samedi 1 octobre 2016

"Vous n'avez qu'à construire une famille à vos couleurs, en prenant votre temps. Parce que les liens du sang ne font pas tout".

Il y a presque 3 ans (déjà !), je m'étais régalé (dans tous les sens du terme) avec un roman japonais, le premier de son auteure à paraître en France : "Le restaurant de l'amour retrouvé", d'Ito Ogawa. Opportunité m'a été donnée (merci, les amis de Vendredi Lecture !) de retrouver la romancière japonaise, qui propose, en cet automne, de nous emmener dans "le Jardin arc-en-ciel", paru aux éditions Philippe Picquier (traduction de Myriam Dartois-Ako). Aux lecteurs qui, comme moi, ont lu le premier de ces romans, vous retrouverez des passerelles entre les deux livres, mais aussi des différences notables, dont nous allons parler dans ce billet. Mais, on retrouve la même douceur, malgré la gravité de certains événements, et la même force des émotions. Ainsi qu'un côté revendicatif appuyé, puisqu'un des thèmes centraux de ce livre, c'est l'homoparentalité et les réactions que cette question engendre. Ce billet aurait d'ailleurs pu s'intituler "l'allure de la tortue", car l'évolution des mentalités est comme le reptile de la fable : elle se hâte avec lenteur...



Izumi et son jeune fils, Sosûke, ont pris le train pour aller préparer la fête d'anniversaire du garçon. Au retour, sur le quai, une jeune fille pleine de tristesse. Est-elle là pour se jeter sous un train ? La question ne traverse pas l'esprit de l'enfant et pourtant, un simple geste va faire changer l'adolescente d'avis : il va mettre sa main dans la sienne...

Izumi a été un simple témoin de la scène, mais la détresse de cette jeune fille la hante, au point qu'elle voudrait la retrouver. Ce sera chose faite, quelque temps plus tard. Au même endroit. Dans les mêmes conditions. Cette fois, Sosûke n'est pas là, mais c'est Izumi qui va franchir les escaliers et la passerelle pour passer sur le quai d'en face et intervenir avant que l'irréparable ne soit commis.

Voilà comment Izumi va faire la rencontre de celle qui va changer sa vie du tout au tout : Chiyoko. Elles sont très différentes : la première est trentenaire, en instance de divorce, abandonnée par un mari qu'elle n'aime pas, mère de famille et pas franchement une fée du logis... La seconde est lycéenne, fille d'un grand chirurgien et désespérée au point de vouloir mettre fin à ses jours...

Sosûke étant en colonie de vacances, Izumi propose à Chiyoko de l'accompagner chez elle, surtout pour l'éloigner des voies ferrées... Mais, de fil en aiguille, elles vont se retrouver sur la terrasse de l'appartement d'Izumi, dans les bras l'une de l'autre, s'offrant l'une à l'autre sans que rien ne laisse présager d'une telle issue.

Leur sort est scellé : elles seront inséparables, désormais. Pour Izumi, la surprise est grande, car elle ne s'était jamais envisagée homosexuelle. Pour Chiyoko, en revanche, on comprend que c'est là que se trouve une des grandes causes de son désespoir et de son envie de mourir... Mais, à deux, on est plus forte, et les deux femmes décident de quitter au plus tôt la ville pour une "fugue amoureuse".

Enfin, à deux, non, à trois ! Il va falloir s'assurer que Sosûke, à son retour, accepte la présence de Chiyoko. Une formalité et voilà le trio parti sans se retourner. Direction... Peu importe, en fait, mais c'est dans un village de montagne, bien loin de Tokyo, dans un décor de rêve, qu'elles comparent au fameux Machu Picchu, que la nouvelle famille va poser ses valises.

Les deux femmes et l'enfant s'installe dans un bâtiment en ruines à qui elles vont redonner vie et lustre, restant dans leur coin, attendant de voir quel accueil on leur réservera... Sans afficher leur relation, Izumi et Chiyoko décident de vivre leur vie sans se soucier des autres. Avec une surprise : Chiyoko est enceinte !

C'est donc un quatuor qui va bientôt constituer de fait une foyer et, pour les deux mamans, aucun doute : une famille. Tant pis si elles battent en brèche toutes les définitions en la matière, elles ont le sentiment d'être plus unies que bien des familles "officielles", à commencer par celle que formait Izumi avec son ex-époux...

Et, même si rien n'est facile, elles vont petit à petit, avec patience, bienveillance, altruisme, imposer leur présence au village et même, mettre en place un gîte destinés en particulier à ceux qui, comme elles, ne rentrent pas dans les cases, ont besoin d'intimité, de solitude ou, au contraire, d'une présence réconfortante... Un lieu placé sous le signe de l'arc-en-ciel, emblème hautement symbolique...

J'en dis à la fois beaucoup et peu. J'ai surtout planté le décor, dans lequel on voit apparaître les quelques passerelles que j'évoquais en préambule, avec "le restaurant de l'amour retrouvé" (même si, dans ce livre, la cuisine n'est pas aussi raffinée et appétissante). Et puis, on voit apparaître également les différences et les thèmes forts qui sous-tendent l'histoire.

Le Japon n'a jamais interdit l'homosexualité. Aujourd'hui, d'ailleurs, des lois protègent juridiquement les personnes gays et transgenres. Mais, le mariage entre personnes du même sexe reste encore interdit par la Constitution. Depuis l'an passé, particulièrement, un mouvement s'est structuré afin de faire changer cette situation et certaines initiatives ont fait beaucoup parlé.

"Le Jardin arc-en-ciel" s'inscrit sans doute à sa façon dans ce mouvement, en montrant une famille recomposée se construire autour d'un couple lesbien, dont les membres ont chacune un enfant. Une famille tout en harmonie et bonheurs simples, où, finalement, ces questions qui en ébouriffent certains, n'ont pas grande importance.

Elle est là, la force de ce livre : le côté militant et revendicatif passe par l'exposition des faits, par la preuve par l'exemple. Les deux femmes s'aiment, comme n'importe quel couple à travers le monde, et aiment leurs enfants, les éduquent, les choient... Takara, la petite dernière, réalisera bien plus tard la spécificité de sa famille, peinant à comprendre en quoi elle diffère du modèle traditionnel...

Ito Ogawa n'entend pas tout bouleverser, non, elle veut faire avancer les choses, même si elle imagine que ce sera long, lent... L'allure de la tortue, expression tirée du livre dont j'ai déjà parlé. Le roman s'étend sur une longue période, plus d'une quinzaine d'années au total, et permet donc de voir cette évolution se faire, non sans heurt, mais indubitablement.

Izumi et Chiyoko vont construire un véritable havre. Une bulle de douceur et de tolérance, mais surtout d'altruisme. Pour moi, c'est l'autre thème central de ce livre : le bonheur par petites touches, sans gros moyens matériels, mais simplement en pensant à l'autre et en n'agissant pas juste pour soi mais pour le bien-être de l'autre.

Il ne s'agit pas de se sacrifier, pas même de s'oublier, même si certains éléments dans le cours du récit vont rappeler que concilier le bonheur collectif de la famille et l'épanouissement individuel de ses membres n'est pas évident... Pourtant, on sent qu'il fait bon vivre auprès d'Izumi, Chiyoko, Sosûke et Takara, une impression qui va aussi concourir à la renommée de leur gîte...

Oui, ce roman est une quête du bonheur, par des chemins inhabituels, un peu tortueux, pas toujours aisément praticables mais qu'on peut aborder si on en a la volonté. La base, c'est la simplicité. Rien de ronflant, de gigantesque, juste de petits bonheurs qu'on collecte et qu'on offre à l'autre. On pourrait citer Philippe Delerm et ses "plaisirs minuscules", à propos de cette famille.

Il y a vraiment de cela, par nécessité, c'est vrai, parce qu'il n'est pas facile de faire autrement, mais aussi par choix de vie. Et il passe dans ce mode de vie tellement tranquille un tas d'émotions, mais aussi une immense sérénité. Tombons dans la facilité, allez, les Takashima, puisque c'est le nom que porte cette famille pas comme les autres, sont... zen !

Pour autant, ne croyez pas que "le Jardin arc-en-ciel" soit un roman béat et nunuche, un vulgaire "feel good book" (que cette expression est moche !). Si Jane Birkin et son parolier chéri, Serge Gainsbourg, voulaient fuir le bonheur avant qu'il ne se sauve, ce n'est pas pour rien... Il est fugace, inconstant, volage, ce bonheur, même pour ses plus fervents disciples...

Les Takashima, qui n'étaient pas si loin d'être "above the rainbow", pour reprendre le texte de la chanson, vont en faire l'expérience. Leur fusion, leur attachement, leur amour familial pourtant si intense et vrai, va être mis à l'épreuve par le destin, ce funeste coquin. Je n'en dis pas plus, vous le découvrirez au fil de l'histoire.

Oui, "le Jardin arc-en-ciel" diffuse une grande sérénité chez le lecteur, un vrai sentiment de bien-être. Mais, la palette des émotions est plus large que cela, exactement comme dans "le restaurant de l'amour retrouvé", où la gourmandise n'excluait pas l'empathie avec un personnage capable de résoudre les problèmes des autres, mais pas les siens.

Être heureux et vivre comme ils le souhaitent ne protègent hélas pas les Takashima des drames qui jalonnent nos existences. "Le Jardin arc-en-ciel", c'est aussi découvrir comment ils vont affronter, surmonter ces coups du sort, si tant est que cela soit possible. Et, derrière ce destin, presque dans sa définition à l'antique, on voit aussi la main de l'auteure, car il n'y a pas de hasard dans ces événements.

Je brûle de vous parler de telle ou telle scène qui me revient en mémoire, au moment d'écrire ce billet, alors que j'ai fini cette lecture le weekend dernier. Je ne peux les évoquer, car elles en diraient trop sur le déroulement de l'histoire. Et pourtant, elles viendraient parfaitement illustrer mes propos et mettre en évidence ce cocktail délicat d'émotions fortes distillées sur des tons pastels.

Les lecteurs du "Restaurant de l'amour retrouvé" devraient à nouveau être comblés par ce nouvel opus. D'autres lecteurs découvriront peut-être Ito Ogawa par ce roman et je les encourage à lire également ses autres livres. Mais, on voit bien, alors que sa bibliographie s'allonge tranquillement, que la patte de cette romancière s'affirme et qu'elle a trouvé son sillon.

Et, même si on termine cette lecture avec la gorge serrée et les yeux humides, on referme le livre avec un sourire, nostalgique, ému, teinté d'un peu de tristesse, forcément, mais un sourire tout de même. La scène finale est magnifique, poignante, marquant la fin d'un chapitre et le début d'un autre. Mais ces nouvelles pages, on le comprend implicitement, resteront, malgré tout, placées sous les mêmes signes et la même philosophie de vie.

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