samedi 7 octobre 2017

"Toi tu es celui qui va et qui vient, moi, je suis celui qui reste. Comme toujours, pas vrai ?"

Après une série de romans aux sujets lourds et douloureux, allons prendre un bon bol d'air ! Direction les Dolomites, et plus précisément le Val d'Aoste, au pied du massif du mont Rose, dans un lieu aux décors somptueux, où la passion pour la montagne sera un des thèmes forts. Voici un roman sur une amitié pleine de pudeur, entre deux garçons très différents, ayant une relation compliqué avec leur père et possédant des visions de l'existence qui auraient pu les séparer. "Les Huit montagnes", de Paolo Cognetti (dans la Cosmopolite, des éditions Stock, collection à la célèbre couverture rose ; traduction d'Anita Rochedy), est une balade majestueuse dans ces montagnes qui semblent être en dehors du monde. C'est une histoire pleine de nostalgie, celle d'un univers en voie de disparition, celle de la vie en haute montagne, trop rude, pas assez rentable, trop... utopique pour notre époque bien trop terre à terre. On s'enivre au grand air des montagnes et on accompagne ces deux hommes, l'homme des villes et l'homme des montagnes...



Les parents de Pietro Guasti se sont rencontrés et se sont aimés grâce à une fascination commune pour la montagne. Aussi, dès son plus jeune âge, le garçon a passé ses vacances, en particulier les grandes vacances estivales, dans les massifs du nord de l'Italie, et a appris à découvrir cet univers si particulier en suivant son père.

Celui-ci espère qu'un jour, Pietro l'accompagnera en haute montagne et qu'ils pourront, chaque été, gravir un des sommets de plus de 4000m des Dolomites. Voilà pourquoi, à chaque période de vacances, la famille s'installe dans un lieu différent. Jusqu'à l'été 1984, quand ils posent leurs bagages à Grana, vallée un peu perdue du Val d'Aoste.

Grana fut un village de montagne, mais ce n'est déjà plus qu'un hameau lorsque les Guasti s'y installent une première fois. N'y vivent plus qu'une quinzaine de personnes, toutes de la même famille, peinant à vivre de leur élevage et des produits de la ferme. Le bâtiment de l'ancienne école, abandonné et tombant en ruines, témoignent de cette désertification...

Le pus jeune habitant de Grana s'appelle Bruno et il a le même âge, à quelques mois près, que Pietro. Pourtant, à 11 ans, il semble bien plus dégourdi que le garçon venu de la ville. Il surveille le troupeau, le mène à l'alpage, connaît le coin comme sa poche... Entre le timide et solitaire Pietro et Bruno, dont le destin est ancré à Grana, une amitié va s'instaurer progressivement.

Et, contrairement à leurs habitudes, les Guasti vont revenir chaque été à Grana, permettant à Pietro et Bruno d'apprendre à mieux se connaître, de découvrir la vallée jusque dans ses recoins les plus secrets. Et tandis que Bruno joue les guides pour Pietro, en retour, la mère du jeune milanais se charge d'initier le jeune montagnard à l'étude, et le père l'emmène en montagne.

A l'adolescence, pourtant, Pietro va connaître une période de rébellion qui va lui faire rejeter la passion paternelle. Plus question d'entendre parler de montagne, ni même d'y remettre les pieds. Il entre dans la vie d'adulte en coupant les ponts avec un père qu'il ne comprend pas. La conséquence de cette rupture est l'éclipse de son amitié avec Bruno.

Il faudra attendre des années, une vingtaine après la découverte de Grana, pour que la vie ramène Pietro dans le Val d'Aoste. Et, tandis qu'il découvre un Bruno qui ne semble quasiment pas avoir changé d'un iota, alors que lui se cherche désespérément, leur amitié reprend, comme avant, comme s'il n'y avait pas eu cette longue absence...

Dans le même temps, Pietro entame un cheminement personnel, car il découvre stupéfait qu'il s'est terriblement trompé sur son père... C'est "la saison du retour et de la réconciliation" qui commence pour Pietro, quelques années entre hauts et bas, pour lui, comme pour son ami, mais marquée par un attachement de plus en plus fort à la montagne...

Lorsqu'on entame "les Huit montagnes" et qu'on assiste à la rencontre entre Pietro et Bruno, on se dit qu'ils vont être des Tom Sawyer et Hucleberry Finn évoluant dans les décors de Heidi. Je caricature (et puis, Heidi, c'est la Suisse, je sais), mais ces deux gamins tellement différents qui découvrent cette nature incroyable, pure, entêtante, cela donne un parfait départ de roman d'apprentissage.

Et puis, on découvre que l'enfance n'est que la première partie de ce livre. Qu'en fait, c'est le retour de Pietro, une fois adulte, qui est le centre névralgique de l'histoire. Avec, en corollaire, cette amitié solide, durable, malgré le temps qui passe et les bouderies. Malgré aussi les différences profondes entre les deux garçons, qui auraient pu tourner à l'antagonisme.

Pietro a beau avoir connu très tôt la montagne, il n'en reste pas moins un enfant de la ville. Milan, puis Turin, quand il rompra avec son père (tout en gardant un lien fort avec sa mère). Ce qui fait sans doute tout basculer, c'est la découverte du mal des montagnes dont il souffre. Quand Bruno semble grimper comme un chamois et encaisser l'altitude sans broncher, Pietro s'effondre...

A cet âge où l'on veut briller et être digne de l'exemple paternel, le coup est dur et on se dit que la colère de Pietro est aussi teintée de jalousie envers cet ami qui pourrait prendre sa place auprès de son père... Introverti, mal dans sa peau, peinant à construire sa vie d'adulte, à se fixer, instable et inconstant, il se drape dans son orgueil et tourne le dos à cette enfance dans laquelle il ne veut plus se reconnaître.

Bruno, lui, est né à Grana, a toujours vécu à Grana et, à 11 ans, lorsque Pietro le rencontre pour la première, il n'envisage pas de vivre ailleurs qu'à Grana. Il est la stabilité même, son univers se limite à cette vallée, aux proportions certes grandioses et dotée de paysages à couper le souffle, mais qui, pour son ami, a quelque chose d'une cage.

Bruno est un enfant de la montagne et, en grandissant, va devenir un homme de la montagne. Le dernier de la famille à s'accrocher à ce village en train de s'éteindre. Impossible pour lui d'envisager une vie ailleurs, et encore moins dans cette ville, qu'il ne connaît que par des échos, mais qui ne l'attire pas du tout.

Lui-même se décrit comme un Omo servadzo, un homme sauvage. Une espèce de créature mythique vivant en symbiose avec la nature environnante, au point qu'on ne sait plus vraiment s'il est humain ou animal, minéral ou végétal. Et plus on avance dans le récit, moins on imagine Bruno capable de quitter cette montagne un jour. Quitte à y devenir une espèce d'ermite vivant de chasse et de cueillette.

Mais, cette certitude paisible, envers et contre tout, à commencer par l'évolution naturelle du monde qui vient à bout de la vie montagnarde, Pietro l'admire. Bruno possède ce que lui n'a pas : un idéal, un port d'attache. Des racines, et profondément enfouis dans le sol de Grana. Sa vie sera faite d'errance, de voyages, de découvertes d'un monde bien abstrait pour Bruno.

Sans pour autant trouver la satisfaction, l'épanouissement qu'il recherche. Et que Bruno semble connaître, malgré l'extrême rudesse de son mode de vie et sa solitude. Une solitude consentie, acceptée par Bruno, quand elle est une échappatoire pour Pietro, un moyen de ne surtout pas s'attacher. A personne.

Le personnage de Pietro m'a touché autant qu'il m'a agacé. Certainement parce que j'y a découvert beaucoup de moi, je crois. Et, logiquement, j'ai regardé Bruno avec un sentiment qui n'est pas de l'envie, le mot est un peu fort, mais qui s'en approche. Parce que, chez Bruno, il y a l'abolition des contraintes, des choix affirmés et assumés, qui confinent à la liberté totale, sans entrave, ou presque.

Ce billet serait incomplet sans parler du rôle du père. Pourtant, il est difficile d'évoquer Giovanni sans trop en dévoiler sur l'histoire. Avançons prudemment, comme si nous gravissions un glacier, à l'affût des crevasses... Car, "les Huit montagnes", c'est aussi un roman sur la filiation, sur la transmission, sur l'incompréhension, aussi, et l'ingratitude d'un fils. Et sur la volonté de réconciliation.

Seuls les imbéciles ne changent pas d'avis, dit l'adage, et, s'il est facile, a posteriori, de dire que Pietro s'est conduit comme un imbécile à l'adolescence (et je suis poli !), il faut lui reconnaître sa volonté, tardive mais sincère, de renouer les liens là où ils ont été rompus. En faisant ce que nous devrions tous faire : apprendre à voir son père comme un être humain, et pas seulement comme un père.

Pietro va apprendre à connaître ce père dont il ignorait tant de choses. Pire, ce qu'il croyait savoir de lui, il le voyait sous un angle qui faussait tout. Erreur sur toute la ligne, jusque dans cette jalousie de gamin devant la complicité naissante entre Giovanni et Bruno. La claque, en découvrant qu'il a fait fausse route dès le départ, n'en sera que plus forte. Que plus revigorante, aussi.

Dans ces montagnes imposantes, qui pourraient paraître écrasantes alors qu'elles sont simplement majestueuses, Pietro va muer. Délaisser enfin cette peau morte de sale gosse buté pour réellement devenir un adulte, reconnaissant et responsable. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à se poser des questions. En particulier sur son attachement à la montagne, à Grana.

Serait-il capable, comme le fait Bruno, de vivre dans la montagne, lui qui n'en est pas le fils, lui qui est un enfant de la ville, univers bien moins pur et bien moins envoûtant, mais dont on ne se dépare pas si facilement ? Sans doute pas... Sans doute comprend-il que son destin est ailleurs, mais il le perçoit plus clairement, désormais.

Je ne vais pas expliquer le titre du roman, "les Huit montagnes". On se pose beaucoup de questions à son sujet : faut-il le prendre au pied de la lettre ? La vallée de Grana est-elle encaissée au milieu de huit sommets ? Ou faut-il chercher ailleurs ? La réponse se trouve dans le coeur du roman et prend tout son sens dans la dernière partie, et plus encore dans les dernières lignes du livre.

Ce que l'on peut dire sans trop en dévoiler, c'est que ces "Huit montagnes" sont avant tout une question d'équilibre. Dans la vie, comme sur les sentiers de montagnes et dans les voies menant aux plus hauts sommets. Oui, c'est sans doute sous un angle plus philosophique qu'il faut chercher la signification de ces "Huit montagnes", et l'on comprend alors qu'il faut du temps, de la patience pour y parvenir.

La montagne est bien sûr un des personnages centraux de ce roman. Sous ses différents aspects, d'ailleurs, la très haute montagne, ses neiges éternelles et ses dangers, son caractère hostile, et puis ses flancs, à des altitudes plus basses, où la vie s'est installée il y a très longtemps. De l'éclatante blancheur à la faune et la flore caractéristiques, on est servi en décor.

Les Dolomites, le Val d'Aoste y apparaisse dans toute leur splendeur. On aimerait faire un tour à Grana, marcher sur les traces de Bruno, Giovanni et Pietro. Hélas, c'est impossible, cette vallée est le fruit de l'imagination de Paolo Cognetti. Peu importe, on peut se rattraper au fil de sa lecture en allant voir les paysages magnifiques qui servent de décors ou de perspectives aux personnages.

Un dernier mot sur la nostalgie qu'on ressent à cette lecture. J'ai évoqué mon rapport à Pietro, je me retrouve aussi dans son attachement à Grana. A la différence que je suis plus mer que montagne, ce qui n'est pas un moindre détail. Mais, ces lieux qu'on a connus enfants, pendant des vacances, où l'on revenait d'une année sur l'autre, où l'on créait des liens, des souvenirs, nous sommes beaucoup à en avoir en tête.

Et lorsqu'il arrive qu'on y retourne, longtemps après, sa vie d'adulte entamée, plus ou moins accomplie, alors, on retrouve des paysages, des sensations, tout ce qui met nos sens en éveil et nous renvoie quelques années en arrière. Et comme Pietro, en se retournant ainsi sur soi, on mesure son parcours, sa progression. Ses regrets, aussi, de ne plus avoir 11 ans et de voir le monde avec ces yeux-là.


Ah, j'oubliais ! Il y a un an, Paolo Cognetti a publié aux éditions Zoé un ouvrage qui annonçait ces "Huit montagnes". Il s'intitule "le Garçon sauvage" (ça vous rappelle quelque chose ?) et se présente comme un carnet de montagne. Lisez cette quatrième de couverture, et nul doute que vous y verrez poindre Pietro sous Paolo Cognetti...

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