mercredi 18 octobre 2017

"Je ne suis pas une personne fréquentable. Je tue tous ceux que j'aime".

En semptembre, nous évoquions l'improbable rencontre de Harry Houdini et Sigmund Freud, dans "la Société des faux visages", de Xavier Mauméjean. Dans les semaines qui ont suivi, deux polars sont sortis, l'un mettant en scène Houdini, l'autre, Freud. Je me suis dit qu'il serait amusant de voir ça de plus près. En commençant par le magicien, Harry Houdini, dont la troisième enquête, "La Reine de Budapest", vient de sortir aux éditions du Masque, sous la plume de Vivianne Perret. Après "Métamorphosis" et San Francisco désormais disponible en poche chez 10-18), après "Le Kaiser et le roi des menottes" et Berlin, voici le magicien qui devient détective à ses heures perdues de retour sur ses terres natales, Budapest, qu'il a quitté alors qu'il n'était encore qu'un jeune enfant. Un retour aux sources mouvementé, puisqu'il est marqué par une double enquête très délicate. Le tout, dans un contexte historique qui n'a rien d'anecdotique et va confronter Harry l'Américain à ses origines, juives et hongroises...



Au mois de mai 1902, Harry Houdini arrive à Budapest, la ville où il est né en 1874. Il l'a quittée quatre ans plus tard avec sa mère et ses frères pour rejoindre son père dans le Wisconsin. Devenu adulte, il a choisi de gommer cette partie de sa vie pour apparaître américain à 100%, mais lorsque l'occasion s'est présentée, il a eu envie de revenir au pays.

Un séjour qu'il n'entreprend pas seul. Evidemment, sa fidèle épouse, Bess, l'accompagne, tout comme Jim, gamin des rues de San Francisco devenu son assistant. Mais, ce voyage, Harry Houdini l'a aussi entrepris pour sa mère, Cecilia Weiss. Devenu célèbre et riche, le magicien a mis les petits plats dans les grands pour que sa mère profite de Budapest comme si elle en était la reine.

Logique, donc, d'avoir choisi pour loger le temps du séjour, le plus luxueux hôtel de la capitale, le Grand Hôtel Royal. Et Houdini, redevenu Erich Weiss, n'a aucun spectacle en vue. Il a tout décidé de consacrer tout son temps à sa mère pour rendre ce moment inoubliable. Mais la ville a bien changé depuis que les Weiss en sont partis et Cecilia peine à la reconnaître, à retrouver ses marques.

Mais, rapidement, le naturel aventureux de Houdini va reprendre le dessus. Dans l'une des salles de l'hôtel, il entend un air de piano. C'est une jeune femme qui joue, et joue admirablement. Ils se présentent l'un à l'autre, elle s'appelle Mme Kestenbaum, elle est veuve et mère d'une petite fille, Ilona, qui l'accompagne.

Son histoire est cependant bien plus étonnante que cela : après avoir vécu au Brésil avec son défunt époux, Mme Kestenbaum a elle aussi entrepris de revenir dans un pays qu'elle a quitté plusieurs années plutôt. Seulement, elle a tout oublié de cette période. Une amnésie qui a suivi un accident de cheval. Ensuite, le trou noir...

Depuis son arrivée à Budapest, elle met des messages dans la presse locale en espérant que quelqu'un reconnaîtra la magnifique broche qu'elle a en sa possession. Et que ce quelqu'un sera membre de sa famille. Houdini, n'écoutant que son bon coeur, accepte d'aider cette femme à l'histoire touchante à retrouver les siens. Pour elle, et pour Ilona.

Mais d'abord, la famille ! Avec Houdini et Bess, Cecilia Weiss est allée retrouver les membres de la famille qui demeurent encore à Budapest. Un oncle de Houdini tient une librairie dans un quartier de la ville où vivent nombre de juifs. Désormais, ceux-ci ont les mêmes droits que n'importe quel citoyen hongrois et cela a permis de s'installer sans peur du lendemain et sans contrainte particulière.

Mais là aussi, une fois la joie des retrouvailles dissipées, c'est l'inquiétude qui domine : un des commis de la librairie a disparu et l'on craint qu'il ne lui soit arrivé malheur, car cela ne lui ressemble guère de disparaître sans explication. Et la mauvaise nouvelle tombe pendant que les Américains se trouvent à la boutique...

On a retrouvé le corps du commis sans vie dans un fontis, l'effondrement d'une chaussée dans un quartier où il n'avait a priori rien à faire. Un banal accident ? C'est ce que tout le monde semble penser, ce genre d'effondrement se produisant fréquemment, en raison du relief plus accidente de cette partie de la ville.

Tout le monde, sauf Houdini. Le magicien, fort de son sens de l'observation et de son perfectionnisme, remarque deux ou trois choses qui ne collent pas. Et si on avait assassiné le commis avant de le déposer là, au fond de ce cratère, pour faire croire à un accident ? Décidément, en quelques heures à peine, voilà le vacancier redevenu détective. Mais pas (encore ?) magicien...

Pour la première fois de cette série, on a l'impression de côtoyer non plus Harry Houdini, mais Erich Weiss. Lui-même, d'abord, se pose la question. Mais, c'est un voyage d'agrément, pas une tournée, il est là incognito, ou presque, et surtout, il veut rendre hommage à sa mère pour qui il a organisé ce séjour à Budapest.

Et cette dimension-là est fondamentale, puisque c'est la question des origines que l'on retrouve. Harry Houdini est un Américain pur sucre, né au Wisconsin, puisque c'est ainsi qu'il a tenu à réécrire sa vie. Mais, Erich Weisz est né à Budapest dans une famille juive, d'un père rabbin. En grandissant, Erich s'est éloigné à la fois de ses racines hongroises, dont il ignore tout, et de la religion juive.

En revenant sur les bords du Danube, il se va se retrouver confronté à cela, particulièrement à travers ces deux enquêtes qui lui échoient coup sur coup : Mme Kestenbaum est elle aussi en quête de son identité, de sa famille, tandis que l'histoire du commis se déroule dans un milieu juif où le magicien se sent en complet décalage...

Ajoutons à cela la présence de Cecilia, qui n'est pas juste là pour expliquer ce voyage (qui a bien eu lieu, même s'il est possible qu'il se soit déroulé un an auparavant, en 1901). Elle va avoir son rôle à jouer dans les enquêtes de son fils. Et c'est normal : même si tout à changé, elle connaît tout de même la ville, sa société, son mode de vie...

Et puisqu'on en parle, comme c'était le cas de San Francisco et de la Prusse dans les deux premiers tomes, Budapest n'est pas juste un décor, mais un vrai élément de fond de l'histoire qu'installe Vivianne Perret. Parce que les deux enquêtes vont s'enraciner dans la ville, dans le contexte historique de ce XXe siècle naissant, dans son tissu social.

Quelques éléments : la ville de Budapest que découvrent les Weiss n'a effectivement plus grand-chose à voir avec celle que Cecilia et le petit Erich ont quittée en 1878. Je pense que tout le monde sait, ou à peu près, que Budapest est née de la fusion des villes de Buda et de Pest, mais aussi celle d'Obuda, qu'on oublie. La fusion a eu lieu en 1873, un an avant la naissance du futur Houdini.

Buda et Pest sont non seulement séparées par le Danube, puisqu'elles se trouvent chacune sur une rive différente, mais leur topographie est diamétralement opposée : Buda est verdoyante et de nombreuses collines s'y dressent, tandis que Pest est totalement plate, ce qui explique qu'on y trouve l'essentiel des constructions et de la population.

Ce point géographique n'est pas anodin, car, vous le verrez, on va voyager dans toute cette capitale au fil du roman. Un capitale qui a effectivement beaucoup changé, car, depuis la fusion, tout a été fait pour qu'elle devienne une grande capitale européenne. Je ne sais pas s'il y a eu un Haussmann hongrois, mais les faits sont là : une impressionnante urbanisation et une refonte complète de certains quartiers.

Enfin, dernier point, qui fait se rejoindre l'histoire et la géographie, on ne parle pas du territoire actuel que couvre la Hongrie, mais d'un pays plus étendu, jusqu'en Transylvanie, par exemple (et je ne dis pas cela au hasard) et est unie à l'Autriche au sein d'un même empire. Pourtant, depuis le XIXe siècle, en Hongrie comme dans nombre de territoires d'Europe centrale, les nationalismes ont fait leur apparition.

On cherche à s'émanciper des tutelles des vieilles familles monarchiques pour fonder des Etats indépendants où l'on pourrait développer sa propre culture, portée par une langue très particulière. Il faudra attendre la fin de la Ie Guerre mondiale pour que naisse une Hongrie indépendante, mais les prémisses sont déjà là, en 1902.

Et puis, il y a la situation des juifs de Hongrie. Il s'agit d'une communauté très importante, comme en témoigne la Grande Synagogue de Budapest, l'une des plus grandes au monde, sans doute la plus grande en Europe. En 1867, les juifs hongrois sont émancipés et peuvent donc, comme dit plus haut, bénéficier du même statut que n'importe quel autre citoyen.

Ils vont alors participer à l'essor économique du pays, dans de nombreux domaines, en particulier le commerce. Et, pour marquer cet attachement, nombre de juifs vont "magyariser" leurs noms de familles, s'acculturer, comme on dit. Mais, tout cela va avoir des conséquences bien plus négatives, avec la montée d'un antisémitisme très virulent, dont on connaît les conséquences au cours du XXe siècle et jusqu'à nos jours.

Longue parenthèse, mais cela permet de parler du livre sans parler du livre, comprenez sans en dire trop et sans rien dévoiler de l'intrigue. Hé, hé... Car tout cela est présent dans notre livre, comme l'annonce de la transition, que vont d'ailleurs connaître bien des pays à cette période, vers une modernisation en profondeur de leurs sociétés, mais aussi de leurs économies.

Voilà pourquoi Cecilia peine à reconnaître sa ville. Jusque dans la disparition de certains quartiers, la rénovation d'autres, mais aussi l'atomisation de la communauté juive, dont certains hauts lieux ont carrément disparu. Ces remous de la société hongroise vont être au coeur de l'intrigue de "La Reine de Budapest", que le lecteur observe à la lumière des événements à venir...

Comme depuis le début de cette série, Houdini n'enquête pas seul, même s'il veut protéger Bess de possibles dangers ou mauvais coups. Jim lui permet d'aller glaner des renseignements discrètement, même si, en Hongrie, il lui faudra un peu d'aide, et même Cecilia va mettre la main à la pâte. Mais, Bess ne veut pas être en reste, forcément.

Sauf que, cette fois, elle le fait pour une raison qui n'est pas juste la quête de la vérité. Non, elle agit par jalousie. Eh oui, la veuve Kestenbaum est une femme ravissante, qui pourrait appartenir à une famille riche et puissante. Elle est hongroise, elle est mère... Bref, elle est tout ce que n'est pas Bess, qui craint de perdre l'homme de sa vie...

Dit ainsi, cela peut sembler tragique, mais dans le cours de l'histoire, cela sera l'occasion de quelques situations assez amusantes, proches du quiproquo. Bess m'a semblé un peu en retrait dans "La Reine de Budapest", mais elle reste un personnage important de cette série, parfait alter ego de Houdini, avec des méthodes toutefois différentes, mais une vraie intuition.

Et la magie, dans tout cela ? Elle n'est pas absente de cette troisième enquête, car, même s'il n'est pas en Hongrie pour y donner des spectacles, sa réputation a franchi les frontières. Et, en particulier, sa victoire en justice face à des policiers, peu de temps auparavant en Allemagne. Alors, il n'est pas illogique qu'on lui demande un tour de temps en temps.

De même, ce perfectionniste ne perd jamais de vue l'entraînement quotidien, ni sa réflexion permanente pour renouveler ses numéros et proposer de nouveaux tours toujours plus spectaculaires qui assoiront un peu plus sa position de plus grand magicien du monde. Au cours de ce voyage, il aura donc l'idée d'un tour, une évasion, forcément, mais un peu plus classe que les caisses habituelles.

Une idée qui va lui venir au contact d'un personnage que je n'ai pas évoqué ici et que je vais traiter assez brièvement. Pour ne pas en trop en dire, évidemment, mais aussi parce que ce personnage m'en a rappelé un autre : le personnage incarné par Samuel L. Jackson dans "Incassable". A ceci près que sa passion ne va pas vers les super-héros, mais s'avère bien plus... bizarre...

Cette troisième enquête de Harry Houdini, magicien et détective, est enlevée, entre secrets et mensonges, dans la lignée des polars à l'anglaise. Le lecteur échafaude ses hypothèses, Vivianne Perret, elle, glisse ici et là quelques scènes "anonyme" qui font monter la sauce et les soupçons. Tout le monde est suspect, forcément.

J'ai lu "la Reine de Budapest" avec plaisir, et pas seulement pour la visite guidée de cette magnifique capitale. Il y a bien quelques tours de passe-passe, mais y a-t-il une série qui se prête mieux à ce petit jeu ? Une série qui, ô joie, va se prolonger avec la sortie d'une quatrième tome en début d'année prochaine. Et la fin de "la Reine de Budapest" donne une idée de ce qui attend Houdini...

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