force, à passer la main.

Ce changement, pourtant, est bien plus profond. D'un seul coup, c'est comme un voile qui se déchire et laisse apparaître la réalité : c'est l'édition toute entière qui est en train de changer, en profondeur, rattrapée par la modernité. La concentration, les groupes qui avalent les indépendants, les nouveaux modes de lecture, l'émergence du numérique, l'avènement de distributeur qui privilégie la quantité au contenu...

Jonathan Galassi nous présente cette mutation à marche forcée qui est en train de modifier complètement le visage de l'édition, ses acteurs et ses pratiques. On sent bien que tout cela ne lui plaît guère et que l'époque où Stern et Wainwright étaient des fers de lance lui manque. Qu'il s'inquiète, même, de l'avenir de l'édition...

Galassi, je ne l'ai pas encore dit, dirige "Farrar, Strauss & Giroux", une des huit principales maisons d'édition new-yorkaises. Il y est entré comme éditeur en 1985 et a ensuite gravi tous les échelons. "Muse" est son premier roman, mais pas son premier livre, puisqu'il a écrit plusieurs recueils de poésie auparavant.

Je ne pense pas que "Muse" soit un roman à clés, mais je me trompe peut-être. Jonathan Galassi reconstitue tout un monde aujourd'hui disparu, inventant éditeurs et auteurs, et jusqu'à leurs bibliographies. Peut-être faudrait-il chercher derrière les personnages de fiction s'il se cache de véritables personnalités, mais je ne le pense pas.

Il y a surtout une formidable déclaration d'amour à l'édition indépendante, comme en témoignent les premières pages du livre, jubilatoires, percutantes, exaltées, mais aussi aux livres et à leur contenu. A leur dimension culturelle, désormais secondaire face à la déferlante du divertissement qui engloutit tout, face aux commerciaux et aux gestionnaires qui ont pris les commandes et se moquent des contenus.

Il y a ce rêve de voir une poétesse battre tous les records de vente, d'être, de son vivant, une idole, un mythe, presque au sens hollywoodien du mot. Ida Perkins est un très beau personnage romanesque. Sa biographie aurait d'ailleurs sans doute fait un parfait sujet de roman, mais Jonathan Galassi a choisi un autre angle. Plutôt que de la surexposer, il nous la présente en creux, à travers le regard de ceux qui la connaissent, l'admirent, l'idéalisent.

Mais, au final, "Muse" est un roman d'amour, à plusieurs niveaux : l'amour que sait susciter, par ses écrits et par sa personne, Ida Perkins, dont Stern Wainwright et, de façon différente, Dukach, sont les exemples parfaits, l'amour que ressent également Ida, mais aussi le profond amour de Galassi pour le livre, avant qu'il ne devienne un simple objet de consommation, jetable et interchangeable...

Aucun commentaire:

Publier un commentaire