samedi 8 juin 2013

"Ô souverain béni, tu es l'élu de Dieu et toute résistance cédera sur ton passage...

... Tu pourras déployer tes ailes majestueuses, car ta gloire te survivra à jamais."

La citation est complète, citation au coeur du roman du jour et dont nous allons reparler dans le cours de notre développement. Un roman, je ne vous le cacherai pas, que j'ai hésité à mettre sur ce blog. En fait, en cours de lecture, je bouillonnais par moments, et puis, une fois terminé, je me suis dit qu'il fallait que je laisse de côté mes idées toutes faites sur ce qu'est un roman historique et que j'essaye de comprendre ce qu'a voulu nous dire l'auteur.  Avec "VIII" (en grand format chez MA éditions), une biographie très romanesque et très subjective du roi d'Angleterre Henry VIII, dont le personnage pourrait avoir inspiré le conte "Barbe-Bleue", à Perrault, Harriet Castor s'intéresse à la longue plongée dans la folie d'un enfant avenant, ouvert, charmant, qui, persuadé d'avoir un destin providentiel, va basculer faute de pouvoir parvenir à le réaliser... Un portrait raconté à la première personne qui permet de mieux appréhender la descente aux enfers d'un homme persuadé d'être l'égal de Dieu.


Couverture VIII


Hal est un enfant éveillé, à l'enfance semble-t-il protégée, privilégiée. Mais, brutalement, la réalité va faire irruption dans la vie du garçonnet quand sa mère, en personne, vient le chercher. Lui croit à un enlèvement, mais la présence d'Elizabeth va le rassurer. Il s'agit simplement de le mettre à l'abri car la situation exige la plus grande prudence, le royaume est menacé et la situation reste incertaine.

Hal est le Duc d'York, le titre porté par le second fils du roi d'Angleterre. Son père est Henry VII, premier souverain de la dynastie des Tudors. Son mariage avec Elizabeth d'York, mère d'Arthur, Prince de Galles, et donc de Hal, a mis fin à la Guerre des Deux-Roses, qui a déchiré le royaume d'Angleterre pendant des décennies.

Malgré tout, demeure la menace de celui qu'on surnomme le Prétendant, un homme qui affirme être le véritable Duc d'York et le frère de la Reine. Une situation ambiguë, car, ce Duc-là est officiellement mort depuis des années déjà. Bref, l'agitation est grande et l'on met tout en oeuvre pour protéger Hal, au cas où les choses tourneraient mal.

Pourtant, Hal n'est pas appelé à régner. Il est le cadet de sa famille et donc, pas grand chose... C'est même ce que son père, le Roi, lui répète à l'envi. Un père qui ne lui montre aucun sentiment, aucune tendresse... Même chose de la part de sa grand-mère, qui trouve que Hal ressemble bien trop à sa mère, une York, et qu'il ne peut donc rien sortir de bien de lui... Seule Elizabeth remplit son rôle de mère avec bienveillance et gentillesse.

Pourtant, la Reine est rongée par l'inquiétude. Les événements la remettent entre le marteau de sa famille (et si ce "Prétendant" était vraiment son frère ?) et l'enclume de son mariage... Vers quel camp pencher quand le sang parle d'un côté et quand, de l'autre, on devient l'objet d'une méfiance ouverte de la part de sa belle-mère et, même, de son époux ?

Alors, Elizabeth cherche partout de quoi retrouver sa sérénité, de quoi apporter des réponses à ses propres doutes... Et, comme elle ne peut avoir de certitudes par les voies ordinaires, ni même par celles de la prière, elle se débrouille pour qu'on lui rapporte des prophéties qui circulent dans Londres et que colporte, et donc écoute, le peuple...

Mais, personne ne doit savoir qu'elle agit ainsi. C'est donc en cachette, et avec la complicité de son confesseur, que la Reine se fait lire les dernières rumeurs qui agitent la capitale, dont certaines sont présentées comme des prophéties. Parmi elles, le texte dont est issue la phrase que j'ai mise en titre de ce billet. Un phrase évidemment très symbolique, qui n'est pas sans rappeler les prédictions d'un certain Nostradamus. Mais qui dit aussi clairement : "York sera roi".

York ? Quel York ? Le Duc d'York ? Oui, mais lequel ? Le mystérieux "Prétendant", qui revendique ce titre, ou bien son fils cadet, qui le porte de façon légitime ? Si Elizabeth se pose la question et si ce nom en dit long, il n'en dit pas assez pour elle. En revanche, et Elizabeth l'ignore, pour Hal, caché dans un coin de la pièce où le père Christopher a fait ces révélations à la Reine, c'est clair comme de l'eau de roche : il est appelé à régner un jour, mieux encore, il sera l'élu de Dieu, le plus grand monarque que l'Angleterre aura jamais eu !

Désormais, Hal ne vivra plus que dans l'attente de son heure. Peu importe que son père et que Arthur, son frère aîné, héritier légitime du trône, lui fassent vertement savoir que son "destin, c'est de rester à l'écart", peu importe les brimades, les coups, les humiliations, lorsqu'il montre des dispositions supérieures à son frère lors des tournois, au combat, à l'arc... Peu importe qu'il ne soit rien, lui le sait, c'est inscrit dans l'airain, il sera roi d'Angleterre !

Une certitude qui le réjouit, mais qui est ternie par un petit rien, une bricole, vraiment... L'apparition assez fréquente d'un garçon... Hal le voit, mais est-il vrai ou n'est-il qu'une hallucination ? A chaque fois que Hal le voit, cet enfant l'effraie, par son regard vide, sa figure presque mortuaire, cette bouche qui semble le supplier en silence... Une vision qui va l'accompagner aux moments-clés de son existence...

Bientôt, la prédiction prend forme, lorsque Arthur meurt soudainement... N'en déplaise à Henry VII, désormais, le destin de Hal n'est plus d'être à l'écart, mais bien de succéder à son père sur le trône d'Angleterre. Pourtant, cela n'adoucit guère les relations entre le père et le fils et l'on voit, dans leurs nombreux accrochages, dans leurs divergences de vue et d'opinions, se dessiner les deux grands axes qui constitueront les deux objectifs majeurs du future roi Henry VIII. On y reviendra...

Qu'importe ce que pense ce père décati, qu'importe ce qu'il essaye d'inculquer à son fils, Hal n'en a cure, Dieu est avec lui, il est l'Elu, celui qui régnera et devant qui toute résistance, toute difficulté céderont... C'est donc avec cette indéracinable confiance en lui chevillée au corps que Hal succédera bientôt à son père, un souverain qui, lui, doute des capacités de son fils à régner...

A quelques jours de ses 18 ans, celui qu'on appelait Hal monte sur le trône d'Angleterre et devient roi sous le nom de Henry VIII...

Cette histoire-là, on la connaît mieux, une véritable tyrannie qui va s'installer, le schisme avec Rome et la création d'une église rien qu'à lui, la valse des ministres et des épouses, enfin, une valse plutôt sanglante, un règne marqué par la folie d'un homme aux pleins pouvoirs et qui en dispose selon son bon vouloir, ses aspirations du moment... Bon, je simplifie un peu, c'est vrai, mais ce contexte est finalement peu abordé dans le roman de Harriet Castor.

Le fait que Henry VIII se raconte à la première personne, qu'il parle avant tout de ses ressentis, de sa vie presque quotidienne, et au final, très peu de son rôle politique (Wolsey ou Cromwell sont présents dans le roman, Thomas More n'est qu'à peine cité...), réduit à la portion congrue la partie proprement historique du roman. Il n'y a guère que les questions diplomatiques du début du règne, le jeu des alliances qui se font et de défont, qui est vraiment traité, et encore, on va le voir, parce que c'est ce qui occupe le nouveau monarque afin de mener à bien ses projets pour lesquels Dieu l'a choisi pour régner...

Oui, bien sûr, il faudra ranger "VIII" parmi les romans historiques, mais ce n'en est pas vraiment un... En tout cas, pour le lecteur que je suis. Pourquoi une telle affirmation ? Harriet Castor ne donne aucune date au long des 400 pages de son livre. Pas une, même pas pour situer, au début, l'époque dans laquelle se passe l'action. Ensuite, comme je l'évoquais au paragraphe précédent, le contexte historique n'est pas la priorité de son roman, entièrement centré sur la personnalité de Henry VIII.

Je ne vais pas vous mentir en vous disant que, non, vraiment, cela ne m'a pas dérangé une seconde... Non, constamment, j'ai été agacé par cette façon de faire. Pourtant, au final, j'ai trouvé sa démarche intéressante, malgré les réserves que je viens d'exposer, et je vais maintenant, après avoir retroussé mes manches, enfin, je le ferais si j'en avais, des manches, vous expliquer pourquoi.

On ne compte plus les livres, romans ou pas, d'ailleurs, qui retracent le destin d'hommes illustres rendus fous par l'exercice du pouvoir ou la cupidité. Ici, Hal est un enfant parfaitement sain, qui vit sa vie, allant de plaisir en plaisir, celui d'étudier, celui de combattre, avec ses amis (il sera toujours entouré d'une bande, renouvelée régulièrement et qui finira également par subir ses foudres), celui de profiter de loisirs réservés à sa caste (à ce propos, voir Henry VIII jouer au tennis m'a... hum... chagriné ; je peux me tromper, mais je l'imaginais plus joueur de jeu de paume...), etc.

Mais Hal est habité par deux choses : un destin, on n'y revient pas, j'ai expliqué plus haut d'où lui vient cette absolue certitude, et cette apparition récurrente d'un mystérieux enfant... Si je ne vais pas trop parler de ce deuxième aspect, que je vous laisse découvrir, il faut tout de même s'arrêter un peu plus longtemps sur ce destin et comment Hal, devenu Prince de Galles puis roi d'Angleterre, va vouloir le mettre en oeuvre.

Hal est un élève studieux, passionné par l'Histoire. Il a une idole, dirions-nous aujourd'hui, contentons-nous d'un modèle, pour ne pas faire d'anachronisme, un autre roi d'Angleterre, Henry V. Une admiration sans borne en particulier pour sa victoire à la bataille d'Azincourt, où il défit les Français, mais aussi parce que, sans une mort trop précoce, Henry V aurait pu devenir à la fois roi d'Angleterre et de France, réunissant alors les deux royaumes dans un empire gigantesque, tête de proue de la Chrétienté...

Hal, avant même de devenir Henry VIII, a dans l'idée de réussir ce que Henry V n'a pas eu le temps de faire. Certain de sa mission divine, certain qu'aucun obstacle ne pourra entraver son action, il est persuadé de parvenir à ses fins, quand bien même son père, puis ses conseillers lui expliqueront que c'est sans doute impossible, pour des raisons bien terre à terre, il est vrai : le coût exorbitant d'une telle campagne, auquel il faudra ajouter le coût nécessaire au maintien de ces nouvelles possessions dans le giron anglais...

Mais Hal se moque de tout cela, puisqu'il sait qu'il y parviendra. Faisant fi des avertissements de son père, tout comme des conseils avisés de ses ministres une fois roi, il va lancer une campagne qui va échouer, en tout cas à ses yeux, et comprendre que, même Elu de Dieu, il lui faudra compter avec quelque chose qu'il avait complètement négligé : la diplomatie... Avec des alliances de circonstances et mouvantes au gré du vent, dirait-on... Bref, échec sur toute la ligne et pas de couronne de France sur sa tête...

L'autre priorité de Henry VIII n'est pas directement politique, quoi que, mais dynastique. Curieusement, alors qu'il semble avoir jeté aux orties tout ce que son père a pu lui dire ou lui faire subir, il a gardé en tête un enseignement : lorsqu'on est roi, on se doit d'avoir le plus vite possible un fils, pour assurer la succession, une évidence, mais, il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin, si je puis dire, et avoir d'autres fils, car, en ces temps où l'on meurt jeune, il est important d'avoir un successeur de rechange... Les mots sont durs, mais expriment bien le discours que servit Henry VII à son cadet, discours que Henry VIII voudra par-dessus tout mettre en application.

Et voilà comment on en arrive à la facette de Henry VIII que la petite et la grandes histoires ont retenu, celle du roi changeant très souvent de reine, avec des motifs et des méthodes variés, souvent violents. Voilà comment, probablement, naîtra le mythe de Barbe-Bleue. Voilà comment Henry VIII restera dans les mémoires, non pas comme le plus grand roi que l'Angleterre ait connu, mais bien comme un monstre, un bourreau...

Dans "VIII", c'est à travers le prisme de cette folie, né conjointement de l'incapacité du roi à conquérir la France puis à avoir deux fils (il aura en effet un garçon, Edward, qui lui succédera peu de temps), que Harriet Castor relate le destin souvent funeste des épouses de Henry VIII : Catherine d'Aragon (mariage annulé, vie sauve), Anne Boleyn (condamnée à la décapitation et exécutée), Jeanne Seymour (mère du seul enfant mâle du roi, naissance à laquelle elle ne survivra que quelques jours...), Anne de Clèves (mariage annulé, vie sauve), Catherine Howard (condamnée à la décapitation et exécutée) et Catherine Parr (qui eu la chance de survivre au roi avant qu'il ne s'occupe de son sort...)...

A chaque fois, l'incapacité de mettre au monde un enfant mâle ou, après la naissance d'Edward, de lui donner un second fils, sera au coeur de la décision d'un roi dont la santé mentale se dégrade de plus en plus sous les yeux du lecteur, jusqu'à lui montrer une personnalité aux antipodes de celle de Hal, enfant facétieux et aimable, malgré son orgueil.

La façon dont l'annonce des échecs successifs, soit parce que les mères donnent naissance à des filles, à des enfants morts-nés ou à des enfants qui mourront en très bas âge, pèse sur sa conscience, déjà mise à rude épreuve par l'apparition de ce garçon inconnu qui se manifeste de plus en plus souvent et dont l'allure morbide terrorise le roi, est au coeur du roman, et c'est aussi cela qui est passionnant.

Au final, on est loin d'une biographie du roi, même si le roman de Harriet Castor se veut très documenté (cf l'interview de l'auteur en fin d'ouvrage), je ne dirais même pas que c'est une biographie romanesque à proprement parler, pour les raisons exposées plus haut, en particulier l'absence de dates et le contexte global mis sous le boisseau.

Mais, et je l'écris d'autant plus que j'ai lu quelques commentaires sur ce thème, ce roman n'a rien à voir non plus avec la série télévisée à succès "les Tudors". Ne vous attendez surtout pas, si vous avez aimé cette série, à reconnaître dans le Henry VIII mis en scène par Harriet Castor, le comédien Jonathan Rhys-Meyers, car vous seriez obligatoirement déçu.

Non, même si elle s'appuie sur les faits historiques et la biographie du souverain, le Henry VIII qui nous raconte sa vie agitée et complexe dans "VIII" est certainement plus un total personnage de fiction à caractère historique qu'une incarnation du véritable monarque. Avec, à la clef, une réflexion sur le pouvoir, le pouvoir absolu, et ses conséquences sur un esprit encore en formation, comme c'est le cas pour Hal.

Oui, j'ai un temps hésité à parler de ce livre, à cause des nuances que j'ai exprimées tout au long de ce billet. Mais, j'ai aimé la vision du personnage que nous donne cette romancière expérimentée et la façon dont elle nous raconte sa vision de la folie de ce roi. C'est typiquement le genre d'ouvrage qui peut ouvrir à discussion entre lecteurs, j'espère que, si certains d'entre vous, ont ou ont eu déjà en main ce roman, vous viendrez échanger vos propres visions, et du personnage, et du roman... et de mon avis !


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