samedi 1 août 2015

"Les Allemands ne sont qu'un ennemi parmi d'autres, plus coriace que les autres, certes, mais nous en viendrons à bout !"

Je rassure tout le monde, aucune allusion à une quelconque actualité du moment, dans ce titre, mais à une période que les moins de 20 ans, et même un peu plus, ne peuvent pas connaître. Un livre qui s'intéresse à un épisode de l'histoire contemporaine que, j'en suis certain, peu d'entre vous connaissent. En ce qui me concernent, j'ai découvert ces événements qui se sont déroulés dans ce qui est aujourd'hui la Namibie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La colonisation dans ce qu'elle a de pire, et certainement rien de positif, pour le coup. Elise Fontenaille elle non plus ne connaissait pas tout cela, elle l'a découvert par hasard en faisant des recherches pour un autre livre et elle a changé aussitôt de direction pour écrire "Blue book", sorti chez Calmann-Lévy, dont nous allons parler ce soir. Un livre dur, éprouvant mais aussi révoltant. Disons-le tout net : dans ce que l'Allemagne impériale a perpétré en Namibie, il y a tous les germes de ce que réalisera à son tour le nazisme trois décennies plus tard en Europe...



La Namibie est l'un de ces nouveaux Etats indépendants apparus assez récemment sur nos cartes et planisphères, avec les changements géopolitiques qui ont frappé le monde à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Avec la chute de l'Apartheid, la Namibie a pu devenir un Etat à part entière à cette époque.

Mais, son histoire est bien plus ancienne, évidemment, et, comme la plupart des pays africains, la région n'a pas échappé à la colonisation européenne. Pourtant, longtemps, ce territoire n'a pas intéressé grand monde. Les Portugais y sont bien passés à la fin du XVe siècle, mais ne s'y sont pas attardés, comme ils ont pu le faire sur d'autres territoires.

La faute, certainement, à des rivages difficiles d'accès, d'une part, mais aussi à un position qui n'avait rien de stratégique, ni rien de très emballant : le désert du Kalahari est tout proche et on est loin d'une terre promise où couleraient le lait et le miel. Alors, pendant des siècles, aucune des grandes puissances du Vieux Continent n'est allé voir de quoi il en retournait...



Mais, à la fin du XIXe siècle, le Kaiser Guillaume II souhaite que l'Allemagne fasse comme l'Angleterre et la France et se façonne un empire colonial digne de la puissance de son pays. Cette Weltpolitik va passer par la conquête de territoires hors d'Europe. En particulier en Afrique. On l'oublie, mais le Cameroun et le Togo, par exemple, ont été d'abord des colonies allemandes.

Plus au sud, il y aura le Sud-Ouest Africain, qui couvre l'actuelle Namibie. En 1885, Bismarck envoie un gouverneur pour diriger cette région, où, l'année précédente, un négociant allemand avait accosté, et y asseoir la présence allemande. Son nom, on le connaît : il s'appelle Heinrich Göring et son fils, Hermann, s'illustrera des années plus tard comme un des principaux barons du nazisme.

A partir de cette date, les peuples autochtones ne seront plus tranquilles. Car, pour Göring, mais pas seulement pour lui, puisque, en France, à la même époque, un certain Jules Ferry tient le même genre de propos, le principe de l'inégalité des race (comprenez : la supériorité de l'homme blanc) est une évidence qui doit aussi prendre effet dans cette région du monde.

Nombreuses sont alors les ethnies à vivre dans ce coin d'Afrique. Mais deux d'entre elles vont particulièrement souffrir de la présence allemande, car elles ne vont tout simplement pas se laisser faire. Il s'agit des Namas et surtout des Hereros, qui n'entendent pas céder aux diktats de ces nouveaux arrivants.

Vont s'ensuivre vingt années d'une effroyable répression aux allures de génocide, que Elise Fontenaille raconte dans ce récit ("Blue Book" n'est pas un roman), à travers le destin de certains protagonistes, comme le terrible Lothar Von Trotha, officier prussien impitoyable et prêt à tout pour obtenir ce qu'il veut, même à enfreindre les lois de la guerre les plus élémentaires, où, côté africain, deux figures : Samuel Maharero (qui prononce la phrase titre de ce billet) et Hendrik Witbooi.

Namas comme Hereros n'ont rien de peuplades primitives (je n'emploie pas le terme de façon péjorative, je le précise) : les uns et les autres ne découvrent pas l'homme blanc, ils ont même été évangélisés depuis un moment, d'où, pour beaucoup d'entre eux, ces prénoms bibliques qu'ils portent. Leur mode de vie s'est déjà en partie occidentalisé, mais les Hereros restent encore un peuple de bergers nomades.

Pourtant, rien n'y fera et l'Allemagne, ne réussissant pas à les faire plier, va décider d'éliminer ces empêcheurs de coloniser en rond. Expéditions punitives, brimades, violences, viols, asservissement progressif... Autant d'événement qui vont pousser les Hereros, en particulier, à la révolte. Les Allemands seront alors sans pitié...

Les massacres perpétrés pousseront les Namas à leur tour à se rebeller pour tout simplement vivre, et même survivre, dignement, mais rien n'y fera. On installera même pour terminer le travail, un camp de concentration sur une île au nom qui fait envie : Shark Island... Les rares témoignages font état de l'horreur connue par celles et ceux qui y furent internés.

Au final, en trois décennies, jusqu'à ce que, en 1915, la colonie allemande soit renversé par les troupes de l'Union d'Afrique du Sud, cette politique sanguinaire aura réduit les populations namas et hereros au strict minimum et jamais ces peuples ne s'en remettront. Littéralement, on les a effacées de la carte, car, avec ces drames successifs, c'est leurs cultures entières qui auront quasiment disparu...

Alors, bien sûr, dans "Blue book", Elise Fontenaille raconte tout cela, l'horreur, l'indicible, l'ignoble. Elle ne s'appesantit pas dessus, elle donne simplement les informations nécessaires pour comprendre l'ampleur de ce drame humain qui, aujourd'hui, est non seulement complètement oublié, mais, en plus, dont une partie des descendants allemands sont plutôt fiers de nos jours.

Eh oui, comme en Afrique du Sud, avec les Afrikaaners nostalgiques de l'Apartheid, il semble bien qu'en Namibie, certains regrettent l'Allemagne et sa grandeur. Et peut-être même encore ce qui suivra, autrement dit, le Reich... Les idées les plus nauséabondes sont malheureusement celles qui s'ancrent les plus profondément, il faut croire...

Mais, le livre de l'écrivaine lorraine ne s'arrête pas là. Peut-être vous demandez-vous pourquoi elle a choisi d'intituler son récit "Blue book"... Eh bien, parce que ce "Livre bleu" fut le seul document officiel, le seul rapport rédigé sur le massacre des Namas et des Hereros. Un ouvrage qui, au lieu d'avoir du retentissement et de faire scandale à sa publication, sera au contraire mis sous le boisseau et carrément détruit.

Ce Blue Book est le symbole terrifiant, révoltant, des arrangements et des chantages diplomatiques qui se sont déroulés tout au long de la première partie du XXe siècle. Le partage de l'Afrique entre grandes puissances européennes a donné lieu à divers marchandages bien peu glorieux, mais surtout, lorsque les Anglais et les Français ont voulu faire pression sur l'Allemagne avec ce rapport, Berlin a menacé de révéler les vilains secrets coloniaux de Londres et Paris...

Car on s'offusquera à la lecture du livre d'Elise Fontenaille de ce que les Allemands ont commis en Namibie, mais que dire des camps de concentration ouverts en Afrique du Sud par les Anglais, lors de la guerre des Boers ? Ou des massacres perpétrés par l'armée française au Maroc, sous la houlette du général Mangin (arrière-grand-père d'Elise Fontenaille, sur lequel elle travaillait quand elle a découvert l'histoire du Blue book) ?

Bref, se dessinent à travers l'enterrement de première classe de ce rapport, l'épouvantable histoire coloniale européenne en Afrique et la lâcheté des dirigeants qui, bien avant Munich, ont donc, en toute connaissance de cause, couvert les agissements de Von Trotha et des autres envoyés du Kaiser Guillaume II dans le Sud-Ouest Africain.

C'est, je dois le dire, tout à fait révoltant, après la lecture des événements et des massacres, de découvrir ce qu'il est advenu du seul personnage courageux, intègre et objectif, le jeune juge Thomas O'Reilly, dont l'histoire n'a quasiment rien retenu et qui a, en outre, connue une fin qui peut laisser circonspect, et de son travail....

Et puis, il y a ce que l'on découvre et qui, avec le recul, fait carrément froid dans le dos. J'ai évoqué la présence du père de Hermann Göring, mais ce n'est rien. L'instauration de ce camp de concentration de Shark Island et ce qui s'y est passé rappelle furieusement ce qui sera mis en place en Europe à partir des années 30 et jusqu'au milieu des années 1940.

Ce que montre Elise Fontenaille, c'est à quel point les nazis, Hitler le premier, ont sans doute trouvé l'inspiration dans ce qui s'est passé en Namibie. Eux ne l'avaient pas oublié et ont retrouvera dans les écrits du Führer mais aussi dans les politiques raciales instaurées bien des choses qui étaient déjà expérimentées ou en germe lors de ce qu'il faut bien appeler également un génocide, même s'il est anachronique, puisque crée plus tardivement.

On croise ainsi un certain Eugen Fischer, homme à la carrière aussi brillante à ses yeux, qu'elle semblera sordide et épouvantable aux nôtres. Encore un qui a fait ses classes, si je puis dire, en Afrique du Sud-Ouest, et de quelle atroce manière, avant d'en inspirer d'autres. Hitler, oui, mais aussi, un certain Dr Mengele... Et qui ne sera jamais inquiété, ni pour ses actes, ni pour ses écrits...

Ce n'est pas la première fois que Elise Fontenaille met sa plume pleine d'humanité au service du récit de faits dramatiques. "Les disparues de Vancouver", on s'en souvient, était un livre de la même eau, car, derrière le fait divers qui en étaient le coeur, on trouvait des questions bien plus profondes autour du racisme en Amérique du Nord, et sur la manière dont on traite les femmes dans nos civilisations.

Dans "Blue book", elle essaye, et elle le fait bien, à travers un impressionnant travail documentaire, tant en termes de bibliographie que d'iconographie, de réhabiliter la mémoires de ces victimes innocentes d'une barbarie perpétrée par ceux qui sont censés, en tout cas, ils l'affirment, apporter la civilisation partout où ils passent... Rappeler le souvenir de personnalités fortes qui ont démontré leur courage pour s'opposer, en vain, à l'arbitraire et à l'immonde.

Et nous faire souvenir, en ces temps troubles qui nous guettent, que l'homme est bel et bien capable de répéter ces abominations un peu partout sur le globe, pour des mobiles divers et variés, avec un luxe de techniques pour rendre tout cela plus efficace... Faire disparaître un peuple, sa culture, son histoire, tout cela est d'autant plus réussi si le silence recouvre ces actes.

Alors, indépendamment de tout ce qui concerne l'écriture, les goûts littéraires, l'envie de se divertir par la lecture, etc., il est nécessaire et important de lire le "Blue book" d'Elise Fontenaille et, peut-être, également, de ressortir des oubliettes celui de Thomas O'Reilly, afin de ne surtout pas oublier. Pire, de ne surtout pas ignorer de tels événements.

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