mardi 26 janvier 2016

"La guerre est aussi infecte que la soupe de l'hospice et aussi mesquine que les ragots d'une vieille fille".

Je dois dire que j'aime bien cette citation. Une des rares phrases qui m'ait fait sourire au cours de la lecture de notre livre du jour. Mais, ce n'est pas uniquement cela qui m'a poussé à la choisir. Son sens est tout aussi fort et reflète parfaitement la teneur d'un livre fascinant, tant par sa construction que par le témoignage qu'il représente. On découvre la guerre de 1914-18 au plus proche de soldats américains envoyés en Europe pour repousser les troupes allemandes installées en France. Ils sont membres de la "Compagnie K", titre de ce livre publié en 1933 par un ancien combattant, William March, et récemment réédité par les éditions Gallmeister, disponible en poche dans la collection Totem. Cent ans nous séparent des faits relatés, 80 ans de la première édition de ce livre, et pourtant, il conserve toute sa puissance, toute sa violence, sa folie, aussi, et constitue une dénonciation de la guerre qui garde toute son actualité.



Au mois de décembre 1917, la Compagnie K de l'armée des Etats-Unis arrive sur le sol européen. Ces jeunes soldats, tout juste mobilisés et qui ont tout quitté pour venir se battre en France, pays dont ils ignorent tout ou presque, au coeur d'un conflit qui dure déjà depuis près de 3 ans et demi et dont les enjeux les dépassent, découvrent la vie dans les tranchées, les combats, la peur, l'horreur de la guerre.

Ils s'appellent Delaney, Geers, Blanford, Brockett, Matlock, ils sont simples soldats, sous-officiers, officiers, certains reviendront, parfois grièvement blessés, mutilés, victimes de terribles séquelles physiques et psychologiques, d'autres n'auront pas cette chance et vont perdre la vie au cours de cette année de combats dans l'est et le nord de la France.

Au total, près de 120 jeunes hommes nous racontent non pas leur guerre, mais un moment de cette guerre. Un instantané pris sur le vif, depuis la mobilisation, avant de traverser l'Atlantique, jusqu'à l'après-guerre, et parfois de longues années après le 11 novembre 1918. 120, ça vous semble beaucoup ? Je n'exagère par, j'ai compté, sur la table des matières.

Car "Compagnie K" est un roman assez court, 260 pages, environ, mais se compose d'une kyrielle de chapitres très courts, presque des micro-nouvelles, dont ces 120 soldats sont, à tour de rôle, les narrateurs. Ces témoignages, nourris aussi de l'expérience de William March lors de cette guerre, forment une fresque à la fois épique, terrible et bouleversante.

Et je pourrais m'arrêter là. Non, ce serait mal me connaître. Et surtout, réduire ce livre à sa construction, c'est vrai très importante. Car "Compagnie K", c'est un vrai roman, comme une mosaïque textuelle, avec une véritable ligne directrice, certains épisodes étant vu sous plusieurs points de vue, depuis leur genèse, jusqu'à leurs conséquences.

L'une de ces scènes-clés, c'est sans conteste la prise d'une tranchée allemande avec une vingtaine de prisonniers capturés. Mais que faire, de ces hommes, quand son propre camp vit déjà dans une précarité et une promiscuité terrible, dans la saleté et sans avoir de quoi manger à sa faim ? Alors, l'ordre tombe, comme un couperet.

L'exécution sommaire des prisonniers allemands (pratique, hélas, certainement pas inédite, dans un camp comme dans l'autre, on pense à Alain-Fournier, certainement victime d'un drame du même genre dès l'été 1914) va avoir des répercussions à longue durée, chez ceux qui y ont participé. Même au milieu d'une guerre atroce, où la mort vous guette à chaque instant, ce genre d'événement marque.

Assumer un tel geste, c'est le plus difficile. Certains ne s'en remettront pas. La folie, dans "Compagnie K" est très présente et contraste violemment avec les premières pages du livre, cette insouciance de jeunes hommes qui ne connaissent pas encore la guerre et vivent comme n'importe quel gamin de 20 ans : la fête, la drague, la déconne... La vie, encore à ses prémices.

Oui, la folie, on en trouve des manifestations régulières tout au long du livre. Il y a ceux qui craquent alors qu'ils sont encore sur le champ de bataille, qui s'en prennent à eux-mêmes ou à ceux qui les entourent, surtout s'ils donnent des ordres, et ceux qui, une fois rentrés au pays, une fois la paix retrouvée, ne sauront se remettre de ce qu'ils ont fait ou vécu.

Il y a, dans cette détresse morale et psychologique, qui, à l'époque, fut ignorée, parfois niée, quelque chose d'effroyable. Une manifestation de plus de la violence générée par ce conflit, une violence insidieuse, contagieuse, tenace, qui ronge et dévore tout... Une folie qui réussit à surpasser la folie plus globale de la boucherie qui se déroule au quotidien.

Une folie alimentée par la culpabilité de participer à cette horreur, d'en être un des acteurs, de voir ses copains d'infortune tomber les uns après les autres pour ne jamais se relever ou se retrouver dans des hôpitaux de campagne rudimentaires avec un ou plusieurs membres en moins ou carrément un bout du visage, de donner les ordres qui condamnent ses hommes...

Un autre aspect m'a frappé : au milieu de ceux qui souffrent et souffriront encore longtemps, il y en a aussi pour ressentir un appétit féroce de vivre, de croquer cette chienne de vie à pleines dents, parce que la Destinée, une quelconque transcendance ou simplement le hasard, a permis qu'on rentre sain et sauf du bourbier.

Une joie teintée d'espoir, un optimisme parfois vite atténué par les séquelles dont nous parlions. Comme ce soldat, amputé au front, qui voit la gangrène lui imposer de nouvelles opérations mais que rien ne semble parvenir à arrêter. Malgré tout, il conserve cet espoir incroyable de pouvoir jouir d'une vie déjà bien gâchée et qui risque de s'arrêter bien plus tôt que prévu. Que souhaité, surtout.

Je l'ai dit, William March, même s'il conserve une ligne directrice, si les histoires de chacun des narrateurs de ce roman choral aux voix multiples se recoupent, travaille vraiment sur de la micro-nouvelle. Chaque chapitre a une accroche, un développement et la plupart du temps, une chute. Avec, malgré tout, quelques touches d'humour, mais noir ou désenchanté.

Une de ces chutes m'a marqué, là encore. Je ne vous la dévoilerai pas, bien sûr, mais je pense à ce soldat qui était un pianiste virtuose et qui, au retour du front, choisit de suivre une toute autre voie. L'homme est prospère, a une vie de famille heureuse, a, semble-t-il, laissé la guerre derrière lui. Mais aussi la musique... La chute est très bien amenée, délicatement, mais sourit-on vraiment en la lisant ?

"Compagnie K", ce n'est pas une super-production, un film de guerre hollywoodien à gros moyens. Les combats ne sont jamais loin, évidemment, on assiste à quelques scènes de guerre, bien sûr. Mais l'essentiel n'est pas là. Ce roman explore l'intime, nous transporte dans la tête des uns et des autres, à la rencontre de leurs réflexions, de leurs états d'âme, de leurs réactions...

Une vision macroscopique de la guerre, de l'individu au coeur du chaos, de l'horreur, parce que, malgré tout, personne ne vit les événements de la même manière. On est terriblement touché par le sort de ces hommes, sacrifiés pour des enjeux dont il n'est jamais question. Comprennent-ils pourquoi ils sont là ? Sans doute pas, en tout cas, pour une bonne partie d'entre eux.

Parmi les traits qu'on peut qualifier d'humoristiques, surtout avec notre regard de Français, c'est la relation plus que difficile à l'autochtone. Entre l'habitant des régions traversées par la ligne de front et les GIs, le moins qu'on puisse dire, c'est que le courant ne passe pas toujours très bien. Et la barrière de la langue n'est pas l'unique cause d'incompréhension. Mais à la guerre comme à la guerre !

Il y a, dans ces 113 (j'ai retrouvé le nombre exact) expériences personnelles, un réalisme qui remue le lecteur, le frappe de plein fouet. La saleté, le froid, la peur, crue, atroce, le danger, permanent, la menace qui vient de partout, des bombardements aux tireurs d'élite en passant par l'aviation naissante, la nourriture, aussi dégueulasse qu'insuffisante, la douleur, la souffrance... Tout y est.

Et, malgré tout, pointe déjà l'idée d'une prochaine guerre à venir. Sans doute, William March n'imagine-t-il pas encore, lorsqu'il écrit son livre, que la Der des Ders aura rapidement une autre guerre immonde pour lui succéder. Mais, il sait que la boucherie de 1914-18 ne sera pas un vaccin, que dès qu'il en aura l'occasion, l'Home repartira au combat, reproduisant encore et encore les mêmes abominations. Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des tanks, chantait Nougaro...

On en voit déjà certains signes, dans les derniers chapitres. Des anciens combattants qui sont aussi les futurs guerriers, des va-t-en-guerre qui voient dans la force armée une panacée, l'expression aussi d'une puissance nouvelle, celle d'une Amérique qui se retrouve en position de force face à une Europe ruinée. En cela, March préfigure aussi de la suite de ce XXe siècle et même, de notre époque.

Voilà aussi en quoi "Compagnie K" est un livre qui conserve toute son actualité et sa puissance. La guerre change de forme, mute comme un virus, les moyens de la faire se modernisent de façon exponentielle, mais ses ravages sont les mêmes, où qu'elle éclate. Et d'autres William March en reviendront abîmés, démolis, dépités, écoeurés. Mais leurs dénonciations tomberont encore et toujours dans une oreille désespérément sourde.

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