mercredi 31 octobre 2018

"Comment quatre cents personnes peuvent-elles se faire massacrer sans que quiconque aille y regarder de plus près ?"

Décidément, beaucoup de romans évoquent la question yougoslave, ces temps-ci. Après avoir évoqué le dernier roman de Jérôme Ferrari, le premier roman de Marco Magini sur le terrible massacre de Srebrenica ou encore le polar du duo Schünemann/Volic où la question du Kosovo est centrale, voici un thriller judiciaire américain par un des maîtres du genre. Cette fois, direction la Bosnie pour une affaire dramatique, dont les conséquences pourraient être énorme. Dans "Représailles" (paru aux éditions Lattès ; traduction de Philippe Bonnet), Scott Turow traite diverses questions très fortes : les tensions qui demeurent sur les territoires de l'ex-Yougoslavie, la question des Roms, qui n'intéresse pas grand-monde, la CPI et ses pouvoirs si limités, la traque presque impossible des criminels de guerre ayant organisé et encouragé le nettoyage ethnique. Un roman où tout est imaginaire et pourtant terriblement plausible, porté par des personnages très intéressants. Avec un invité surprise : les Etats-Unis, sur la sellette dans ce dossier...


Bill Dix Boom avait une vie presque parfaite : une famille, un travail qui le passionnait, une belle maison... Avocat depuis près de 15 ans dans un cabinet du comté de Kindle après y avoir été procureur en début de carrière, il était marié, père de deux enfants. Et puis, au tournant de la cinquantaine, il a tout envoyé balader...

Il s'est séparé de son épouse, provoquant de grosses disputes avec ses enfants, désormais adultes, puis il a démissionné de son poste. Et il est même encore allé plus loin : pour faire vraiment table rase de ce passé qu'il ne supportait plus, il accepte la proposition de Roger, son ami de longue date : quitter également son pays pour accepter un poste de juge à la Cour Pénale Internationale, à La Haye.

On peut difficilement faire changement de vie plus radical, mais un élément extérieur a joué dans le choix de rejoindre les Pays-Bas : la famille de Bill est originaire de ce pays, ses parents, disparus peu de temps avant son changement de cap, ont émigré avant sa naissance et n'ont jamais vraiment évoqué leur existence avant leur traversée de l'Atlantique.

Pour Bill, il s'agit d'une sorte de retour aux sources, mais s'il ignore s'il pourra retrouver les traces de sa famille dans ce pays. On sent chez lui une hésitation, peut-être une crainte de ce que cela pourrait lui apprendre... Mais, à son arrivée, peu de temps pour la généalogie, car il se retrouve avec sur son bureau un dossier fort délicat...

En 2004, dans un village de Bosnie, aurait eu lieu un terrible massacre : quatre cents personnes auraient été ensevelies vivantes dans un ancien puits de mine qu'on a rebouché à coup d'explosifs. En fait, les habitants d'un camp de réfugiés proches du village, tous des Roms qui avaient dû quitter le Kosovo cinq ans plus tôt, poussés à l'exil par les tensions ethniques...

Et c'est sans doute la raison principale pour laquelle cet événement horrible a pu passer aussi longtemps inaperçu : le sort des Roms n'intéressent personne à travers le monde. Mais voilà qu'un témoin s'est présenté à la CPI pour raconter ce qu'il a vu, plus de dix ans auparavant, et raconter les circonstances de ce qui est, manifestement, un effroyable crime.

Ferko Rincic n'est pas seulement le premier témoin à se manifester, il est, selon ses dires, l'unique survivant. A ses côtés, Esma Czarni, une avocate londonienne d'origine rom elle-même qui a pris fait et cause pour cette communauté chassée de partout, négligée par tous les Etats, et de très longue date. En portant plainte à la CPI, elle espère sensibiliser au sort de ces parias.

Reste à savoir qui a pu commettre un tel crime, car les informations de Ferko ne vont pas aussi loin. A vrai dire, elles sont même très incomplètes dans ce domaine : il évoque bien des uniformes, mais sans plus, il évoque des mots en langue bosniaque, mais avec un accent particulier... Bref, le témoignage est aussi important qu'il reste flou.

Une enquête difficile s'annonce pour Bill, et pas uniquement parce qu'il ignore à peu près tout de la situation de la région des Balkans, des forces en présence, des liens tacites entre des communautés opposées de longue date... Mais il est opiniâtre, décidé à montrer ce qu'il sait faire au sein de sa nouvelle structure.

Et puis, un autre élément va bientôt lui donner un supplément de motivation : non loin du camp de réfugiés où vivaient les victimes, se trouvaient des bases américaines installées depuis l'intervention de l'OTAN sur le théâtre yougoslave. Et, si la logique voudrait que le massacre ait été perpétré par des Tchetniks, les terribles paramilitaires serbes, des GI's pourraient être impliqués...

Soudain, Bill Dix Boom se retrouve pris au piège : en tant qu'Américain, il sait qu'il n'a plus le droit à l'erreur : s'il ne découvre pas la vérité, on dira qu'il est juge et parti s'il favorise les soldats US ou qu'il est un traître s'il les montre du doigt... Peu à peu, il comprend que, dans sa volonté de tout changer, il a été bien naïf et a peut-être accepté ce poste un peu trop vite...

Depuis le formidable "Présumé innocent", Scott Turow, ancien procureur adjoint des Etats-Unis à Chicago devenu écrivain après avoir démissionné, s'est imposé comme un des grands noms d'un genre qu'on peine, hélas, à transposer en France : le thriller judiciaire. Originalité : la plupart de ses romans forment un cycle, mais pas une suite.

Chaque livre met en scène des personnages différents, travaillant dans le comté fictif de Kindle, un lieu qui s'inspire ouvertement de Chicago, la ville d'origine de Turow et celle où il a fait sa carrière d'avocat. D'un livre à l'autre, on peut voir passer des personnages des précédents romans, mais sans qu'il y ait de véritables personnages récurrents.

Pour la première fois, dans "Représailles", un de ses personnages s'éloigne de Kindle County et même du droit américain pour s'intéresser au droit international. C'est l'occasion pour Scott Turow d'évoquer la Cour Pénale Internationale et son fonctionnement, sachant que les Etats-Unis n'ont jamais ratifié le statut de Rome, signé en 1998.

On sait très bien que les USA craignent que certaines de leurs activités sur les théâtres extérieurs puissent tomber sous le coup de la CPI. Que l'organisme agisse comme un outil de pression politique et pas uniquement comme une structure judiciaire. C'est dans ce contexte aussi que s'inscrit la trame de ce roman, dans laquelle sont impliqués des Américains.

On mesure alors l'un des enjeux de cette affaire, qui est déjà comparée dans le roman au massacre de My Lai, lors de la guerre du Vietnam. On est face à un crime de guerre et ses auteurs pourraient finir devant la CPI. Ce que les autorités américaines voudraient, si l'hypothèse s'avérait exacte, certainement éviter. Et cela déclencherait certainement ce qu'en droit international on appelle communément un beau bazar. Ou un sérieux incident diplomatique, je ne sais plus.

L'alternative, ce serait une action des paramilitaires serbes, ce qui serait nettement plus politiquement correct, il faut le reconnaître. D'autant que, au-dessus de ces Tchetniks, ces impitoyables combattants nationalistes, plane l'ombre de l'insaisissable Laza Kajevic, un des criminels de guerre les plus recherchés au monde, ancien chef des Serbes de Bosnie.

A ce point du billet, quelques explications contextuelles : j'ai évoqué Kindle County, de la même manière, le village où a eu lieu le massacre au coeur du livre est sorti de l'imagination de Scott Turow. Tout comme le massacre lui-même. En revanche, la présence des camps américains aux alentours est une réalité.

Cela explique que l'auteur ait fait le choix de créer son personnage de criminel de guerre serbe. Pour autant, il ne l'a pas fabriqué à partir de rien, car même si sa biographie diffère en de nombreux points, certains éléments, en particulier physiques, mais pas seulement, font penser au tristement célèbre Radovan Karadzic, qui fut président de la République serbe de Bosnie au lancement de la guerre.

A travers cette histoire, qui reste un roman et même un thriller judiciaire (il y a donc son lot de rebondissements, de retournements de situations, d'action, d'amour et de trahison), c'est aussi l'occasion pour Scott Turow d'évoquer le fonctionnement de la CPI. Et particulièrement le décalage entre le rôle qui lui revient et les moyens dont elle dispose.

"A la CPI, on a de grandes responsabilités, mais aucun pouvoir", dit un des personnages à Bill en préambule d'un topo lucide mais désenchanté sur cet organisme. Et il met en particulier en évidence un déficit certain d'autorité, qui n'est pas sans rappeler la situation de l'ONU, d'ailleurs. Difficile de ne pas dresser un parallèle avec "Comme si j'étais seul", de Marco Magini, malgré la différence de contexte.

Comment lutter contre des criminels de guerre ayant le sang de milliers de victimes sur les mains avec les moyens du bord, simple émanation des lois internationale, mais sans personne pour assurer l'ordre nécessaire pour les faire respecter. Enquêter en milieu très hostile sur des questions qui fâchent tout le monde sans véritable couverture policière ou militaire, ce n'est pas évident.

A travers l'enquête de Bill, qui cherche à étayer les déclarations de son témoin vedette par quelques faits concrets, on mesure la difficulté de la tâche qui incombe aux juges de la CPI et le temps qui passe entre la commission des actes et la tenue des procès... Et l'on se dit qu'un magistrat moins romanesque que celui-là a du souci à se faire pour arriver à quoi que ce soit.

D'ailleurs, il suffit de regarder l'histoire récente : certes, les principaux criminels de guerre serbes ont été arrêtés et déférés devant la CPI, mais après de longues cavales, soutenus par de puissants alliés, politique et religieux, et bénéficiant aussi sans doute de la mansuétude de certains pays occidentaux, qui auraient sans doute pu les retrouver bien plus tôt...

Scott Turow va toutefois un peu plus loin : il élargit le cadre de son histoire à la vie quotidienne de ceux qui travaillent à la CPI. La Haye est finalement une petite ville, tout le monde connaît tout le monde et se côtoie, même lorsque les intérêts professionnels s'opposent. On suit la vie de Bill dans cette ville et ce pays qu'il découvre et ses rencontres.

Une vie aux antipodes de celle qui était la sienne à Kindle, un rythme bien moins stressant malgré les enjeux. Là encore, le décalage est flagrant, troublant même, une sorte de dolce vita qui s'oppose à l'horreur des cas traités par la CPI... Et une quête plus personnelle que mène Bill, celle de ses origines, de son passé familial.

Enfin, "Représailles" est un roman dont l'un des thèmes forts est la situation des Roms, en Europe de l'est, mais finalement à travers le monde, puisque partout, ils sont plus sûrement rejetés qu'accueillis. Scott Turow évoque l'histoire de ce peuple qui a toujours souhaité vivre en marge des sociétés officielles, ce qu'on ne leur a jamais pardonné.

Le point de départ est terrible : 400 Roms assassinés d'une manière sordide, et... rien. Entre 2004 et 2015, personne n'a semblé s'inquiéter de la disparition soudaine de tout un camp de réfugiés, et le fait qu'il s'agisse de Roms n'y est sans doute pas pour rien. On se rend compte de cette animosité que suscite cette communauté partout où elle passe et il faut passer au-dessus de ces préjugés pour découvrir la vérité.

Le personnage d'Esma, riche, séduisante, charismatique, puissante, est un porte-parole idéal pour cette cause. Elle, on l'écoute. Et parce qu'elle soutient Ferko, on lui prête attention en oubliant pour une fois qu'il appartient à un peuple honni... L'image est encore une fois bien plus forte que le simple concept de vérité dans cette société hyper-médiatisée.

Puisque j'évoque Esma, terminons ce billet en parlant des personnages marquants du livre. Bill est le personnage principal, mais il rentre plutôt dans la catégorie antihéros. C'est un avocat et, même s'il ne rechigne pas à se rendre sur le terrain, quitte à se mettre en danger, ce n'est pas non plus l'archétype du héros sans peur et sans reproche ; il fait juste son job.

Esma est déjà plus intéressante. Dans un roman noir, elle serait certainement la femme fatale. Mystérieuse et redoutable, rien ne peut l'empêcher de mettre en oeuvre le projet qu'elle s'est donné, la cause des Roms. Dans ce grand théâtre qu'est la justice, où chacun sert un camp particulier, où des alliances se font et se défont, il vaut mieux l'avoir avec soi...

L'autre personnage marquant, c'est Attila... Dans un univers qu'on imagine volontiers très masculins, entre magistrats et militaires, elle apparaît comme une espèce d'électron libre, au caractère bien trempé, connaissant tout le monde et connue de tous, capable de trouver au milieu de nulle part ou presque le truc dont vous avez besoin. Une factotum qui a fait des affaires dans ce bourbier des Balkans...

Là, je ne dresse qu'n portrait rapide, vous verrez en lisant le roman, qu'en plus de cela, elle est loin de passer inaperçue et que, lors de leur première rencontre, Bill s'est trouvé fort surpris de la voir devant lui... Ajoutez une gouaille et, à sa manière, un vrai charisme, pas du même genre que celui d'Esma, cependant, et vous aurez une petite idée de ce personnage qu'on garde en mémoire.

Comme souvent, ce billet veut couvrir tant de choses qu'il donne l'impression de partir dans tous les sens. Mais, il faut reconnaître à "Représailles" une vraie richesse de fond, autour de l'enquête centrale et de ce qui va en sortir. La mécanique est d'une remarquable précision, emmenant le lecteur sans cesse dans des directions inattendues.

Bill Dix Boom voulait du changement, il n'est pas déçu du voyage, tant ce premier dossier va lui donner du fil à retordre et le placer au coeur des événements. Ou plus exactement une pièce sur un échiquier à qui on ne laisse pas sa liberté de mouvement, mais qui entend bien la prendre, coûte que coûte. Parce que sa mission est la quête de la vérité, de vérités, même, pas toutes bonnes à dire...

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