lundi 8 janvier 2018

"Eh bien, si vous réussissez les tests, (...) vous deviendrez une des douze personnes – et peut-être même la seule – à vivre la plus grande aventure de tous les temps".

Cette lecture, c'est un peu une mise en abyme pour le lecteur. En effet, notre roman du jour est paru à l'origine (et se déroule donc) en 1970, il n'a été publié chez Denoël qu'en 1993 et arrive fin 2017 dans la collection Folio SF. Une mise en abyme, parce que le sujet central... c'est justement le voyage dans le temps. Un thème rebattu, a-t-on envie de se dire, et pourtant, tout cela sort de l'ordinaire. D'abord, du fait de sa date de parution, mais aussi par la manière dont se déroule le voyage... D'ailleurs, on se demandera si on a en main un livre de SF ou un roman fantastique... "Le Voyage de Simon Morley", de Jack Finney (traduction d'Hélène Collon), est un tout cas une lecture très prenante, ajoutant une trame de thriller au contexte du voyage dans le temps et utilise la question du paradoxe temporel de manière très intéressante. C'est aussi une formidable balade dans New York, la mégapole de 1970 et la cité pas encore gigantesque de 1882, où l'on peut constater à quel point la ville a changer en moins d'un siècle...



Simon Morley se rêvait artiste, mais comme il faut bien vivre, il a dû choisir une carrière dans la publicité, où ses talents de dessinateur font merveille. Mais, à 27 ans, il est loin d'être comblé, il se cherche. Professionnellement, personnellement. Sentimentalement, aussi. Il a une relation avec Kate Mancuso, mais cela n'a rien d'un engagement à long terme, pour l'instant.

Un jour, Simon reçoit la visite d'un inconnu qui souhaite s'entretenir avec lui. Il s'appelle Rube Prien, c'est une ancienne star du football américain universitaire qui, depuis sa retraite sportive, a poursuivi sa carrière au sein de l'armée. Et, de but en blanc, sans lui expliquer du tout la nature du projet, il propose à Simon de tout quitter pour participer à une expérience aussi exceptionnelle que secrète.

Simon, hésitant mais curieux, accepte de retrouver Rube dans un endroit à l'écart de l'agitation de Big Apple. Un endroit qui ne paye pas de mine, où travaille le professeur Danzinger, maître d'oeuvre du projet. Un scientifique, pas un militaire. Mais, sa théorie a vite été récupérée par l'armée, car ses implications pourraient être stratégiquement décisives...

Et voilà ce que proposent Rube et Danzinger à un Simon Morley ébahi : être un pionnier, faire partie d'un groupe de femmes et d'hommes triés sur le volet pour mener des tests afin de découvrir si l'on peut voyager dans le temps... Imaginez votre réaction, si on vous proposait cela... Simon Morley est partagé, entre incrédulité et envie d'en savoir plus. Il n'est pas au bout de ses surprises.

Car, la théorie du professeur Danzinger n'a rien à voir avec la machine à explorer le temps imaginée par Wells, avec la noëlite 3 élaborée par Noël Essaillon ou avec la DeLorean du docteur Emmett Brown. Pour Danzinger, il suffirait de s'immerger dans la période que l'on voudrait visiter, de rompre les amarres qui nous rattachent au présent pour se rendre là où l'on veut pour s'y rendre.

Pour cela, Danzinger préconise de vivre comme à l'époque que l'on veut visiter, dans un lieu qui rappelle cette époque. L'idéal, c'est de trouver des lieux qui n'ont que très peu changé à travers les âges, des villages, des rues, des paysages, des monuments... Tout ce qui a gardé un caractère très authentique. Et si l'on y plonge assez longtemps, alors, on doit pouvoir passer d'une époque à l'autre...

Pour faciliter ce voyage immobile, l'hypnose devrait aider à franchir le dernier pas. Mais, attention ! Ceux qui réussiront à voyager dans le temps devront évidemment prendre garde à ne pas influencer le passé pour ne pas modifier le présent, c'est une règle que les cobayes, comme Simon, s'engagent à respecter absolument !

Aussi improbable que cela puisse paraître, Simon Morley accepte de relever le défi. Reste à choisir le lieu et l'époque dans lesquels il a envie de se rendre. Simon a sa petite idée là-dessus : Kate lui a confié un mystère touchant à sa famille adoptive, le suicide de son grand-père, Andrew Carmody, un homme d'affaires qui fut proche du président Grover Cleveland dans les années 1890.

Personne n'a jamais compris pourquoi Carmody s'était tiré une balle dans la tête, alors que son fils, Ira, n'était encore qu'un enfant. Il n'a laissé derrière lui qu'une lettre bien étrange, au texte incompréhensible et une pierre tombale avec un motif bizarre gravé dessus. Sur l'enveloppe, le cachet indique la date du 23 janvier 1882.

Et voilà que Simon Morley se met en tête d'élucider le mystère du suicide d'Andrew Carmody en retournant en 1882, afin de découvrir celui ou celle qui a posté la lettre et comprendre pourquoi son contenu, assez ésotérique, a pu entraîner, des années plus tard, le geste de Carmody. Et Simon connaît le cadre idéal pour tenter sa chance, puisque c'est Rube lui-même qui le lui a montré.

Ce lieu, c'est un bâtiment, construit justement à cette période : le Dakota building (je rappelle que le roman a été publié en 1970, 10 ans avant que cet immeuble ne devienne mondialement célèbre avec l'assassinat de John Lennon à sa porte). C'est l'un des derniers vestiges de cette époque à New York et l'un des appartements était justement encore libre en janvier 1882.



Il n'y a donc plus qu'à mettre en oeuvre le protocole élaboré par le professeur Danzinger, à s'installer dans cet appartement, à y vivre comme on vivait en 1882 pendant quelques jours, à se détendre... Et lorsque le moment sera venu, à pratiquer une séance d'hypnose, en espérant que cela suffira à franchir les 90 années qui séparent le présent de la mise à la boîte de la lettre fatale...

Vous vous doutez bien que cela va fonctionner, sinon, le roman ne ferait pas près de 650 pages. Et Simon va se retrouver en 1882 pour mener l'enquête. Une situation délicate, car il doit s'habituer à la vie très différente de cette époque, il doit entretenir le moins de rapports possible avec les gens pour ne pas risquer d'influencer leurs destins...

Et surtout, il doit s'habituer à une ville qu'il ne reconnaît tout simplement pas... New York, en 1882, n'a pas grand-chose à voir avec ce que l'on connaît d'elle aujourd'hui, et particulièrement Manhattan : pas de skyline, le Dakota building est l'un des premiers immeubles à être construit et il reste encore à taille humaine. La course folle à la hauteur n'est pas encore lancée.

Il n'y a pas de statue de la Liberté, seule sont bras brandissant la torche est visible dans un des parcs de la ville, attendant qu'un jour, peut-être, le reste de son immense corps le rejoigne. La 5e avenue n'a rien de la luxueuse artère où les plus grandes marques veulent avoir pignon sur rue. Et si Broadway n'a pas encore des enseignes lumineuses un peu partout, on y circule difficilement.

On est même surpris, lorsqu'on s'éloigne du coeur de la ville, de se retrouver quasiment à la campagne, ou en tout cas, dans des zones faisant plus penser à des villages ou des faubourgs qu'à l'une des plus importantes mégapoles mondiales. Et Simon, qui connaît bien la ville telle qu'elle est en 1970, peine à s'y retrouver, se demande s'il n'hallucine pas...

Bon, je joue les touristes, d'une certaine manière, et cela peut sembler accessoire. Pourtant, c'est un élément important du roman, cette découverte d'une autre ville. Outre son enquête, Simon se comporte comme n'importe quel voyage découvrant un nouveau pays, une nouvelle ville : il observe. Et mieux : il fixe.

Simon est un artiste, un dessinateur talentueux, alors, il croque ce qu'il a autour de lui, les personnes qu'il rencontre. Et puis, mieux encore, lorsqu'il va se faire prêter un appareil photo, il va pouvoir réaliser des clichés de ce monde nouveau, enfin, de ce monde ancien, mais nouveau pour lui. Un vrai boulot de journaliste, de globe-trotter, sauf que c'est le temps qu'il arpente.

Ces dessins et ces photos, on les voit dans le roman, Simon est le narrateur du roman et il illustre ses propos avec ces images. Les références sont données en fin d'ouvrage, dans la postface de Jack Finney, et, à travers elle, c'est un monde qu'on fait revivre. A l'époque où Finney écrivit cette histoire, internet est encore embryonnaire. Mais le lecteur de 2018, lui, peut prolonger le voyage grâce à un moteur de recherche.

"Le Voyage de Simon Morley" débute donc comme je vous l'ai dit, avec ce qu'on peut considérer comme un préambule, même si c'est un peu rude de simplement considérer ces éléments ainsi. Le coeur du récit, c'est bien sûr le séjour de Simon en 1882 et son enquête, menée comme une sorte de thriller fantastique assez troublant.

En effet, il y a quelque chose de passif dans les agissements de Simon, au moins dans un premier temps : il respecte les règles établis et essaye d'interagir le moins possible avec les New-yorkais de 1882. Il ne s'agit pas pour lui d'intervenir, puisque, au départ, il ne cherche que l'identité d'une personne ayant mis une lettre à la boîte.

Et puis, de fil en aiguille, l'action et la tension montent de plusieurs crans, Simon est débordé par les événements et tout cela devient très spectaculaire, avec un point culminant qui s'appuie d'ailleurs sur un fait réel. Le voyageur a mis le doigt dans l'engrenage, lui qui ne voulait surtout pas être impliqué va se retrouver dans une situation bien inconfortable...

Oh, on pourrait passer en revue les différents rebondissements qui vont émailler ce voyage, mais bien sûr, ce serait trop en dévoiler sur le roman, son intrigue et sur les personnages que va être amené à côtoyer lors de ces semaines. Je ne sais pas si Jack Finney avait lu "l'Assassin habite au 21", ou vu son adaptation cinématographique, mais je n'ai pu m'empêcher d'y penser.

Le nom de Jack Finney n'est sans doute pas inconnu pour certains lecteurs. Et pas seulement à cause du "Voyage de Simon Morley". On lui doit également un roman qui a beaucoup inspiré les cinéastes, puisque, en 1955, paraît "l'Invasion des profanateurs", son premier roman. On a bien un romancier qui a marqué son époque par son imagination.

Instinctivement, on a envie de classer immédiatement "le Voyage de Simon Morley" en science-fiction, puisque le voyage temporel relève, depuis Wells, de ce genre précis. Et pourtant, ici, Finney imagine un voyage où la technologie ne tient aucune place, c'est l'hypnose qui remplace machines et substances diverses.

Bien sûr, on a un savant à l'origine du projet et la présence de Danzinger repose sur une réflexion entre science et philosophie. Mais, on est aussi tout proche du fantastique, car il semble bien difficile d'expliquer avec des équations ou des raisonnements scientifiques clairement établis la manière dont Simon réussit à se projeter dans le passé.

D'ailleurs, l'un des points de départ de l'histoire, c'est que tout le monde n'est pas égal devant cette méthodologie : 12 personnes ont été retenues, dont Simon, mais combien d'entre elles réussiront à voyager ? Et celles qui y parviendront seront-elles aussi "efficaces" que le jeune homme, qui se révèle un sujet exceptionnel.

Entre la concentration, la capacité à faire le vide, à oublier son présent pour s'imbiber comme une éponge de l'autre époque où l'on veut aller, la réceptivité à l'hypnose et la capacité à l'auto-hypnose, il y a bien des obstacles devant lesquels les individus se montreront très différents. Mais, pas besoin de savoir changer une pièce sur une machine extrêmement complexe.

Reste au lecteur à adhérer ou pas au projet, ce qui est, somme toute, assez amusant : l'hypnose pourrait ainsi faire débat, après tout, on touche à des pratiques qui en laissent beaucoup sceptique et à qui on dénierait sans doute le nom de science. Mais, alors, dans ce cas, pourquoi accepter la construction de machines ou la conception de produits pharmaceutiques sur des bases scientifiques indémontrables ?

Bref, il y a sans doute débat à avoir : science-fiction ou fantastique... Je ne vais pas trancher, je n'en ai pas les capacités, mais c'est vrai que j'ai eu plus la sensation d'être dans un roman fantastique que dans de la pure SF. Après tout, l'une des idées de Finney, c'est que le temps est poreux, puisque l'on peut passer d'une époque à l'autre en créant les conditions optimales. Alors, pourquoi les genres littéraires ne le seraient-ils pas aussi ?

"Le Voyage de Simon Morley" est aussi un roman politique. Ca peut sembler assez secondaire, mais c'est bien présent. A travers le rôle du gouvernement américain, qui finance ces recherches secrètes, et de l'armée, qui dirige les opérations. Difficile de ne pas imaginer que, derrière ce mécénat, ne se cache pas quelques idées inavouables...

Simon Morley fait d'ailleurs le même raisonnement au fil du récit. Il prend conscience que ce qu'il réalise pourrait avoir des conséquences très importantes, voire dramatiques : modifier le passé pour mieux contrôler le présent... En cette période particulière, guerre froide, assassinat de JFK, naissance du concept de complexe militaro-industriel, tout cela prend une connotation très spéciale.

Et puis, il y a la comparaison naturelle entre les deux époques, un petit côté "c'était mieux avant", parfois, mais qui pose de vraies questions et permet une discrète mais bien réelle critique de la société de consommation installée au tournant des années 1960-70. Fnney évoque aussi à travers son personnage des questions comme l'environnement ou la condition féminine.

Le dernier point concerne le dénouement du roman, avec un twist que je trouve très malin et très pertinent. Comme tout ceux qui se sont frottés à la question du voyage dans le temps, Jack Finney doit faire avec le paradoxe temporel. Il fait de cet élément un ressort important de son histoire, en imposant à Simon de faire très attention à ne pas laisser trop de trace.

Bien sûr, Simon s'éloigne de cette ligne directrice, mais sans rompre avec elle. Il reste attentif à ne pas influencer trop la vie de ses nouveaux congénères, malgré les traditionnelles erreurs en forme d'anachronismes qui font le sel de ce genre d'histoire. Finney joue avec le temps, avec sa porosité, avec la possibilité de passer d'une époque à l'autre, et renverse les codes. Jusqu'à ce final surprenant.

Et une question qui grandit au fil des pages : vaut-il mieux vivre en 1882 ou en 1970 ? Ou en 2018 ?

Le bras de la future statue de la Liberté, dans Madison Park.

P.S. : il existe une suite, "le Balancier du temps", publiée l'année de la mort de Jack Finney, en 1995. En France, elle est également parue chez Denoël, mais elle est désormais indisponible... Sans préjuger de la qualité de ce roman, il serait bien que les éditions Folio se penchent dessus, si possible, pour compléter le diptyque...

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