mardi 4 août 2015

"Perdre un enfant est une maladie qu'on a peur de contracter. C'est une contagion dont on évite soigneusement les infectés".

Comme je le dis chaque année à la même période, l'été est vraiment idéal pour rattraper quelques retards de lecture ou corriger quelques oublis coupables. Bref, lire enfin des livres dont on a beaucoup entendu parler ou qu'on a réservés pour un moment calme... Quelques mois après le choc que fut la lecture de "Hématome", il était indispensable de retrouver l'univers sombre et terriblement violent de Maud Mayeras. C'est chose faite, avec la lecture de "Reflex", son second roman, paru chez Anne Carrière et disponible en poche chez Pocket. Une histoire sensiblement différente et pourtant, dans la parfaite continuité de son premier ouvrage. Et la certitude que la jeune femme s'impose un peu plus comme un auteur qui compte dans le paysage du thriller à la française. Attention, préparez-vous à un voyage poisseux et qui met fortement mal à l'aise, dont la tension monte crescendo pour atteindre un dénouement en forme de bouquet final...



Iris Baudry est une étrange jeune femme. Comme la tortue, elle semble vivre avec sa maison sur son dos. En clair, elle n'a que très peu d'affaires et, la plus importante est incontestablement son appareil photo, un Reflex dont elle ne se sépare jamais. Le reste, quelques vêtements qu'elle entasse vite fait dans son sac de voyage lorsque son téléphone sonne.

En effet, Iris reçoit régulièrement des appels qui la poussent à quitter son refuge. Elle est en effet photographe pour l'Inspection Judiciaire et son job consiste à photographier les scènes de crimes, en long, en large et en travers, surtout ne rater aucun détail, opérer du plan le plus large au plus serré, afin de permette aux enquêteurs, par la suite, de bénéficier d'un maximum d'informations.

Ce jour-là, lorsque le téléphone sonne, Iris se prépare pour se qui est devenue une routine. A la voir comme ça, pour la première fois, elle semble pour le moins réservée, sauvage, presque. En tout cas, assez peu sociable et liante. Et son bégaiement ne doit rien arranger. Son bouclier, sa protection contre le monde extérieur et les horreurs qu'elle côtoie, c'est cet objectif qui la coupe de la réalité.

Mais, en cette journée caniculaire, alors qu'elle a commencé à mitrailler le corps de l'enfant allongé sans vie dans l'enceinte sinistre d'une gare et ce qui se trouve tout autour, son supérieur, Ian Reisse, l'interrompt et lui intime de quitter les lieux. Apparemment, une erreur a été commise et jamais Iris n'aurait dû se retrouver là. La jeune femme renâcle dans un premier temps, voulant finir ce qu'elle a commencé, mais elle finit par céder.

Pourquoi une telle volonté de l'écarter ? Par peur de la replonger dans un passé douloureux. Onze ans plus tôt, Iris a perdu son fils, assassiné dans des conditions atroces. La vie d'Iris, on s'en doute, n'a plus jamais été la même depuis. Elle avait choisi de couper les ponts, de fuir, loin, et, même si l'on peut s'interroger sur ses choix professionnels, elle semblait avoir retrouver un certain équilibre.

Mais là voilà de retour dans cette région maudite et cette mort va réveiller en elle bien des démons. Et l'envie de renouer le fil là où il avait été interrompu. Enterrer la hache de guerre avec cette mère avec laquelle elle a toujours été en désaccord, semble-t-il. Alors, après ce camouflet, après avoir été chassée de la scène de crime, elle décide de retourner chez elle. Là où tout s'est déroulé...

Terrible surprise, lorsqu'elle arrive devant la maison familiale : il n'y a personne. Et Iris apprend bien vite pourquoi : sa mère, Diane Baudry, a été internée depuis un bon moment déjà. Et elle l'ignorait complètement... Oh, sa génitrice a toujours eu très mauvaise réputation dans le village, on la disait folle depuis longtemps, mais tout de même, ça fait un choc...

Et les retrouvailles, dans ce service froid, face à cette femme démente, est une des scènes les plus dures de ce roman, entre incompréhension, pitié, horreur et passé qui remonte, avec son cortège de vilains souvenirs... Mais, maintenant qu'elle est là et qu'on la tient éloigné de l'enquête sur la mort de l'enfant dans la gare, autant continuer...

"Reflex", c'est l'histoire de ce retour aux sources difficiles et douloureux, mais pas seulement. Au cours de son enquête, pour comprendre comment sa famille a pu en arriver là, et elle aussi, elle aura aussi une vision d'un passé plus ancien, nettement moins sombre, en apparence, en tout cas. Cependant, cette quête de vérité va lui en apprendre beaucoup. Et la vérité est pour le moins brutale...

Je n'en dis pas plus, si ce n'est que le récit d'Iris, puisqu'elle s'exprime à la première personne, est régulièrement interrompu pour laisser place à une autre histoire. Bien sombre, elle aussi. Je ne vais pas m'étendre sur ce contrepoint, simplement vous dire qu'il s'agit d'une histoire de famille, là encore, qui débute, et pas sous les meilleurs auspices, au début des années 1920...

Je n'en dis pas plus, car l'un des grands intérêts de "Reflex" est de parvenir à relier ces deux récits qui ne semblent avoir aucun rapport l'un avec l'autre. Voilà pourquoi il me semble prudent de laisser dans l'ombre cette partie du livre, qui vient s'intégrer comme la dernière pièce d'un puzzle, dans la dernière partie du récit.

"Reflex" est classé en thriller par son éditeur, et je le comprends, surtout pour la partie finale, qui se débride et s'accélère. Mais, l'univers dans lequel évolue Iris dans la plus grande partie de ce livre est plutôt celui d'un roman noir, angoissant, poisseux, comme j'ai écrit plus haut. Et cette ambiance, auréolée de bien des mystères, est l'un des ingrédients centraux du suspense élaboré par Maud Mayeras.

Tout d'abord, ça peut sembler étrange, mais on n'a aucun point de repère géographique. Et, mine de rien, ignorer où se déroulent les faits désoriente franchement. Ensuite, il y a cette météo caniculaire, le genre de chaleur qui étouffe, oppresse et ajoute au poids des désespoirs et des culpabilités. La chaleur est omniprésente, comme une poussée de fièvre qui grimpe, qui grimpe...

Tous ces éléments, ainsi que les relations pour le mois pesantes entre Iris et sa mère, m'a fait penser à l'univers d'un Pierre Pelot, dans sa période "romans noirs", à commencer par son plus connu, "l'été en pente douce". Sans oublier le mystère qu'on voit planer mais qui ne révèle ses secrets qu'à la toute fin. Maud Mayeras ne ménage pas son lecteur, et le lecteur aime ça.

Comme dans "Hématome", ce climat installé par l'auteur est l'une des grandes forces du livre. Il n'est pas aussi foncièrement violent que dans ce précédent livre, mais tout concours à l'angoisse qui monte : ce que l'on apprend d'Iris, la mort inexpliquée de son fils, la folie de sa mère, la rencontre éprouvante entre les deux femmes, etc.

Le second récit, lui, en revanche, est plus concrètement violent, mais avec ce point commun qu'il s'agit d'une histoire, entre guillemets, ordinaire. La vie comme elle se déroule et qui peut se montrer terriblement cruelle avec les êtres. Bon, ordinaire, j'exagère peut-être un peu, mais disons que ce sont des destins complexes et pas franchement privilégiés qui nous sont proposés là.

Pour autant, devant ces tragédies, ces événements difficiles, ces destins cabossés, le lecteur se trouve mal à l'aise. Oh, égoïstement, ce n'est pas ce qui arrive aux personnages en tant que tel qui crée ce malaise, mais bien la sensation de ne rien maîtriser du tout et de ne pas savoir où l'on met les pieds. Difficile de cerner ces différents personnages et l'on sent l'imminence d'un drame se rapprocher.

Et puis, on a cette narratrice, Iris, au ton si froid et détaché, qui semble raconter son histoire sans véritable affect. Une coquille vide, coupée du reste du monde, qui ne semble vivre réellement que lorsqu'elle a l'oeil collé à l'objectif de son Reflex et son casque sur les oreilles. Isolée du vivant, absorbé par l'image, la reproduction d'un réel, qui plus est morbide.

Oui, Iris intrigue, interroge. Les bribes que l'on a concernant son existence, la relation délicate avec cette mère et cette rupture avec les racines, tout cela ne suffit pas à assouvir la curiosité du lecteur. Il manque des éléments, des clés de compréhension... Et sans elle, il faut le reconnaître, on a un peu de mal à compatir avec la jeune femme qui nous est présentée.

Iris se raconte presque comme dans un journal. Chaque chapitre la concernant débute par un paragraphe sur le mode "j'aime/j'aime pas". Avec des "j'aime pas" largement majoritaire, il faut le reconnaître. On ressent à travers ces quelques lignes récurrentes le mal-être de cette jeune femme qui ne s'est jamais remise, on le comprends aisément, de la perte qu'elle a subie.

Durant les quelques jours sur lesquels l'histoire de "Reflex" s'étale, on la voit enfin se confronter au réel. Mais de quel réel s'agit-il ? Là encore, les points d'interrogation qui constellent cette histoire nous obligent à la plus grande prudence. Néanmoins, peu à peu, on se dit que les cicatrices non refermées qui font encore souffrir Iris sont plus nombreuses que celle liées au décès de son fils.

Et nous voilà au thème central de ce roman : la maternité et les relations entre une mère et son/ses enfant(s). Iris, au premier chef, bien sûr, mais pas seulement elle. Toute l'histoire, d'un bout à l'autre, pourrait se résumer à cela, à la matrice dont nous sommes sortis et qui conditionne ce que nous deviendrons.

La relation de la mère à l'enfant... Peut-être la plus belle chose qui soit dans notre monde. Mais, parfois, un hic, une anomalie et le bonheur simple s'évanouit pour laisser la place au pire. Que ce soit une relation compliquée, comme celle qu'on toujours entretenue Iris et sa mère, ou que ce soit la maternité violemment interrompue d'Iris...

Je ne développe pas plus, cela nous emmènerait trop loin dans l'histoire de ce roman. J'entends déjà quelques grognements, il me semble... Bref, laissons cela et achevons ce billet en évoquant le dénouement. J'ai parlé en introduction de bouquet final, il y a de cela, dans le sens que ce dénouement repose sur plusieurs révélations très fortes, et pas sur une seule.

D'un seul coup, le voile qui obscurcissait la vision du lecteur s'envole, la lumière se fait... et le panorama qui se dresse devant nous n'a pas grand-chose à voir avec ce que l'on pouvait imaginer. Cette montée en puissance du récit, qui était déjà très bien fichue dans "Hématome", est là encore menée avec habileté et efficacité.

Comme la fin de "Hématome" (promis, j'arrête de m'y référer !), j'ai pris un uppercut ou un direct, je ne sais pas, les deux, peut-être, qui m'ont mis KO. La violence latente ressentie tout au long du roman se déchaîne d'un seul coup. Et cette violence, c'est avant tout celle de la vérité, ces choses qu'il ne fait pas bon dire et encore moins savoir.

Avec "Reflex", Maud Mayeras confirme son talent pour construire des histoires d'une violence inouïe, qu'elle soit physique, psychologique ou les deux. Elle renforce son univers d'une noirceur effrayante qui contraste avec la jeune femme que l'on rencontre sur les salons. A l'image de bien des auteurs de thrillers, on ne peut s'empêcher de se demander ce qui peut la tourmenter à ce point pour que germe en elle de telles histoires.

Mais, d'un autre côté, elle entre dans la lignée de ces auteurs de thriller qui me semblent avoir succédé aux auteurs de contes de fée du passé et nous, lecteurs, nous recherchons ces croquemitaines capables de nous faire peur, ces récits éveillant en nous des émotions fortes, malsaines, même, par moments, histoire de se faire bousculer un peu, de se faire mettre les tripes et le cerveau sens dessus dessous.

Bien que très différent de "Hématome", dans le fond comme dans la forme, "Reflex" m'a paru poursuivre dans la droite ligne. Maud Mayeras construit quelque chose, elle explore des peurs ou des questions profondes qui la hante et elle en sort, comme on tire d'un alambic une quintessence, des romans qui marquent ces lecteurs. Vivement le prochain !

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