mardi 19 janvier 2016

"C'est sans doute ce qui fascine dans les faits divers, ils sont le spectacle, donné par d'autres, de nos pires divagations, de nos utopies les plus condamnables, ils bafouent notre censure".

La limite entre la fiction et la réalité, ce qui fait qu'un livre est une pure fiction sortie de l'imaginaire d'un écrivain ou une histoire inspirée de faits ayant réellement eu lieu, tout cela est très ténue. Parfois, l'écrivain s'approprie le réel pour le raconter à sa sauce. Voilà exactement ce que nous avons en main avec le nouveau roman d'Anne Plantagenêt, sorti en ce début d'année. Au départ, un fait divers. Une histoire qui a défrayé la chronique. Pas en France, mais en Espagne. Une histoire qui fascine un écrivain, mais plus encore, qui fait écho à sa vie professionnelle autant que personnelle. Voilà pourquoi "Appelez-moi Lorca Horowitz", publié aux éditions Stock, entremêle éléments objectifs concernant les faits, relation fictive de ces mêmes éléments et autofiction, mais nous plonge surtout dans une incroyable histoire autour d'un personnage qu'on a du mal à cerner.



Lorca Horowitz a 32 ans lorsqu'elle se présente pour un entretien d'embauche. La jeune femme postule pour un poste de dactylo et de comptable dans un cabinet d'architecture, près de Séville. Avec ses kilos en trop, sa tenue négligée et son peu d'expérience (c'est Lorca elle-même qui se décrit ainsi), elle se dit qu'elle sera bienheureuse si on lui offre le job.

A l'époque, l'Espagne traverse une crise économique terrible, les chiffres du chômage sont au plus haut et Lorca n'a pas travaillé depuis longtemps. Pourtant, le couple Perales, qui dirige le cabinet, choisi rapidement de recruter Lorca parmi les autres candidats. La jeune femme est ravie et c'est une autre vie qui commence pour elle.

Un mot sur les Perales. Eduardo et Rocio. Un couple idéal, un amour qui est aussi fort, si ce n'est plus, qu'au premier jour. Une position sociale clairement installée, une famille aisée, donc, et qui ne voit aucun nuage traverser son ciel. Lui se passionne pour les voitures de course et les poètes du Moyen-Âge.

Rocio Perales, elles, affiche une forme insolente, savamment entretenue à coup de joggings et de cours de fitness plusieurs fois par semaine. Elle sait s'entretenir, donc, mais aussi s'habiller, se coiffer, se maquiller, choisir les bijoux qui la mettent en valeur... Un modèle, surtout si on la compare à Lorca, dont la coquetterie ne semble pas être le point fort.

A ses nouvelles collègues, Pilar et Maria Del Mar, Lorca se confie peu. Tout juste les deux femmes apprennent-elles que Lorca est mariée avec Julian, son premier amour, qui exerce la difficile profession de thanatopracteur. Elles n'en sauront guère plus, Lorca semblant entretenir une certaine complicité avec sa patronne, mais beaucoup moins avec les autres membres du personnel.

Arrivée sur la pointe des pieds, Lorca Horowitz fait peu à peu son nid au sein de l'agence Perales et commence même à changer. Rocio lui a donné quelques conseils, pour améliorer sa présentation et Lorca semble les avoir écoutés et même mis en pratique. Tout a l'air d'être pour le mieux dans le meilleur des mondes et pourtant, le loup est entré dans la bergerie.

Voilà le décor planté, je n'en dis pas plus. En effet, la particularité de ce livre, c'est qu'on ne va découvrir que petit à petit ce qui s'est passé à partir de l'embauche de Lorca Horowitz par les Perales. On n'est pas dans un polar, mais Anne Plantangenet choisit de ménager un certain suspense. Il faut dire que les événements qui vont se dérouler ensuite ont de quoi surprendre.

Une manière de faire monter la mayonnaise assez habile, car elle laisse le lecteur dans l'expectative et aux prises avec son imagination. Déjà, les soeurs Papin, "la cérémonie", le film de Chabrol, qui s'en inspire, et d'autres référence affleurent. A croire que notre imaginaire collectif associe forcément l'expression "fait divers" à des histoires sanglantes... Un vrai réflexe !

Anne Plantagenet connaît bien le sujet du fait divers, elle travaille dessus avec des élèves de Science-Po pour qui elle anime un atelier d'écriture. Sans doute est-ce par déformation professionnelle qu'elle a repéré cette histoire dans "Elle". Si la presse française a peu évoqué cette affaire Lorca Horowitz, en revanche, en Espagne, elle a défrayé la chronique.

Mais, ce n'est pas seulement le caractère surprenant et sidérant de cette histoire qui a donné envie à Anne Plantagenet d'écrire un livre sur ce sujet. De revisiter à sa manière l'affaire Lorca Horowitz. Il y a, dans le parcours de cette jeune femme, quelque chose qui fait écho à sa propre existence, en particulier à la période de sa vie où elle vivait elle-même en Andalousie.

Commence alors un étrange parallèle entre Lorca Horowitz et Anne Plantagenet. Une double recherche comme les deux spirales d'un brin d'ADN, une double quête d'identité : comprendre qui est vraiment Lorca Horowitz mais aussi, pour Anne Plantagenet, faire un point aussi sur sa vie, ses différents épisodes, ses pages tournées, ses nouveaux chapitres, etc.

L'auteure, comme dit plus haut, n'expose pas les faits d'emblée, non, elle choisit une construction narrative complètement différente de ce qu'on peut imaginer. Ann Rule, grande spécialiste du "thriller du réel", débutait la plupart de ses livres, eux aussi consacrés à des faits divers, par le moment-clé, celui qui marque les esprits, avant de remonter des origines au but, puis aux suites. Ici, ce n'est pas le cas.

Je l'ai dit, Anne Plantagenet semble attirée par le parcours de Lorca Horowitz comme par un aimant, comme si elle voyait dans ce personnage un prolongement d'elle-même. Comme si elle voyait en elle une jumelle, au cas où elle déciderait, brusquement, de faire fi de toute convention sociale, de toute morale, de tout tabou. Au cas où elle ne se censurerait plus, pour reprendre le titre du billet.

J'ai évoqué quelques références plus haut, en voilà deux autres, qui sont certainement les plus appropriées (d'ailleurs citées plusieurs fois dans le cours du livre) : Jean Genet et sa pièce, "les Bonnes" et "l'Adversaire", d'Emmanuel Carrère. Il y a dans "Appelez-moi Lorca Horowitz" une démarche littéraire qui se rapproche de celle de Carrère, de sa relation avec ses personnages.

Depuis que j'ai terminé ce livre, je cherche une analogie un peu plus parlante pour expliquer, à mes yeux, en tout cas, la démarche d'Anne Plantagenet. Elle est venue, là encore, d'un imaginaire collectif façonné par la fiction. En l'occurrence, les séries télé. Dans sa manière de raconter l'affaire Lorca Horowitz, j'ai eu l'impression de voir ces profileurs qui, pour comprendre, essayent d'entrer dans la tête de la personne recherchée.

L'analogie à ses limites, on n'est pas dans une affaire de serial killer, mais dans "Esprits criminels", par exemple, on voit ces scènes où les agents du FBI "deviennent" pendant quelques minutes le tueur, retraçant les faits tels qu'ils les envisagent en parlant à la première personne du singulier. Endossant la personnalité de l'assassin pour essayer d'en percer le mystère.

Anne Plantagenet devient, provisoirement, Lorca Horowitz. C'est évidemment le privilège de l'auteur de fiction de pouvoir agir ainsi. L'histoire de Lorca nous est donc racontée directement par Lorca, elle-même. Et puis, entre chaque étape menant jusqu'à la description de ce qui constitue le fait divers lui-même, c'est l'auteure elle-même qui intervient.

Et c'est vrai que certains points communs apparaissent entre les deux femmes. L'un est particulièrement frappant : la manière qu'elles ont, chacune de leur côté, chacune à leur manière, de compartimenter leurs vies respectives. Sans doute agissons-nous tous plus ou moins de cette façon, mais ici, c'est vrai que le parallèle est fort.

Alors, qui est Lorca Horowitz ? Ce serait un incroyable personnage de fiction. Qui écrirait cette histoire aurait certainement droit à des remarques du genre "c'est pas possible", "on n'y croit pas", "ça ne se passerait jamais ainsi dans la vraie vie", etc. Mais, on serait sans doute bluffé en tant que lecteur de thriller, par exemple.

Pour ma part, je n'ai pas du tout fait de recherches parallèles sur cette histoire pendant la lecture. Pas même pour chercher des photos de Lorca Horowitz, dont l'apparence physique est un des éléments-clés de cette histoire. Mais, une image, plutôt un visage s'est imposé à moi : celui de l'actrice Jennifer Jason Leigh, dans son rôle de Hedi Carlson, tiré du film de Barbet Schroeder "JF partagerait appartement".

La comparaison est un peu forte, je le reconnais, Lorca Horowitz n'est pas Hedi Carlson. En revanche, il y a chez cette jeune femme un côté machiavélique que détaille parfaitement Anne Plantagenet. Je ne suis pas certain qu'on sache vraiment qui est Lorca au final. Il y a tant de zones d'ombres, tant de mensonges... Mais, tout cela semble indiquer quelque chose qui fait froid dans le dos : tout ce qu'elle a fait a été soigneusement orchestré, préparé avec minutie, prémédité...

Ce que l'on sait effectivement, réellement, de Lorca Horowitz est mince. En se l'appropriant, la romancière qu'est Anna Plantagenet lui donne une existence plausible, remplit en partie les vides et éclaire les zones d'ombre. Mais, elle respecte la réalité de son personnage, ne lui prête rien qu'elle ne puisse assumer.

Alors, qui est Lorca Horowitz ? Quelqu'un qui a refusé le destin difficile de celle qui n'est pas née sous la bonne étoile. Ce n'est pas juste, pense-t-elle, ce n'est pas juste. Et elle met tout en oeuvre pour rééquilibrer les choses. Peu importe si elle sort du cadre qu'autorise la société, la naissance ne lui a pas donné les bonnes cartes, elle va en planquer dans sa manche pour les sortir au moment idoine.

Il y aura certainement des lecteurs qui trouveront que Anne Plantagenet aurait pu se contenter de raconter l'affaire Lorca Horowitz, et point barre. Des lecteurs qui estimeront que la romancière n'a pas à s'immiscer personnellement dans cette histoire et que la dimension autofictive du livre est inadéquate voire inutile.

Mais, cette deuxième hélice de l'ADN du livre permet de mener une passionnante réflexion sur le fait divers, sur ce qu'il dit de nous, des sociétés dans lesquelles ils se déroulent. Sur l'attraction que ces histoires opèrent sur le public, sur notre côté voyeur. A plusieurs reprises, Anne Plantagenet évoque Hitchcock, Rocio Perales lui faisant penser à Kim Novak et aux autres blondes que mit en scène le maître du suspense.

Il y a toutefois plus que cela : un des axes de l'oeuvre d'Hitchcock, c'est le voyeurisme. Et, en abordant la question du fait divers, c'est aussi à cela que l'on se frotte. A nos propres instincts, pas toujours très sains. Pourquoi se passionne-t-on pour de telles histoires ? Pourquoi est-on fasciné par ces personnages qui ont franchi la ligne jaune ? Pourquoi est-ce le méchant qui focalise notre attention ?

Au cours de son récit, Anne Plantagenet remarque à plusieurs reprises que sa sympathie va naturellement vers Lorca, quand Rocio Perales inspire plutôt le mépris. Curieux, ce retournement de valeur qui nous fait admirer plutôt le coupable que la victime... Et d'ailleurs, quand nous évoquons de grands faits divers, faites le test, se souvient-on du nom des victimes aussi aisément que celui du coupable ?

A travers la quête d'identité que mène Lorca Horowitz, à travers les questions existentielles que se pose Anne Plantagenet, le lecteur est lui aussi appelé à réfléchir sur lui-même et sur sa relation à ces affaires qui nous marquent, traversent les époques, se gravent dans l'imaginaire collectif. Pourquoi le parcours de Lorca Horowitz nous touche-t-il tant, pour reprendre les mots d'Anne Plantagenet ?

Parce qu'elle s'est libérée des carcans, parce qu'elle a décidé qu'elle serait libre de vivre comme elle l'entend, parce qu'elle a tout fait pour cela... Coup de pouce du destin, elle a mené son plan à son terme, mais elle a surtout pu profiter de ses manigances pendant un bon moment. Un pied-de-nez incroyable au déterminisme social et aux convenances. Voilà ce qui nous fascine : elle a osé ce que nous n'oserions, nous, à aucun moment.

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