mardi 3 octobre 2017

"Les guerres mettent du temps à finir, cette guerre est encore en train de finir. Quand sera-t-elle terminée ?"

La guerre dont parle cette jeune femme est la IIe Guerre Mondiale. Oui, encore ! Il est certain que les livres, fictions ou non, qui touchent de près ou de loin à cette période sont pléthore. Mais, il m'a semblé que le livre dont nous allons parle possédait quelques aspects originaux. Je ne me suis pas trompé, je me suis lancé dans la lecture d'une fresque historique passionnante, mettant en scène une large galerie de personnages qui, tous, des principaux rôles aux plus secondaires, accrochent le lecteur, et proposant les quêtes parallèles de deux femmes qui doivent se (re)construire. Un formidable travail sur la question des origines, la judaïté et la façon de la vivre. Mais, l'Allemagne est aussi un des protagonistes centraux du nouveau roman de Steven Uhly, "le Royaume du crépuscule" (en grand format aux Presses de la Cité ; traduction de l'allemand signée Corinna Gepner). Une Allemagne qui elle aussi doit se rebâtir, tant sur le plan matériel qu'en tant que nation, alors que vont devoir à nouveau cohabiter les bourreaux et leurs victimes.



En 1944, dans une petite ville de Pologne, une jeune femme juive abat un officier SS qu'un de ses amis a conduit dans un piège. Elle espère ainsi se venger de la mort de son frère et du père de l'enfant qu'elle porte. Mais, elle sait aussi qu'en agissant ainsi, elle se met en très grand danger : c'est le genre de crime que les nazis ne laissent pas impunis.

Comme Margarita ne peut fuir, il lui faut se cacher. Un prêtre va alors l'emmener chez les Kramer. Ils sont Allemands, ils vivent en Pologne depuis peu, installés dans une maison dont ils ignorent ce que sont devenus les précédents propriétaires. Originaire de Bucovine, région de Roumanie où vivent de nombreux germanophones, ils ont été invités à déménager en Pologne dans le cadre de la germanisation du Reich.

M. Kramer n'est pas emballé, il mesure les risques, mais Mme Kramer fond en découvrant la jeune femme enceinte. Elle était mère, jusqu'à ce que la guerre lui prenne ses deux enfants. Alors, il cède et Mme Kramer va installer la fugitive à la cave et veiller sur elle jusqu'à ce qu'elle donne naissance à une petite fille, Lisa, quelques semaines avant de devoir fuir devant l'avancée de l'Armée Rouge.

A quelques kilomètres de là, l'Obertsturmbannführer Josef Ranzner ne décolère pas. La mort de son subalterne, dans ces conditions, nécessite des représailles exemplaires. Ranzner est un SS, un pur et dur, mais qui a une unique faiblesse : Anna. Une femme juive, une Allemande qu'il a sauvé alors qu'elle s'apprêtait à monter dans un train à destination des camps de la mort.

C'est la beauté d'Anna qui a frappé le nazi en plein coeur. Depuis, il l'emmène avec lui au gré de ses affectations, elle est sa femme à tout faire, disons-le mot, son esclave. Mais il ne l'a jamais violenté, alors qu'elle ne redoute que cela, imaginant qu'ensuite, il ne pourra que la tuer... Pourtant, alors que la retraite se prépare, Ranzner viole Anna et l'abandonne à son sort, vivante mais traumatisée

Voilà très brièvement planté le décor. Vous avez là une bonne partie des personnages que l'on va suivre au fil des 620 pages de ce roman fleuve. D'autres les rejoindront, on peut citer Peretz, membre d'une organisation juive chargée de venir en aide aux juifs survivants sur le territoire du Reich, Shimon, le fils d'Anna, Maria, la fille de Mme Kramer reniée par ses parents...

Car, c'est une grande fresque historique qui va s'étaler sur plus de quarante ans qui débute avec le geste de révolte de Margarita et l'acte abominable subi par Anna. Deux femmes, très différentes et pourtant liées par le sort. Toutes deux juives, toutes deux femmes, toutes deux mères... Et devant affronter la question d'un avenir qu'elles n'osaient envisager tant que la guerre était en cours.

Jusqu'en 1987, date qui n'a pas été choisie au hasard (et fait, d'une certaine façon, écho au titre de ce billet), on va suivre ces femmes et ces hommes brisés par l'Histoire et qui doivent tout reconstruire : leur vie, leur personne, leur vision de l'existence, leur futur... Autour d'eux, d'autres victimes, beaucoup de survivants de l'Holocauste, certains ayant connu la déportation, d'autres non.

Certains qui ne peuvent supporter l'idée de vivre à nouveau en Allemagne et songent à rejoindre la Palestine, où pourrait voir le jour un Etat juif ; d'autres se sentent toujours Allemands, et entendent bien reprendre le cours de leur vie, dans un pays qui doit se reconstruire, dans une société qui doit se reconstituer, avec toutes les difficultés qu'on imagine.

Steven Uhly suit ses personnages depuis la fin de la guerre à travers leurs pérégrinations, pas toujours choisies. Je ne vais pas entrer dans le détail des événements, certains sont bien connus, la culture populaire s'en étant emparée ; d'autres sont bien moins connus, et sans doute tout autant en Allemagne qu'ailleurs.

Ici, pas d'après-guerre radieux, sous le soleil des Trente Glorieuses naissantes. En lisant "le Royaume du crépuscule", j'ai eu souvent l'impression de replonger dans l'expressionnisme et la Nouvelle Objectivité, ces mouvements en vogue après la première guerre mondiale. En fait, j'ai eu l'impression que certains personnages sortaient des tableaux d'Otto Dix ou George Grosz, par exemple.

C'est dire la noirceur de ce que dépeint Steven Uhly, un désespoir profond, une gueule de bois terrible qui ne suffit pourtant pas à oublier ce qui s'est passé. Or, c'est l'un des enjeux : tourner la page. Facile à dire, tellement plus compliquer à faire, quand il faut réconcilier des êtres que les événements ont rendu irréconciliables.

La soif de vengeance et la haine planent toujours. La haine des nazis non repentis, qui se recasent, trouvent des postes d'influence et, pendant longtemps, vont garder l'espoir de reprendre le pouvoir et de reprendre ce qu'ils ont dû laisser en plan... La vengeance, celle des juifs, à l'image d'un Peretz ou d'un Abba Kovner, que l'on croise plusieurs fois au cours de cette histoire.

Sur le papier, la paix est revenu, dans les faits, c'est bien moins net, les tensions, les rancoeurs sont loin d'être apaisées, les divisions et les antagonismes sont profonds, les cicatrices ne se refermeront sans doute jamais vraiment. Quand sera-t-elle terminée, cette guerre ? Quand ses conséquences cesseront-elles de se faire sentir ?

J'ai employé le mot conséquence, en anglais, on dirait "aftermath", qui me semble nettement plus fort et bien meilleur pour qualifier ce que l'on découvre dans ce roman. Il y a quelque chose de sismique, dans tout cela. Une onde de choc qui se répercute sans cesse, des répliques et l'angoisse que tout se remette à trembler sans prévenir...

Steven Uhly braque un projecteur sur cette période douloureuse, entre retour des prisonniers, qu'ils aient été déportés ou capturés sur le front de l'est par l'armée rouge, et dénazification, un mot qui cache une réalité bien plus délicate, l'adhésion au nazisme ayant été très forte. Comment être juif dans l'Allemagne post-nazie ? Est-ce tout simplement possible ?

Tout cela dresse l'histoire d'une recomposition. Celle d'une nation, exactement comme on le dirait d'une famille. Tous n'ont pas choisi de vivre ensemble, mais il va bien falloir l'accepter. Honte et culpabilité, angoisse et doutes, tout cela n'est pas le climat parfait pour rebâtir de solides fondations. La réconciliation sera longue, elle aussi.

J'ai parlé de famille recomposée, ce n'est pas un hasard : l'un des aspects les plus bouleversants de ce roman, c'est comment les survivants vont se rassembler, former de nouvelles familles, les parents accueillants de nouveaux enfants, les enfants se choisissant de nouveaux parents. Anna, mère bouleversante, détruite et pourtant si forte, sera d'ailleurs exemplaire dans ce difficile processus.

"Le Royaume du crépuscule" est également un roman dont l'histoire repose sur les silences, les secrets. Les non-dits. Vous allez me dire que c'est très classique, et c'est vrai, mais ce qui l'est moins et fait du livre de Steven Uhly un roman d'une très grande puissance, c'est comment il a choisi de traiter la question.

Lisa et Shamir, enfants de la guerre, nés dans des conditions terribles, ignorent tout de leurs origines. Leurs parents (ce mot, vous le verrez, je l'ai brièvement abordé plus haut, est à préciser pour comprendre la difficulté des situations) ont choisi, à tort ou à raison, comment leur reprocher, de taire le passé pour permettre un avenir meilleur.

Oui, ces adultes ont cru agir avec bienveillance, mais ils ont négligé l'un des éléments clés de ce roman : la transmission. C'est comme si le secret faisait partie de l'héritage génétique de ces enfants. Je ne suis pas sûr d'être très clair, alors, je vais expliciter un peu plus : Lisa et Shamir, dans des contextes différents, pressentent qu'on leur cache quelque chose.

Impossible de savoir quoi, impossible pour eux de formuler ce mal-être qu'ils ressentent, mais il y a ce je-ne-sais-quoi qui leur pourrit la vie. Les événements vont faire qu'ils affronteront de manière très différente cette question. Très tôt, Lisa pourra les affronter et fera de la compréhension de son passé sa raison de vivre.

Au contraire, Shamir, dont l'histoire est terriblement douloureuse, vous le découvrirez, va longtemps se débattre dans un désespoir latent qu'il ne parvient pas à comprendre. Alcool, drogue, une auto-destruction savamment entretenue, voilà comment il va réagir. Jusqu'au nom du groupe de rock qu'il va fonder, The Desperates...

J'en reviens au thème de la famille, très important dans ce roman, que dis-je, fondamental, même. La narration de Steven Uhly fait penser à un arbre généalogique, avec ses racines, ses multiples branches, certaines qui s'arrêtent brusquement, d'autres qui s'entrecroisent pour donner naissance à un nouvel arbre, etc.

J'ai évoqué depuis le début de ce billet une fresque historique pour parler du "Royaume du crépuscule" et je maintiens cette définition. Il faut toutefois lui apporter quelques nuances, car la construction du livre elle-même est un peu plus complexe. Steven Uhly n'a pas choisi de raconter cette histoire de manière linéaire, de respecter la stricte chronologie.

Son travail, qui nous fait passer d'une époque à une autre, revenir en arrière, changer de point de vue, de trame, de personnages, peut rappeler le fonctionnement de la série "This is us". Cela demande de l'attention, c'est certain, cela fait du "Royaume du crépuscule" un roman exigeant, mais c'est aussi un formidable pari littéraire, très bien tenu.

Ce n'est pas la seule particularité narrative de ce roman. Parce que, si la vie est au coeur de ce livre, la renaissance, devrais-je dire, la mort reste très présente dans l'ensemble du livre. La vie est une espèce de perce-neige qui va mettre du temps à transpercer le manteau si lourd qui pourrait l'écraser. Oui, la mort est là, et nous en sommes témoins.

Elle se manifeste lors de certains passages troublants, des visions, des cauchemars, des obsessions... Anna et Ranzner sont les deux personnages qui sont directement concernés par ces manifestations. Pour Anna, c'est le traumatisme de son viol qui se matérialise, régulièrement, l'impossibilité d'oublier qui la paralyse, l'ankylose, étouffe ses émotions...

Pour Ranzner, en adéquation avec ses croyances fanatiques, et en particulier sa certitude que la réincarnation existe, c'est le retour des morts, et en particulier ce subalterne assassiné en Pologne, qui le taraude. Il n'est certainement pas facile de travailler sur un personnage de SS. D'abord, parce qu'il faut se plonger dans la monstruosité, ensuite parce que la littérature et le cinéma en regorgent.

Et là encore, je trouve que Steven Uhly propose un portrait original. Pas dans sa violence, dans sa démence, dans son côté sociopathe, mais justement, en allant à l'inverse de cela : le talon d'Achille de Ranzner, c'est sa fascination pour Anna, sa véritable obsession pour cette femme qu'il a sauvée tout en détruisant sa vie.

A l'inverse de la plupart des personnages qui marchent vers la lumière, Ranzner est petit à petit avalé, absorbé par ce soleil noir qu'il avait pour emblème. Une plongée dans une folie pathétique, grotesque et pourtant terrifiante. D'une violence extrême, aussi, car lui aussi aura une famille dont le rôle est important dans le déroulement de l'histoire. Sa dernière apparition est un moment fort.

Les fantômes du passé planent sur cette histoire. Les absents sont paradoxalement très présents dans l'esprit des uns et des autres. Oublier ce qui s'est passé, c'est aussi les oublier eux. Et les oublier, ces êtres chers, ces disparus, ces personnes mortes dans des conditions effroyables, c'est tout bonnement impossible.

Passé, présent, futur, tout tourbillonne, entre en collision, tout doit être remis à plat, toutes les pièces manquantes des puzzles doivent être retrouvées et rassemblée pour enfin se libérer. "Le Royaume du crépuscule" est un roman sur une libération, sur l'aspiration profonde à la liberté. Comme si ces personnages devaient s'extirper d'un passé agissant comme des sables mouvants menaçants de les engloutir.

Je crois que je pourrais parler encore longtemps de ce livre. Je crois que j'ai oublié plein de choses, aussi, certaines volontairement laissées de côté (Mme Kramer, mais quel magnifique personnage !). J'espère simplement avoir su montrer que "le Royaume du crépuscule" était un livre d'une grande force, d'une grande violence, aussi, plein de douleur et pourtant porteur d'espoir.

Je ne connaissais Steven Uhly que de nom, pour l'avoir croisé en début d'année lors d'un stage au sein de l'agence littéraire qui le représente, et je ne regrette pas d'avoir été curieux, d'avoir découvert cet auteur, né en Allemagne d'une mère allemande et d'un père originaire d'Inde. "Le Royaume du crépuscule" est son second roman paru en France, après "le Goût de vivre".

Un titre qui irait parfaitement à Anna, Lisa, Shimon et tous les autres personnages de "Royaume du crépuscule", car c'est bel et bien l'objet de leur longue quête. De leur longue et nécessaire acceptation de ce qu'ils sont et d'où ils viennent. Un processus facile pour personne, mais qui, dans ce cas, prend des airs de mythe de Sisyphe...

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