mercredi 25 octobre 2017

"Le joueur, lui, n'a plus qu'à espérer battre au rythme du hasard et surfer sur les émotions, au moins pendant les quelques instants qui lui donneront l'illusion d'être enfin adoubé, touché par la grâce, réchauffé dans sa nuit et sa solitude glaciales, le jeu est le roi de l'illusion, un prestidigitateur, le serpent tentateur" (Pierre Bordage).

Lorsqu'on parle d'addiction, le jeu n'est sans doute pas la première réponse qui vient à l'esprit. Et pourtant, s'il ne s'agit pas d'une dépendance liée à un produit que l'on ingère, elle fait d'importants dégâts. Le jeu, au coeur du dernier roman de Pierre Bordage ("Tout sur le zéro", au Diable Vauvert, dont est tiré la citation en titre de ce billet), est aussi un des sujets centraux d'un polar qui vient de sortir : "la Chance du perdant", de Christophe Guillaumot (en grand format aux éditions Liana Levi). Près de dix ans après avoir reçu le fameux prix du Quai des Orfèvres (en 2009, pour "Chasses à l'homme", ce capitaine de police nous emmène à Toulouse, cadre d'une série mettant en scène un flic hors norme : Renato Donatelli, surnommé le Kanak. C'est surtout une plongée dans le travail quotidien d'un service méconnu, la brigade des courses et jeux, qui dépend de la police judiciaire, mais qui est loin d'être l'affectation reine... Un polar qui réussit à allier noirceur et humour, pour une série que l'on a envie de voir se poursuivre.



Au SRPJ de Toulouse, le service des courses et jeux est un placard. Même pas doré. Sanctionnés pour des raisons différentes, Renato Donatelli, alias le Kanak, et Jérôme Cussac, surnommé Six, doivent donc prendre leur mal en patience et s'habituer à leurs nouvelles missions, pas toujours exaltantes, comme le montre leur première scène : le démantèlement d'un loto-bouse (si, si, ça existe).

Ce duo est assez mal assorti : Cussac, l'officier, est encore sous le choc de l'affaire qui lui a valu son transfert dans la brigade, ce qui n'est pas une promotion et il semble bien frêle à côté de son subordonné. Donatelli, lui, est une montagne : originaire de Nouvelle-Calédonie, il mesure presque deux mètres, possède une stature de colosse et un caractère franc et nature.

Renato possède une candeur (à moins qu'il ne la joue avec habileté ?) qui fait qu'on ne se méfie pas trop de lui. Appelant tous ceux qu'il croise "Gros chameau", sa manière de sympathiser, distribuant des "gifles amicales" à ceux qui ne lui reviennent pas (le genre de gifles qui rappellent celle qu'Obélix balance aux Romains), il ne paraît pas toujours très malin, et c'est ce qui fait sa force : on le sous-estime.

Mais, il a aussi le gros défaut de ne pas savoir se faire discret. Or, c'est justement ce qu'on lui demande. Un énième coup d'éclat, lors du fameux loto-bouse, vaut aux deux punis de nouvelles réprimandes. La commissaire Bachelier ne veut plus entendre parler d'eux, sinon ça bardera encore plus pour leur matricule.

Alors, ils décident de se tenir tranquille, de se limiter à la mission de base de la brigade des courses et jeux : contrôler que tout se passe bien dans les lieux dédiés à ces activités. Et particulièrement les casinos. Il s'agit de veiller au respect des lois en vigueur, mais aussi de repérer d'éventuels tricheurs. Rien de bien passionnant, a priori, mais ils n'ont pas le choix.

Pendant ce temps, le capitaine Trichet, de la Criminelle, l'ancien équipier de Cussac, qui bosse en solo depuis que son collègue a été muté, est sur un tout autre genre d'affaire. Une drôle d'histoire, à vrai dire, enfin, drôle, pas vraiment. C'est même assez dramatique. La mort d'un homme retrouvé dans le compacteur d'ordures de la station locale de tri...

Rien n'indique qu'il s'agisse d'un homicide, au grand dam du flic, qui rêve d'enquêtes prestigieuses, de crimes médiatiques et d'arrestations à grand spectacle. Au lieu de ça, il se retrouve par une journée pourrie dans cet endroit qui pue terriblement. Et vérifications faites, l'intuition première se confirme : la vidéosurveillance montre qu'il s'agit d'un suicide. Affaire classée !

Affaire classée, vraiment ? Trichet est un bon flic et même si cette affaire ne semble pas vouloir aller plus loin, le choix de cet homme de se jeter sciemment dans un compacteur pour y connaître une mort horrible l'intrigue. Alors, sans vraiment savoir pourquoi, il mène l'enquête. Et découvre des éléments laissant penser que la victime était accro au jeu. Un vrai motif de suicide. Affaire classée !

Affaire classée, vraiment ?

Avant d'aller plus loin, je précise que "la Chance du perdant" est le deuxième roman mettant en scène le personnage de Renato Donatelli. Le premier, "Abattez les grands arbres", paru d'abord aux éditions Cairn, reparaît en même temps que "la Chance des perdants", dans une nouvelle édition également chez Liana Levi.

Je n'ai pas lu cette première enquête, mais les histoires sont indépendantes, donc ce n'est pas si grave. En revanche, on y trouve des éléments personnels importants pour comprendre comment les deux personnages principaux se retrouvent aux courses et jeux, plutôt que dans leurs précédents services. Une situation qui concerne plus Cussac que le très placide Renato.

Malgré tout, on a l'impression de démarrer vraiment la série avec leur mutation, leur prise de marque, leur apprentissage du travail en commun. Cussac est un bon flic qui a commis des erreurs et les paye au prix cher, mais il se rend compte aussi au contact de Renato qu'il lui manque un sens pratique au quotidien que le Kanak possède, apparemment de manière innée.

Dans "la Chance du perdant", un événement va plonger Cussac, déjà pas bien vaillant au départ, dans une dépression qui va l'entraîner dans une descente aux enfers dont on se demande jusqu'où elle ira. A cette occasion, on le voit se faire la remarque que le meneur de leur brigade, c'est le gardien de la paix Donatelli et non lui, l'officier. Une complicité naît, qui devrait grandir au fil de leurs enquêtes.

Renato, lui aussi, est aux prises avec des soucis personnels dans "la Chance du perdant". Ils concernent Grand Mama, chez qui vit Renato depuis son arrivée en métropole. Aujourd'hui très âgée, cette ancienne danseuse qui a connu son heure de gloire il y a bien longtemps a perdu son autonomie. Renato va devoir faire des choix douloureux...

Reste que les personnalités très différentes des deux policiers est aussi une facette importante du livre, où le noir et l'humour s'entrecroisent. Il y a de forts moments de tension, que ce soit dans les scènes les touchant personnellement ou dans celle concernant l'intrigue centrale, mais il y a aussi des scènes de comédie et du comique de situation, comme la Fiat 500 de fonction dans laquelle doit monter le géant Kanak.

Voilà pour les personnages principaux, auxquels vont venir s'ajouter deux autres personnages, mais je vous laisse découvrir qui ils sont, comment ils vont rejoindre la brigade et comment va se passer leur intégration... C'est aussi un des aspects amusants de cette série : on sort du cadre très classique des polars, avec un service où tout n'est pas permis, mais pas loin...

Bon, j'ai choisi d'attaquer ce billet en présentant les éléments qui devraient servir de fondations à la série en priorité. J'ai finalement très peu parlé de l'intrigue de "la Chance du perdant", mais on va pouvoir y venir, en essayant de ne pas trop en dire, car la construction de cette histoire est très bien fichue, se dévoilant peu à peu. On est vraiment dans une série de polars à la française.

Forcément, puisqu'on imagine bien qu'à un moment Six et le Kanak vont se retrouver impliqués dans l'enquête, il va être question du jeu. Du jeu, de l'addiction qu'il entraîne et des conséquences funestes que cela peut avoir pour ceux qui en souffrent. Mais, rapidement, on a la puce à l'oreille : se suicider pour fuir cette addiction, on le comprend aisément, mais pourquoi une telle mise en scène ?

Comme Trichet, qui a quand même un nom prédestiné pour se retrouver sur une enquête qui touche au jeu, le lecteur s'interroge sur ce suicide si particulier, dans un endroit où l'on accède pas facilement, avec pour résultat une souffrance qui doit être abominable. Il y a des limites à la culpabilité, s'infliger ça, ce n'est pas anodin.

L'habileté de Christophe Guillaumot, c'est de jouer justement sur le pouvoir de l'addiction, de mettre en scène un personnage qui n'a plus rien à perdre, expression bien malheureuse quand on sait qu'il lui reste effectivement quelque chose à perdre : sa vie. Sans oublier qu'il existe une autre addiction peut-être plus dangereuse encore, celle du pouvoir et de la domination...

Ironie du sort, c'est le hasard qui va aiguiller Renato sur cette histoire. A cause d'une fresque murale. Du street art représentant le visage du suicidé du compacteur. Une coïncidence qui ne peut pas en être vraiment une. Excellent limier, Renato va se démener pour remonter cette piste et faire avancer une enquête qui va soudain prendre de bien plus grandes proportions.

J'ai évoqué la construction du roman, vous verrez qu'elle est assez atomisé, avec différents fils narratifs dont on ne comprend pas tout de suite comment ils vont pouvoir se réunir. Quel est le rôle exact des personnages qu'on va qualifier de secondaires (même si le mot est un peu inadéquat) et où tout cela va-t-il nous mener ?

C'est efficace, addictif, alternant agréablement les pics de tension et les scènes plus détendues, voire intimiste. On apprend à connaître les deux flics que l'on devrait suivre dans de nouvelles aventures, et on s'attache à eux. Le lecteur que je suis adorerait se faire appeler gros chameau par Renato et la situation de Cussac fait mal au coeur, même si son comportement, compréhensible, peut agacer.

Quant à l'intrigue, elle ne se développe pas sur un rythme de thriller, mais les engrenages s'assemblent petit à petit pour arriver à la révélation de ce qui se passe réellement à Toulouse. On a la sensation de lire un roman qui pourrait être le scénario d'une série télévisée, avec ses intrigues secondaires (dont un clin d'oeil à "The Shield") entourant son intrigue principal, ses états d'âme et ses affaires personnelles.

J'ai vraiment envie de retrouver Renato et Cussac (la fin de "la Chance du perdant" ouvre d'ailleurs la porte à une suite directe), de les voir s'installer dans leur nouveau rôle, de faire de leur placard un service capable de quelques exploits retentissants. Le duo tient vraiment la route, dans leurs différences autant que dans leur complémentarité, et une amitié pleine de pudeur et de sincérité.

Cela tient sans doute à la personnalité de l'auteur : il est flic lui-même, capitaine au SRPJ de Toulouse et responsable de cette fameuse section courses et jeux, dont il ne donne pourtant pas l'image la plus flatteuse dans ce roman. Décidément, les policiers qui se lancent dans l'écriture sont légion en ce moment, mais leurs points de vue divers offrent une palette de contextes et d'histoires très large.

On se doute que Christophe Guillaumot s'inspire de son expérience professionnelle pour élaborer ses histoires, mais il y puise aussi pour ses personnages. A commencer par Renato Donatelli, directement inspiré d'un de ses anciens collègues, originaire de Wallis mais possédant la même carrure, la même bonhomie et le même franc parler que son alter ego de papier.

Oui, je suis curieux de découvrir la suite de cette série, car elle touche aussi à un sujet, le jeu, qui est finalement assez peu traité, alors qu'on se dit qu'il pourrait inspirer bien des histoires. Le Seuil avait publié deux romans de James Swain, ancien joueur professionnel. Cette série mettait en scène Tony Valentine, un ancien flic chargé de démanteler les arnaques visant des casinos. Sans suite, hélas.

Le point de vue de Swain est sensiblement différent de celui de Guillaumot, même si la brigade toulousaine s'étoffe au cours de "la Chance du perdant", apportant des, disons, compétences nouvelles qui pourraient, à l'avenir, permettre de mener des enquêtes qui pourraient rappeler celles écrites par James Swain.

Et, en attendant de retrouver une nouvelle enquête du Kanak et d'un Six, espérons-le, dans une meilleure forme, physique comme morale, il est fort possible que je patiente en lisant "Abattez les grands arbres", ne serait-ce que pour comprendre ce qui se cache derrière ce magnifique titre. Et que Christophe Guillaumot s'installe durablement dans mes envies de lecture...

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