samedi 14 octobre 2017

Tout feu, tout flamme !

Il m'arrive souvent d'associer des livres, de mettre en place des séries de lectures qui, de mon point de vue, pourront être liées entre elles au moment d'écrire les billets. Récemment, j'ai enchaîné des romans italiens, ou d'autres ayant pour thème la IIe Guerre mondiale. Cette fois, je n'avais rien prévu de particulier, et le hasard a fait que, de manière surprenante, j'ai trouvé des passerelles entre ces différents livres. Pourtant, entre "Vera", de Karl Geary, et notre roman du soir, "le Mal des ardents", de Frédéric Aribit (en grand format aux éditions Belfond), pas grand-chose à voir, a priori. Et puis, chemin faisant, sous la tonalité effectivement très différente, des traits communs apparaissent. Pas dans le détail, non, mais je dois dire que cela m'a troublé... Mais, ce ne sera pas l'essentiel de ce billet, non, car nous allons parler d'un livre vif, enlevé, assez amusant dans sa première partie, qui remet à jour un élément sorti d'un passé qu'on croit révolu, propice aux théories du complot et stimulant les imaginations les plus fertiles... Avec la présence de plusieurs symboliques fortes, dont celle du feu, qui explique le titre de ce billet...



Le narrateur est prof de lettres, mais il a la lubie des statistiques. A croire que sa vocation est contrariée et qu'il ne peut concevoir le monde qui l'entoure qu'à travers les chiffres. Dans le métro qui le ramène chez lui, casque sur les oreilles pour écouter de la musique, il ne peut s'empêcher de se demander à quelle(s) catégorie(s) statistique(s) appartiennent ses camarades de voyage.

Et puis, soudain, monte une jeune femme qui, avec un naturel confondant, soulève le casque du professeur pour entendre ce qu'il écoute, l'embrasse sur les lèvres, replace une mèche de cheveux, lui jette un regard à damner un saint et s'en va, comme elle est venu, pour descendre à la suivante. L'homme, lui, a cru voir la Méduse : il est pétrifié (mais il va survivre, comme dans la chanson).

Interloqué, on le serait à moins, notre narrateur réussit à retrouver ses esprits pour descendre à son tour à la bonne station et arriver à l'heure à son rendez-vous avec Sonia. Quelques heures plus tard, profitant d'une soirée clémente, il rentre à pied chez lui. Quand, soudain, un attroupement autour du pont de la Grange-aux-Belles.

Là, sur la rambarde, debout et dangereusement agitée, une jeune femme est au coeur de l'attention. Non, pas une jeune femme, la jeune femme, celle du métro. Devant un public hilare qui attend la chute, le prof intervient et récupère in extremis la trublionne. Elle lui tombe cette fois dans les bras, et pour sa peine, il a droit à un nouveau baiser, plus long et langoureux que le premier.

Qui est cette femme ? Il n'en sait rien, mais peu importe, il est sous le charme, envoûté... Ainsi commence une étrange relation entre ce garçon, sérieux, trop sérieux, un peu terne, même, et cette jeune femme, exubérante, excentrique, sans aucun tabou, d'une fraîcheur et d'une sensualité hors du commun. Bref, une femme complètement libre, abolissant toute règle, toute norme, tout tabou.

Pendant quelques jours, quelques semaines, elle va emmener le narrateur dans un tourbillon de surprises, de folies, d'extravagances, de provocations, et lui, même s'il se sent parfois mal à l'aise, dérouté, à la remorque, il en redemande. Subjugué, le prof de lettres un peu falot, amoureux comme un ado qui n'attend que les prochaines frasques de son amie...

Entre-temps, il en apprend un peu sur elle. Elle s'appelle Lou, elle est violoncelliste dans un orchestre philharmonique, mais se passionne pour les arts en général, y compris la peinture, qu'il lui arrive aussi d'utiliser pour des jeux érotiques certes assez salissants mais pour le moins originaux. Nevermind the Pollocks, si j'ose dire (j'en suis assez fier, de celui-là) !

Le narrateur vit une espèce de rêve éveillé, une histoire d'amour idéale, sans aucune contrainte, surprenante à souhait et satisfaisante à tous les points de vue. Une histoire qui le fait sortir de sa coquille, le révèle à lui-même. Jusqu'à ce que Lou s'écroule... Un malaise qui prend son compagnon de court, comme si l'énergie qu'elle déployait était inépuisable...

Il avait bien remarqué que Lou avait quelques tocs, quelques attitudes bizarres, des absences, aussi, mais son comportement général était tellement différent de celui du commun des mortels qu'il n'y a pas prêté plus attention que cela. Jusqu'à ce qu'elle se retrouve à l'hôpital, sans qu'on connaisse la nature de sa maladie...

"Le mal des ardents", ça commence comme un mélange du "Fabuleux destin d'Amélie Poulain" et d' "Un Poisson nommé Wanda". Oui, je sais, je suis doué pour dénicher les plus improbables références et plus encore pour les marier entre elles... Mais, croyez-moi, il y a des raisons objectives à ces idées saugrenues, si, si, et je le prouve !

Pour Amélie Poulain, il y a Paris, le canal Saint-Martin (mais sans les ricochets), la folie douce d'une jeune femme qui n'entre dans aucun moule. Bon, il faut tout de même reconnaître que Lou ne boxe pas dans la même catégorie qu'Amélie et que, question excentricité, elle met l'héroïne de Jeunet KO dès le premier round...

Pour Wanda, là, ça tient à une scène du roman de Frédéric Aribit qui en rappelle une autre, l'une des plus célèbres du film. On n'y cause ni russe ni italien, mais meubles Ikea, à part ça, on retrouve la même situation désopilante et décalée, avec une Lou qui déploie des trésors de persuasion pour les sortir de ce bien mauvais pas.

Au-delà des anecdotiques jeux de références, qui sont tout à fait personnelles, et donc, tout à fait critiquables, il y a un élément incontournable : la première partie du "Mal des ardents" est un bonheur de joie, de fantaisie, de sympathique dinguerie... On se croirait revenu au temps des étudiants potaches capables de toutes les blagues, même les pires, par simple plaisir de provoquer.

Lou, elle, ne provoque pas. Elle est. Elle est libre, un point c'est tout ! Ce qui l'entoure, elle semble s'en moquer comme de sa première chemise. On se demande même si elle perçoit véritablement ce qui l'entoure. On pourrait plutôt croire qu'elle vit dans un monde imaginaire, qui n'appartient qu'à elle seule, comme lorsque, soudain, elle se met à diriger un orchestre qu'elle seule entend...

Je n'imaginais pas me retrouver embarqué dans ce genre de délire, et, comme le narrateur, je suis resté pantois, mais aussi sous le charme de cet ouragan que rien ne paraît pouvoir arrêter, et surtout pas les conventions sociales les plus élémentaires. Ca donne la pêche, la banane, toute la corbeille de fruits, tant qu'on y est, et on se demande bien où tout cela va nous mener.

Et puis, soudain, plus de son, plus d'image... Lou s'écroule et le roman change d'âme du tout au tout. Finie, la douce folie revigorante, place au drame. A l'inquiétude, aux questions... Mais qu'arrive-t-il à cette jeune femme qui semblait incarner la vie, la liberté ? C'était trop beau pour être vrai, le retour sur terre n'en est que plus dur...

A ce point du billet, je dois faire un choix : comment parler de ce mal des ardents, qui donne son titre au livre, ou contourner l'obstacle pour vous laisser découvrir de quoi il s'agit par vous-même. Le révéler serait une facilité, cela ouvrirait un tas de portes, il y aurait énormément de choses à dire, mais rien qui ne se trouve pas dans le livre. Alors, prenons l'autre option...

Les plus érudits d'entre vous, chers lecteurs, sauront d'ailleurs peut-être déjà de quoi il s'agit, mais je ne suis pas certain que cette expression parle à tous. Alors, évoquons plutôt le travail de Frédéric Aribit autour de ce mal terrible dont souffre Lou... En particulier son travail autour de différentes symboliques, comme celle du feu, par exemple.

Lorsque l'on rencontre Lou, on est frappé par son énergie, sa brillance, sa lumière ! Le français possède l'expression idéale pour la décrire : être tout feu, tout flamme. Ajoutez à cela le côté hypnotique et la chaleur que dégage le feu, et vous comprendrez que le narrateur se soit retrouvé aussi rapidement subjugué par la jeune flamme.

On se dit que, tel Icare, c'est lui qui va finir par se brûler les ailes, par se mettre en torche et par s'écraser au sol lorsqu'elle se lassera de lui. Mais, au contraire, c'est elle qui tombe en panne de combustible, aussi soudainement qu'une bougie qu'on souffle. Et on s'intéresse alors à ses différents symptômes, tout à fait insolites.

Il va falloir un moment pour comprendre de quoi souffre Lou, tout simplement parce que le mal des ardents n'est plus censé exister en 2017. Oh, il réapparaît bien de temps en temps, très ponctuellement, mais un cas comme celui de Lou est devenu plus qu'exceptionnel. Saura-t-on, et le narrateur le premier, raviver la flamme avant qu'elle ne s'éteigne ?

L'autre symbolique très forte, ce sont les couleurs. D'abord à travers le sonnet dans lequel Rimbaud les associe aux voyelles, les cruciverbistes émérites connaissent cela par coeur. Cette première partie du "Mal des ardents" est une explosion de couleurs et Lou est celle qui mène la sarabande, quand le narrateur apparaît plus terne encore à côté d'elle.

Les couleurs, elles vont s'estomper dans la deuxième partie, remplacées par le triste blanc hospitalier (souvent verdâtre, d'ailleurs). Mais, elles ne disparaissent pas complètement. Elles vont réapparaître sous forme de tableaux, puisque, dans la dernière partie, il sera beaucoup question de toiles de maîtres, autour d'une unique thématique, devenue une obsession pour le narrateur.

Et on le comprend ! Le voilà désemparé, aussi vite qu'il a été envoûté. Le charme est tombé, mais son attachement à Lou reste entier. Il est amoureux et il voudrait retrouver celle qui a su, avec sa douce folie, ravir son coeur. Alors, il essaye de comprendre et va se passionner pour ce mal des ardents, dont il découvre, comme beaucoup, si ce n'est l'existence, au moins la signification.

Au long du roman, Frédéric Aribit évoque ce mal, à travers certains événements extraordinaires ayant marqué l'histoire. Je vais toutefois préciser qu'il y a une petite licence romanesque, dans tout cela : le mal des ardents est une hypothèse parmi d'autres pour expliquer ces hécatombes, dont certaines font partie des plus importantes que l'humanité ait connues.

D'abord, ça paraît tomber comme un cheveu sur la soupe. Puis, il y a un pic, comme une épidémie. A son tour, le narrateur est contaminé par un mal qui le ronge : la curiosité. Il lui faut comprendre pour ne pas perdre espoir, comprendre ce qui lui a volé sa Lou, ce qui a transformé la boule d'énergie pure dont il est tombé amoureux en un corps inerte et froid.

Alors, il s'y plonge corps et âme, remuant une gigantesque masse de documents, usant à l'envi de la sérendipité, creusant le sujet jusqu'à en devenir spécialiste et racontant ses découvertes à Lou. Il se fout du regard désapprobateur des parents de Lou (et de sa bigote de mère, en particulier, qui la fait soudain passer d'Amélie Poulain à Carrie...) comme elle se foutait du regard des autres.

Au gré de ses recherches, il met alors en évidence le fonctionnement fabuleux de l'imagination humaine et l'effet d'entraînement qu'on appelle l'imaginaire collectif. Le mal des ardents, de tous temps, et même jusqu'au siècle dernier, a engendré les récits (et les représentations) les plus délirants, les théories les plus folles et les suspicion de complots les plus extravagants.

Au point qu'on se demande si les plus atteints ne sont pas ceux qui ont survécu aux épidémies ! Ce mal des ardents, c'est l'exemple parfait de ces situations dans lesquelles l'ignorance, l'inconnaissance ou l'incapacité à expliquer des phénomènes entraîne le jaillissement des croyances les plus irrationnelles, les superstitions les plus solides et les rumeurs les plus tenaces...

Pourtant, paradoxalement, ce n'est pas du tout l'effet que ce mal a eu sur le narrateur. Non, sa rencontre avec Lou l'a dessillé. Une sorte de Pentecôte, si, vous savez, quand les apôtres ont reçu le Saint-Esprit sous la forme de flammes ! Le prof de lettres, plan-plan, sans relief, sans aspérité, a découvert avec elle ce sentiment qui n'a pas de prix : la liberté.

L'ardeur de Lou s'st révélé être une folie, elle-même conséquence d'une grave maladie... A l'image d'un roman comme "Korsakov", d'Eric Fottorino, dans lequel la maladie du personnage principal l'aide à réinventer sa vie de façon idéale, tout en le tuant à petit feu, le narrateur réalise l'absurdité de cette situation dans laquelle, derrière l'apparence d'une vie rêvée, c'est le néant qui se cachait...

Un dernier mot, qui va concerner la musique. Je suis rapidement passé dessus jusque-là, mais Lou est violoncelliste, elle gagne sa vie en donnant des concerts et en enseignants la musique dans un conservatoire. Avouez que, d'un seul coup, après avoir lu son portrait, il vous prend comme une envie de vous (re)mettre au solfège !

La musique est aussi présente que la peinture dans le roman de Frédéric Aribit. Peut-être même plus encore. Et un morceau en particulier : la symphonie n°6 de Tchaïkovsky... On l'entend dans le livre, c'est le morceau qui dirige soudainement Lou, une baguette de pain à la main, alors qu'il n'y a que le silence autour d'elle...

Ce morceau revient comme un leitmotiv, avant qu'on réalise que ce n'est pas un leimotiv, justement. Non, c'est la structure du livre qui est celle de cette symphonie : un premier mouvement qui s'ouvre sur un court adagio (dont lentement) avant de se poursuivre en allegro non troppo, la vie pépère du prof vient de croiser celle de Lou...

Puis, deuxième mouvement, allegro con grazia, la relation entre les deux prend de l'ampleur, s'envole, le narrateur est emporté par le tourbillon. Troisième mouvement, allegro molto vivace, c'est le climax ! Et enfin, quatrième et dernier mouvement, adagio lamentoso, même si le vocabulaire musical n'est pas votre tasse de thé, je pense que vous aurez compris que le soufflet est retombé...

Ah, j'allais oublier : cette symphonie numéro 6 est surnommée la Pathétique, ce qui évoque donc la souffrance. Frédéric Aribit raconte sa création et l'on comprend alors que le choix est tout sauf anodin... On retrouve encore une fois de fortes symboliques qui parsèment tout le roman. Car, sous ses airs légers, de prime abord, on a en main un livre remarquablement construit, sombre et passionnant.

Et, avant de vous laisser avec Tchaïkowsky (et Bernstein, tant qu'à faire), une conclusion pour boucler la boucle : si vous avez lu le billet sur "Vera", de Karl Geary, vous aurez remarqué la différence de ton, qui reflète celle des deux romans. Pourtant, dans les deux cas, on a bien une histoire d'amour improbable, une héroïne qui nous tourneboule et une inclination vers la tragédie... CQFD !

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