mardi 5 janvier 2016

"Pour vivre heureux et immortels, vivons stupides. / Et beaux".

Voilà une devise qui colle parfaitement avec notre époque kardashianisée, non ? Celui qui prononce ces mots est le héros de notre livre du jour et, quoi qu'il en dise, il ne correspond qu'à la moitié des adjectifs présents dans cette sentence. Immortel et beau, c'est indéniable ; stupide, je ne le crois pas, même s'il me semble que ce n'est pas tout à fait l'avis de l'auteur ; heureux, je ne pense pas qu'il y aspire encore... Bref, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, voici Navarre, alias Raphaël, vampire iconoclaste, jouisseur, bisexuel quoi que son bon plaisir le porte plutôt vers les hommes, cynique et libertaire. Il est le personnage central et le narrateur de "Métaphysique du vampire", recueil de quatre textes signés Jeanne-A. Debats, que les éditions ActuSF rééditent dans la collection Hélios, la collection de poche des Indés de l'imaginaire.



Le livre s'ouvre sur le texte éponyme, "Métaphysique du vampire", qui est un court roman dans lequel on découvre Navarre dans son milieu, dirons-nous, le plus naturel. Nous sommes à la fin des années 60 et, jamais étouffé par les contradictions, le vampire travaille pour le Vatican. Eh oui, lui, le prédateur, l'image diabolique par excellence est au service de la Sainte Eglise !

Sa mission principale est de traquer les criminels nazis qui ont pris la tangente à la chute du IIIe Reich. Joliment paradoxal, tout cela, puisque, comme le souligne lui-même Navarre, qui ne déborde pas d'affection pour son employeur, cette même Eglise a souvent facilité la fuite desdits nazis, avec sa sainte bénédiction.

Mais, dans ce monde complexe, on le sait bien, les ennemis d'hier deviennent vite les alliés de demain et, désormais, le Mossad vient quémander l'aide du Vatican pour remettre la main sur les génocidaires. Navarre est un chasseur, c'est dans sa nature de vampire, et il est plutôt doué dans son genre. Allez, ne soyons pas modeste, il ne l'est pas franchement non plus, il est le meilleur.

Cette fois, la proie désignée s'appelle Kalten. Ce proche de Martin Bormann est ingénieur de formation. Du genre consciencieux, comme ingénieur. Y compris lorsqu'il s'agit d'éradiquer des millions de personnes... Bref, un gars sur le sort duquel Navarre, nom de code : Raphaël, pour les services de la papauté, ne versera pas de larmes de sang.

Reste tout de même à lui mettre la main dessus. Car, comme tant d'autres, Kalten est le genre de zèbre capable de disparaître de la surface de la Terre aussi longtemps que nécessaire pour se faire oublier. Le seul indice dont dispose Navarre est une adresse qui, ô surprise, se trouve en Amérique du Sud. Plus exactement au Brésil. Mais est-il encore là ? That is a vaste question...

Si la samba et la salsa vont beaucoup résonner au fil du récit, puisque nous sommes en pleine période de carnaval, c'est pourtant dans des lieux bien moins colorés et accueillants que va devoir se rendre Navarre. Afin d'y traquer un monstre bien humain, celui-là, mais bien monstrueux aussi. Et, dans cet enfer sur terre, il devra réfléchir sur son sort, son état, sa situation...

Pour Navarre, le solitaire, le misanthrope, même, cette enquête s'accompagnera de rencontres, dont il se serait certainement passé, mais qu'il n'esquivera pas. Parce que même s'il ne bat plus depuis des siècles, ce vampire-là a du coeur. Son intégrité, son éthique, certes toutes personnelles, vont être mises à l'épreuve au Brésil. Reste à savoir comment il s'en sortira...

Mais, c'est aussi une rencontre avec lui-même qui se déroule sous le ciel brésilien. D'abord parce que, comme je l'ai évoqué plus haut, il se retrouve confronté à une monstruosité bien humaine, la seule qui compte et qui surpasse allègrement celle dont on l'affuble, lui et ses semblables... La réflexion sur la monstruosité et les critères selon lesquels on détermine les monstres est dans l'air du temps...

Et puis, il y a, comme on le retrouve chez bien d'autres auteurs vampiriques, la question existentielle du vampire... Etre ou ne pas être, etc. L'immortalité, les inconvénients de la vie de vampire, l'ennui aussi, certainement, si on se laisse aller à peser le pour et le contre, si on se met à penser, si l'on commence à flirter avec la métaphysique, alors, la non-vie devient insupportable !

Voilà bien pourquoi, dans cette traque au nazi carioca, et plus que jamais, Navarre essaiera d'appliquer sa devise, celle qui surplombe ce billet, car "la métaphysique rend dingue" et que sa santé mentale prime sur tout. Tout comme la distance qu'il s'impose envers le genre humain. Ce magnifique foyer de monstruosité...


Suit un texte dont nous avons déjà parlé sur ce blog. En effet, "Lance" a été initialement publié dans l'anthologie du festival Zone Franche, dont le thème était Lancelot. Jeanne-A. Debats avait choisi de s'attaquer à sa façon au mythe du chevalier, incarnation de la vertu et de la droiture. La nouvelle se déroule en 1935 et Navarre s'en va à Avalon réveiller Lancelot, car il a besoin de lui pour remplir la mission que le Vatican lui a confiée.

Une mission en forme de dragon, enfermé dans un château, vous connaissez la musique. Mais, là, ce dragon protège des activités plus que louche en rapport avec les troubles événements qui commencent à sérieusement agités l'Allemagne, dans cette décennie... Qui sait ? Le tandem Navarre/ Lancelot pourrait changer le cours de l'Histoire...

Oui, qui sait ? Pas Navarre, en tout cas, qui déchante illico, en découvrant que son fier chevalier est avant tout un sacré boulet qui, à part sortir des tirades aussi alambiquées que rhétoriques, ne semble pas savoir faire grand-chose... Comme si l'adversité n'était déjà pas assez puissante comme ça, il va devoir se trimbaler ce baltringue !

Le ton est ici bien plus léger que dans "Métaphysique du vampire". Au cynisme de Navarre, s'ajoute des situations de comédie, un improbable buddy movie entre longues canines, armure rouillée et dragon à croix gammée. On passe un bon moment devant cette quête  bien mal embarquée et l'on compatit à l'exaspération de Navarre, qui en collerait bien une à Lancelot, pour l'ensemble de son oeuvre... Enfin, on compatit, mais pas longtemps, car on prend plaisir à cette déconfiture.


Troisième texte présent dans ce livre, "Ovogenèse du vampire", fut édité d'abord dans la revue "Mythologica". Ici, comme dans la nouvelle qui suivra, Jeanne-A. Debats nous rappelle que son genre de prédilection, c'est la science-fiction, même quand il y a des vampires dedans. "Ovogenèse du vampire" est une variation sur le voyage temporel.

Nous sommes dans les années 1990. Navarre a pris du recul avec le Vatican et mène désormais sa vie de vampire comme il l'entend. Voilà pourtant que sa réputation le rattrape... Débarque chez lui deux curieux personnages, équipé d'un magnifique oeuf de Fabergé, une pièce unique, et pour cause : à l'intérieur, se trouve les outils permettant de voyager dans le temps.

Or, quelqu'un d'autre a pu faire joujou avec cet objet, avec, sans doute, en tête, l'idée de manipuler le passé à son avantage. Il s'agit d'Herfauges, l'éternel rival de Navarre. Un nom qui fonctionne comme le sésame de la caverne d'Ali Baba, auprès de lui. Pas besoin d'en savoir plus, Navarre est près à s'envoler des décennies, peut-être des siècles en arrière pour donner une bonne leçon à cette brute.

Là encore, la tonalité est plutôt à la comédie, même si c'est moins marqué, et la nouvelle vaut par la confrontation entre Navarre et son Moriarty, le sinistre Herfauges, qui ne s'embarrasse pas de toutes les questions existentielles qui rongent son rival. Un vampire méchant et sans pitié. Pire, un vampire ambitieux et assoiffé de pouvoir autant que de sang humain...


Dernier texte de cette nouvelle édition de "Métaphysique du vampire", "la fontaine aux serpents", publié d'abord dans une des récentes anthologies des Utopiales, fameux salon consacré à la SF, qui se déroule chaque automne à Nantes. Direction le futur et l'espace, pour cette nouvelle qui se déroule en 2112, dans une station spatiale.

Alors que la Terre semble être en bien piteux état, quelques personnages puissants se retrouvent et se ressourcent dans l'hyper luxueux habitat spatial baptisé Hesperis. Parmi eux, Dame Aaliyah, présidente récemment élu, mais aussi ses alliés et ses adversaires politiques... On se croirait presque dans un roman d'Agatha Christie version SF...

Quand Dame Aaliyah, telle une Cléopâtre du futur, est plongé dans un coma irréversible par la morsure d'un des serpents les plus venimeux au monde, on fait appel à Navarre pour mener l'enquête. Car, au contraire de la souveraine égyptienne, il ne s'agit certainement pas d'un suicide... Janvier Mauge, principal opposant, leader d'un parti très conservateur, voudrait que son innocence soit rapidement établie, car les soupçons pèsent un peu lourd sur ses épaules...

Voilà Hercule Navarre menant l'enquête à l'aide de ses petites cellules grises non-vivantes, afin de démasquer un assassin qui pourrait être n'importe lequel des passagers de la station...Mais, une fois encore, le vampire va faire quelques rencontres marquantes, le renvoyant à son état, autant qu'aux imperfections d'une espèce humaine décidément aussi prévisible que décevante.


Si, comme moi, vous avez croisé Navarre dans "l'Héritière", premier tome d'un cycle dont il n'est pas le personnage principal mais y joue un rôle non négligeable, voici l'occasion de faire plus ample connaissance avec lui. Il faut dire que la personnalité de ce vampire âgée de plus de cinq siècles, est l'un des axes forts de ce romans et des nouvelles qui suivent.

D'abord, parce qu'il est le narrateur et, en tant que tel, il mène la danse. Aussi insupportable qu'il est charismatique, Navarre agace autant qu'il amuse. Il a de l'esprit, ce vampire-là ! Je ne vais par paraphraser la postface de Jean Marigny, qui connaît en plus bien mieux la littérature vampirique que moi, mais c'est vrai qu'on pense à Lestat, dans une version nettement plus extravertie.

Navarre a autant de mal à garder sa langue dans sa poche que ses canines dans ses gencives et sa franchise, en off comme en face-à-face, est un régal. Qu'il s'en prenne à son meilleur ennemi, l'Eglise catholique, ou à ses adversaires du moment, sa verve fait toujours mouche, et pas seulement à la fin de l'envoi.

Mais c'est aussi un vampire, un vrai, à qui donner la mort ne fait pas peur. Certaines scènes de baston prennent, avec lui, des allures horrifiques où l'hémoglobine coule à flots. Navarre donne de sa personne lors de ses missions, encaissent les coups et les blessures que son corps surnaturel se charge ensuite d'effacer, mais ses points faibles sont ailleurs.

D'abord, et c'est à la fois l'un des moments les plus drôles et les plus effrayants de "Métaphysique du vampire", son côté prédateur qu'il refoule le plus souvent menace parfois de le submerger, quand les ondes négatives viennent faire vibrer ses cordes les plus sensibles... Là où Herfauges lâcherait prise et s'en donnerait à coeur joie dans l'abomination, Navarre essaye de résister, tant bien que mal...

L'alliance entre la tentation meurtrière et les pulsions sexuelles transforment Navarre en une espèce de loup de Tex Avery s'accrochant à tout pour ne pas violer et mordre tout ce qui passe à sa portée. A ces moments-là, il ne fait pas bon traîner dans l'entourage du vampire, ou alors, il faut connaître les méthodes de premier secours permettant d'apaiser ses sauvages réactions...

Mais, Navarre est aussi un personnage passionnant par les conflits intérieurs qui l'animent. Comme nombre de vampires littéraires, son état est source de questionnements profonds, de doutes, d'ambiguïtés... Face aux situations qu'il affronte, face aux personnages qu'il rencontre, comme, par exemple, Dana, dans "Métaphysique du vampire", il quitte son apparente indifférence, son cynisme de dandy, pour se frotter au réel et essayer de faire au mieux, à défaut de faire le bien, comme on dit.

Il ne faut tout de même pas oublier que Navarre, en tant que narrateur, porte la parole de sa créatrice, Jeanne-A. Debats, prolixe et tout aussi franche dans ses engagements et ses tirades. Moi, je dois dire que ce style me plaît bien, malgré sa densité et ses digressions. D'autres lecteurs pourraient ne pas mordre à cet esprit, si j'ose dire, vu le sujet, mais c'est une des composantes fortes de cette lecture.

Navarre a été humain, comme nous, mais il y a bien longtemps. Depuis, il a eu tout le loisir de nous observer, nous, les êtres humains qui nous succédons, générations après générations, et de repérer nos défauts, nos contradictions, nos erreurs à répétition, nos mesquineries, nos bassesses... Nos faiblesses, quoi... Et, de cela, tirer des enseignements qu'il nous livre, parfois en nous les balançant au visage.

Bien fait pour nous ! Reste maintenant à l'écouter, attentivement. Parce que, sous ses airs parfois hautains et gentiment casse-c... euh, pieds, Navarre nous met en garde. Il pourrait nous saigner, donner naissance à des myriades d'autres vampires et faire disparaître l'espèce humaine en nourrissant cette nouvelle population. Mais il choisit le verbe pour nous botter le train. Sans rancune.

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