samedi 21 octobre 2017

"Le blues contient tout à ses yeux (...) Ce rythme est celui du coeur de Bernard".

Lorsqu'on se lance dans la lecture d'un roman qui se déroule en Irlande, on ne s'attend pas forcément à ce qu'il soit rythmé, et même construit comme un blues. C'est pourtant ce que nous offre notre roman du soir, roman noir assez atypique, assez différent, malgré son ambiance musicale, des romans noirs venus d'Amérique. Mais, ce premier roman, signé par Colin O'Sullivan, comédien et poète, préfère à la violence et à la tension psychologique, la chronique d'une paisible ville irlandaise. "Killarney blues", de Colin O'Sullivan (en grand format aux éditions Rivages ; traduction de Ludivine Bouton-Kelly), rend certes hommage à la ville et la région d'origine de l'auteur, aux splendides paysages, mais met surtout en scène une galerie de personnages, des presque trentenaires qui peinent à entrer dans l'âge adulte et à se responsabiliser, et les familles de certains d'entre eux. En quelques jours, certains événements vont se charger de sceller leurs destins...



Killarney est une petite ville d'environ 12 000 habitants, nichée dans un parc national au sud-ouest de l'Irlande. Rassurez-vous, ce billet ne sera pas un guide touristique, mais le contexte est loin d'être anodin. Killarney, par sa position, les chemins de randonnée dont elle est le centre et les paysages magnifiques qui l'entourent, est une destination privés des touristes.

Et l'une des attractions qui fait la renommée de Killarney, ce sont ces calèches qui emmènent les touristes le long des chemins, des lacs et des jardins qui abondent. Ces calèches, tirées par un cheval, sont conduites par ceux qu'on appelle les "jarveys", dont le boulot n'est pas seulement de tenir les rênes, mais aussi de jouer les guides.

Parmi eux, se trouve Bernard Dunphy. Il a repris le travail de son père, décédé quand il était plus jeune, et s'en acquitte avec joie. Ninny, sa jument, a beau vieillir et fatiguer, Bernard conserve le même enthousiasme à mener les visiteurs autour de Killarney. En fait, on pourrait presque dire que Bernard est à lui seul une attraction.

Vêtu d'un manteau qu'il ne quitte jamais, même par forte chaleur, fumeur invétéré et joueur de blues amateur (une autre passion héritée de son défunt père), il ne passe pas inaperçu. A Killarney, tout le monde le connaît et, il faut le reconnaître, tout le monde, ou presque, se moque de lui plus ou moins gentiment. Certains le considèrent comme l'idiot du village.

Mais, Bernard ne fait pas rire tout le monde, comme en témoigne le passage à tabac en règle qui lui a récemment été infligé, un soir, par deux brutes épaisses... Tout ça parce que Bernard a le béguin pour Marian, la cousine d'un de ses deux assaillants... Marian, si belle, si prévenante, qui l'aime bien, qui l'écoute. A qui il envoie régulièrement les cassettes de blues qu'il enregistre...

Comme toutes ses amies, Marian trouve aussi Bernard bizarre, mais sa maladresse et le fait qu'on se moque de lui la touche. Lorsqu'elle retrouve Mags et Cathy au pub, elle essaye de défendre le jarvey comme elle peut. Les trois demoiselles approchent de la trentaine, leurs principaux hobbys, ce sont les sorties shopping et les soirées au pub, un horizon assez limité. Un avenir, aussi.

Bernard est un solitaire, malgré lui. Il n'a guère qu'un seul autre ami, Jack, son ami d'enfance. En grandissant, ils se sont un peu éloigné, mais Jack reste un des rares à considérer Bernard avec bienveillance. Pourtant, Jack n'a rien en commun avec le Jarvey : beau, sportif, séduisant, séducteur... Mais, c'est aussi un garçon volontiers brutal, sur les terrains comme avec ses conquêtes...

Si Bernard ne remarque pas les moqueries dont il fait l'objet, une autre personne, elle, veille sur lui avec autant de soin que d'inquiétude. Brigid est la mère de Bernard. Elle s'inquiète de plus en plus car elle vieillit et redoute le moment où Bernard devra se débrouiller seul dans la vie. Elle sait ce qui fait de Bernard un garçon si... spécial : il souffre du syndrome d'Asperger...

A près de trente ans, il est un grand enfant... Et pourtant, Brigid est impressionné par les progrès qu'a fait son fils depuis quelques années. Il est devenu bien plus sociable. Mais, il reste naïf, et Brigid n'a aucune confiance dans les jeunes du même âge, dont elle redoute qu'ils blessent Bernard et le poussent à se replier sur lui-même...

Entre Brigid et Bernard, le souvenir de John, l'époux et père défunt. Cet homme qui a su séduire Birgid, à la fin des années 1960, en lui parlant d'une musique qu'elle trouvait sans intérêt : le blues. Aujourd'hui, c'est Bernard qui joue de la guitare, écrit quelques textes, reprend des standards, mais sa passion n'intéresse pas plus les gens de son âge qu'elle n'intéressait Brigid...

Pourtant, le blues est bel et bien au coeur du livre, pas juste comme un fond musical ou la passion stérile d'un gentil garçon complètement décalé. "Killarney Blues", ce pourrait tout à fait être le titre d'une chanson racontant l'histoire de Bernard, le jarvey amoureux, qui doit affronter un destin pas commode et des congénères peu portés sur l'empathie.

Le lecteur, lui, ne peut que sentir de l'affection pour ce garçon, toujours souriant, affable et qui prend toujours la vie du bon côté. Mais qui ne se rend pas vraiment compte que son existence arrive à un tournant. Le passage à tabac n'a laissé que quelques traces, une dent en moins qui se voit dès qu'il sourit et quelques bleus, mais rien qui lui fasse renoncer à son amour pour Marian...

Autour de lui, les drames vont imperceptiblement se lier. Certains sont des drames personnels, d'autres seront d'une toute autre nature. Une série d'événements a priori sans lien entre eux, mais Killarney n'est pas une si grande ville pour que tout ce qui s'y passe soit indépendant... Passé et présent vont s'entremêler jusqu'à une journée décisive pour tous ces personnages...

J'ai dit en introduction que "Killarney blues" était un roman noir plutôt atypique. Et pour cause : son personnage central n'a pas grand-chose d'un personnage de roman noir. Sa gentillesse et sa candeur le rendent quasiment imperméables à ce qui se passe autour de lui. Il échappe à la cruauté de ce monde, dont il est d'ailleurs une victime, mais pour combien de temps ?

C'est d'ailleurs paradoxal pour un fondu de blues comme lui. Le blues, musique qui exprime tant de malheur, tant de douleur, tant de peine, une musique également teintée de sexualité, de sensualité, jugée immorale par beaucoup, la musique du diable, dit même la légende... Bernard a plutôt le profil d'un ange, au milieu de tout cela.

Ne prenez pas mes mots pour de la commisération, non, Bernard est un merveilleux personnage qu'on aimerait rencontrer, avec qui on souhaiterait devenir ami. Outre sa maladie, on va comprendre qu'il est aussi surprotégé, mais qu'il n'est sans doute pas dupe de ce qui se passe autour de lui. Bernard, c'est un papillon qui attend de sortir de son cocon, si on veut bien le lui permettre...

Alors, oui, "Killarney blues", avec son personnage central si particulier, est un roman noir atypique. Autour de lui, évolue une génération pas encore perdue mais qui peine vraiment à devenir raisonnable, responsable et mature. Marian, Mags et Cathy ne semblent envisager la vie qu'à court terme, belles au bois dormant n'attendant même pas de prince charmant.

On profite de la vie tant qu'on peut, on la croque à pleines dents, mais elle n'a pas vraiment de goût. L'ennui ronge ces demoiselles qui essayent de tuer le temps comme elles peuvent, sans grandes ambitions. Sans grande détermination. Et finalement, on va le découvrir, assez mesquines, même entre elles.

Quant à Jack, sous ses apparences d'homme à qui tout réussit, on découvre des fêlures. Et une brutalité qui se manifeste de plus en plus souvent. Lors des rencontres de foot gaélique auxquelles il participe comme avec ses nombreuses conquêtes féminines, il se montre volontiers violent et égoïste, se préoccupant d'abord de lui, provocateur et dominateur...

Et puis, soudain, vers le milieu du livre, Killarney, la belle assoupie, va connaître un terrible soubresaut. Une journée qui va bouleverser le destin de tous ces personnages, pour diverses raisons et à différents degrés. La deuxième partie du livre change alors d'âme, mais aussi de rythme, en particulier avec un passage très vif, où les changements de plans se succèdent.

Sans tomber dans la comparaison absolue, il y a une manière de présenter les différents fils narratifs simultanés qui pourrait rappeler le split-screen, l'écran partagé cher aux scénaristes de la série "24 heures". Pour moi, ce passage est le climax de "Killarney Blues", ces pages où tout se passe, où tout se décide. Brutalement.

Le bien et le mal s'unissent pour engendrer quelques heures de folie et de drame, aux conséquences bien particulières. Comment dit-on, déjà ? Mais oui ! Une catharsis ! Pacte avec le diable, amour, désillusion, violence, embellies, tragédies et épanouissement, vie et mort... Autant de thèmes chers aux musiciens de blues qui vont s'entrelacer dans le final de ce livre.

Colin O'Sullivan, aujourd'hui, ne vit plus en Irlande, mais au Japon. Peut-être est-ce pour cela qu'on ressent une certaine nostalgie dans la manière dont il présente Killarney et ses environs. On visite, à la vitesse du pas du cheval, le parc national, on a la vision, même brève, de la plupart des sites remarquables qui entourent la ville, dès qu'on veut bien se donner la peine de quitter le pub.

C'est d'ailleurs une des nombreuses différences qu'il y a entre Bernard et les autres : son boulot de jarvey fait qu'il parcourt la région, la respire sans se lasser. Les autres, Cathy, Mags, Jack, y compris Marian, semblent étouffer dans cet endroit. Je le redis, l'ennui est l'un des éléments importants de cette histoire, rappelant qu'on apprécie surtout sa terre natale quand on s'en éloigne...

S'il y a des thématiques de romans noirs plus traditionnels, c'est là qu'il faut les chercher, dans le regard et le recul de Colin O'Sullivan. Ce désenchantement d'une jeunesse qui peine à se forger un avenir n'est pas le seul aspect qui ressort. Ses corollaires : la tendance à boire trop et les violences qui en découlent.

On évoque aussi brièvement les problèmes liés à des gangs et à divers trafics, sans doute lucratifs, la montée du racisme et d'autres phénomènes qui vont jouer un rôle important dans l'intrigue et qui font apparaître un certain sentiment d'insécurité dans ce joli coin d'Irlande, petit paradis terrestre qu'on imaginerait à l'abri de ces débordements.

Alors, amateurs de romans noirs, très noirs, de cynisme blasé et de pessimisme de bon aloi, passez votre chemin. "Killarney blues" n'entre pas dans ces codes-là. On pourrait d'ailleurs titrer ce billet : "il y a toujours un mal pour un bien", même si, ça, se serait peut-être un peu cynique. C'est un roman lumineux que signe Colin O'Sullivan, dissipant les ténèbres.

C'est un livre plein d'émotions fortes, des émotions très positives, le plus souvent portées par le personnage de Bernard. On peut penser qu'il est le plus fragile des personnages impliqués dans le roman. On se demande comment il va réagir aux événements de cette fameuse journée, quel impact toute cette tourmente aura sur lui...

Mais, comme le blues n'exprime pas que la tristesse, mais sait communiquer aussi la joie et l'espoir à ceux qui l'écoutent, il en sera peut-être de même pour Bernard Dunphy, le jarvey amoureux... Tous les personnages de "Killarney blues" sont à un carrefour et, à ce Crossroads, certains rencontreront le diable en personne, d'autres découvriront le chemin d'une existence nouvelle...


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