samedi 6 janvier 2018

"Les records ne sont pas battus par des gens raisonnables redoutant la mort".

Si, comme moi, vous êtes sortis un peu frustrés de la lecture de "l'Aviatrice", de Paula McLain, parce que l'aviation n'y tient qu'une place minimale, alors, lancez-vous dans le livre dont nous allons parler aujourd'hui. Car l'aviation y est le sujet central, à travers le destin exceptionnel d'une pionnière, détentrice de nombreux records, une femme d'un courage exceptionnel, et pas seulement lorsqu'elle se trouve aux commandes de coucous dans lesquels nous n'aurions pas très envie de monter... Dans "Une trace dans le ciel" (en grand format aux éditions Arléa), Agnès Clancier retrace une grande partie de la vie et du parcours de Maryse Bastié, une héroïne au destin marqué par la mort, une vedette en son temps, mais dont le nom parle certainement moins au public aujourd'hui, même si on donne régulièrement son nom à des établissements scolaires, des rues (dont celle dans laquelle elle vivait, à Limoges), des bâtiments publics, etc.



Le 21 mars 1944, Maryse Bastié est arrêtée et conduite au 11, rue des Saussaies. C'est l'une des entrées du palais Beauvau, notre actuel ministère de l'intérieur. Mais, sous l'Occupation, cette adresse faisait bien plus frémir ceux qui y étaient conduits. En effet, c'est là que la Gestapo avait installé ses bureaux parisiens.

Oh, la rue des Saussaies n'avait rien à voir avec les locaux de la rue Lauriston : ici, on ne pratique pas la torture. Mais, y être... "invité" n'est pas pour autant une bonne nouvelle. Les interrogatoires y sont poussés et on ne sait pas vraiment ce qu'il adviendra une fois qu'ils auront fini de poser leurs questions. Mais rien de bon, forcément...

Maryse Bastié est enfermée dans une cellule, sans savoir ce qu'on a prévu pour elle. Elle attend son heure et, pendant cette interminable et angoissante attente, elle laisse vagabonder son esprit. Pour s'occuper l'esprit, se rassurer, ne pas penser à ce qui pourrait se passer. Et elle repense ainsi au chemin parcouru, depuis Limoges, où elle est née en 1898 et où elle a grandi.

Une enfance heureuse, au sein d'une famille modeste, mais sans histoire. Déjà, Marie-Louise, que tout le monde appelle Maryse, se montre plutôt casse-cou, mais elle est encore loin d'imaginer ce que sera son destin. Elle n'est encore qu'une jeune fille, ouvrière dans une usine de chaussures, mariée très jeune et très tôt mère d'un garçon, Germain.

S'est-elle mariée trop jeune ? Est-ce cela qui explique l'échec de ce mariage, qu'elle fait tout pour rompre rapidement ? A cette époque, obtenir le divorce quand on est presque encore une enfant n'a rien d'évident, même avec un enfant à charge. Germain, la meilleure chose qui soit ressortie de cette union trop vite conclue.

Et puis, la guerre arrive. Une guerre que tout le monde prédit courte, et qui n'en finira plus. Une guerre effroyablement meurtrière, qui n'épargne pas la famille Bombec (le nom de naissance de Maryse), comme tant d'autres familles en Europe et au-delà. Une guerre qui sera la Der des ders, juré, craché. Mais, c'est aussi de cette guerre que va naître la vocation de la jeune Maryse.

Lors de ce conflit, une nouvelle arme est apparue : l'aviation. Ces merveilleux fous volants qui se battent au-dessus du sol à bord de leurs drôles de machines, on les surnomme les as. Et parmi eux, Louis Bastié, lieutenant aviateur, que Maryse a choisi comme filleul de guerre. C'est d'abord lui qu'elle voit et à qui elle rêve. Et puis, il va lui transmettre le virus de l'aviation qui ne la quittera plus.

On est encore au tout début de l'aviation, la fiabilité des appareils est pour le moins aléatoire et voler reste extrêmement dangereux. Mais quelle sensation ! Depuis toujours, l'homme rêve de voler, et voilà ce rêve devenu réalité. Dans la douleur, la peine, le danger, mais c'est un fait : des hommes décollent et vont d'un point à un autre grâce à ces machines rudimentaires.

Des hommes, et bientôt des femmes, même s'il leur faudra, comme toujours et pour n'importe quelle activité, faire doublement leurs preuves. Maryse Bastié va faire partie de ces pionnières, volant malgré l'incrédulité masculine. Son premier exploit sera de passer sous les câbles du pont transbordeur en construction à Bordeaux.



Un exercice auquel personne ne voulait vraiment se frotter, accompli sans trembler dans des conditions loin d'être optimales. Et vous verrez que cet exploit, qui rappelle celui de Charles Godefroy passant sous l'Arc de Triomphe, quelques années plus tôt, va se prolonger, car le plus difficile n'a peut-être pas été ce que l'on croit.

Puis, ce sera Paris et le début d'une incroyable chasse aux records. Des records qui, déjà à l'époque, pouvait paraître un peu absurdes : voler le plus longtemps possible sans aller nulle part, faire des ronds dans le ciel pendant des heures et des heures dans un confort plus que spartiate, avec le risque de finir par un crash fatal...

Mais c'est ainsi, voler est une véritable drogue dont ces fondus et fondues ne peuvent plus se passer une fois qu'ils y ont goûté. A la question "Que ressentez-vous lorsque vous êtes là-haut ?", la réponse de Maryse Bastié est claire, sans une once d'hésitation : "Je voudrais ne jamais redescendre". On en aurait presque envie d'insulter Newton, les pommes et la gravité...

La description de ces vols fait tout simplement froid dans le dos. Avec le recul, qu'on aime ou pas prendre l'avion, ce que nous raconte Agnès Clancier est juste impressionnant et flippant. Et, pour reprendre le type de ce billet, on se dit clairement que Maryse Bastié n'était pas raisonnable et qu'elle n'avait absolument pas peur de la mort.

Pour ce qui est de la raison, je crois que les paragraphes ci-dessus l'expliquent et le détail est dans le roman. Mais, simple indication, imaginez qu'avec son 1,54m et son poids plume, Maryse Bastié peut à peine bouger dans son habitacle. On y est à l'étroit, donc, sans doute salement mal assis et loin de disposer de tout le confort moderne, y comprit en cas de besoin pressant...

Les premiers records battus par Maryse Bastié concernent la distance parcourue et le temps passé en l'air. Elle sait donc parfaitement, lorsqu'elle grimpe à bord de son appareil, qu'elle va souffrir atrocement, avant même de se dire qu'elle pourrait y laisser sa peau. Pas trop besoin d'en dire plus : il n'y a rien de raisonnable dans tout ça...

On pourrait ajouter à tout cela une concurrence exacerbée (qui n'exclut pas les amitiés ou le respect, d'ailleurs, mais qui est tout de même impitoyable) entre les aviatrices, qui ont leurs propres records. Une concurrence qui pousse aux plus extrêmes folies, seules garanties de pouvoir vivre d'une passion qui, mine de rien, ne permet pas toujours de vivre.

Pilote professionnel, au masculin comme au féminin, ce n'est pas vraiment un métier, c'est d'abord un sacerdoce. Entretenir, voire posséder un avion, coûte très cher, et les pilotes, pour gagner de l'argent, doivent accepter des postes de représentants ou jouer la carte publicitaire, déjà... Mais, c'est précaire, surtout eu égard aux risques pris...

On découvre, à travers cette histoire, la grande famille des pionniers de l'aviation, et l'expression n'est pas tant cliché que cela. C'est encore, dans les années 1920 et 1930, un petit monde, on se croise, on discute, on échange.. Les amitiés se nouent facilement, comme si la qualité d'aviateur et d'aviatrice rapprochait, comme si on partageait quelque chose qui dépasse le commun des mortels.

Ah, la mort, on y vient... Elle est omniprésente dans le roman, dans la vie de Maryse Bastié. Elle plane, c'est le cas de le dire, au-dessus d'elle lorsque débute le roman. Arrêtée par la Gestapo, elle sait ce qu'elle risque. Parce qu'elle a choisi de résister plutôt que de se résigner et d'accepter ce qui ne pouvait pas l'être.

Mais la mort l'accompagne depuis si longtemps, elle l'a eu tant de fois à ses côtés que cela ne devrait pas l'impressionner plus que ça. A la différence que, cette fois, elle ne contrôle pas les événements. Oui, rue des Saussaies, puis à la prison de Fresnes, pour la première fois de sa vie, Maryse Bastié ressent la peur, la peur de mourir, crue, acide.

Cette mort, elle l'a défiée tant de fois au cours de ces années. A chaque fois qu'elle a pris les commandes d'un avion et qu'elle s'est posée sans encombre, ou plutôt sans bobo, elle a fait un bras d'honneur à la Faucheuse qui n'attendait que le moment propice pour abattre la lame de son outil... Mais, elle y a échappé.

Au contraire de tant d'autres, et pas les moins doués, qui y ont laissé leurs vies. Ceux qui, avant même que Maryse s'intéresse à l'aviation, ont payé de leur vie les tentatives pour réussir à voler. Ceux tombés au champ d'honneur, pendant la Première Guerre mondiale, ceux qui ont poursuivi leur carrière ensuite jusqu'à ce qu'un incident réussisse ce que l'ennemi n'avait pas su faire.

Ceux et celles qui voulaient absolument battre des records ou réussir des traversées inédites. Ceux qui ont travaillé au développement de l'aviation commerciale, d'un continent à l'autre, par-dessus les océans, accélérant les communications entre les hommes... Les Guynemer, Védrine, Nungesser, Coli, Mermoz et tant d'autres, qui ont fait progresser l'aviation...

Et puis ceux qui vont tomber lors de cette deuxième guerre, à bord d'appareils tellement plus fiable, tellement plus perfectionnés, abattus par l'ennemi, Marcel Reine, Guillaumet, et même Saint-Ex... Et je ne parle ici que des personnages que l'on croise au fil du roman, la plupart français. Ailleurs aussi l'hécatombe sera terrible...

Mais pas Maryse, elle a toujours remporté le défi lancé à la camarde. Comme si elle avait un compte personnel à régler avec elle. Peut-être est-ce là qu'il faut chercher les raisons qui ont fait de Maryse une "trompe-la-mort" d'exception : sa vie avait déjà été marquée par la mort avant qu'elle choisisse de devenir aviatrice.

Des décès de proches qui vont la bouleverser profondément alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente, un frère, un oncle, tombés pour la France... Des morts qui la touchent de près, il y en aura d'autres encore, tellement douloureuses, tellement injustes... Tant de spectres autour de Maryse Bastié, tant de souvenirs heureux qui se fanent...

La mort... On pourrait élargir encore la question, mais on sortirait quasiment du livre. Ah, le bémol, le même que pour "l'Aviatrice", d'ailleurs, avec un sourcil froncé, en plus : pourquoi ne pas raconter la fin de la vie de Maryse Bastié ? Au sein du roman, en annexe, peu m'importe, mais il me semble que ça aurait été tout à fait pertinent.

A la fois en raison du contexte qui va suivre l'arrestation de Maryse Bastié, mais aussi parce qu'on est encore en plein dans ce duel livré à la mort, qui ressemble furieusement aux assauts des premiers as de l'aviation. On s'évite, on se jauge, on se sème, on fait preuve de virtuosité, mais gare si on laisse une fenêtre de tir...

Nonobstant, "Une trace dans le ciel" est l'occasion de découvrir ce personnage tout à fait passionnant. Là encore, la notion de roman est importante, ce n'est pas une pure biographie, mais ce livre peut-être un marchepied vers une autre lecture, une biographie plus formelle, plus approfondie aussi. Mais l'essentiel est là, et l'on sort admiratif de cette femme, de son abnégation, de son courage.

Un courage qui a donc dépassé le cadre de l'aviation, avec son activité remarquable pendant l'Occupation. Un courage qui lui a permis de défier un monde très masculin et d'imposer ses exploits contre les préjugés et les habitudes solidement ancrées dans la société. On pourra d'ailleurs noter que le petit monde des pilotes (mot androgyne) semble bien moins sexiste que l'ensemble de la société...

Et puis, le dernier point, c'est ce constat : oui, effectivement, les records établis par Maryse Bastié peuvent paraître futiles, absurdes, sans intérêt... Et pourtant, qu'ils aient été établis par des hommes ou par des femmes, qu'il s'agisse de durée ou de distance, de traversée de mer ou d'océan, de vol en ligne droite ou autre, tous ont contribué à faire évoluer et progresser l'aviation.

Sans ces femmes et ces hommes, sans tout ceux qui ont donné leurs vies, l'aviation civile n'aurait pas connu une évolution aussi rapide. En moins d'un demi-siècle, on a passé le mur du son, vingt ans de plus et le Concorde réussissait des vols supersoniques... Et voilà qu'on apprend, au moment où je lis ce livre, que 2017 est la première année que l'aviation civile passe sans aucune victime...


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