dimanche 8 avril 2018

"Artahe aura mis plus de cinquante ans pour revenir, mais il est là. Je le sens, il me parle, il me dit de revenir. Alors je prie pour lui échapper".

Direction les Pyrénées, sans doute pas très loin du département de l'Ariège, pour vous aider à vous situer un peu. Un territoire qui tient à coeur de l'auteur de notre roman du jour, auquel il rend ainsi hommage. Après avoir évoqué le taureau dans un précédent roman, Philippe Ward (qui retrouve son nom de plume après avoir publié un thriller sous son nom d'état civil) s'intéresse à un animal pyrénéen par excellence : l'ours. Et, si j'évoque "Danse avec le taureau", ce n'est pas tout à fait par hasard : on pourrait dresser quelques parallèle avec "Artahe, le Dieu Ours", qui vient de reparaître en grand format aux éditions du Cairn, plus de vingt ans après sa première publication. Un thriller fantastique en quasi huis-clos, puisque l'unité de lieu est un village et ses alentours immédiats, et ce n'est pas un détail, dans des paysages somptueux, mais également dans un environnement plein d'histoire, comme si l'on était d'un seul coup hors du monde...



Après une dizaine d'années passées à Paris, Arnaud revient dans son village natal, Raynat, dans les Pyrénées. Victime d'un licenciement, il a choisi de changer complètement de vie, de quitter la capitale et de revenir dans sa région d'origine. Il entend souffler un peu avant de réfléchir à la suite à donner à sa vie professionnelle.

A Raynat, il possède une maison, celle de ses grands-parents, là où il a grandi. Orphelin à 5 ans, il  a été élevé par ce couple qui a pris soin de lui. Depuis leurs décès, leur maison est revenue à Arnaud, qui n'y est que très peu souvent revenu depuis son départ. Il s'attend à devoir faire quelques travaux, mais il ne part pas complètement vers l'inconnu.

Pourtant, Raynat a changé aussi, en dix ans : la population a bien diminué et Arnaud ne connaît plus grand-monde... En fait, il ne garde de lien qu'avec une des doyennes du village, l'inflexible Berthe, qui semble conserver la grande forme, malgré un âge avancé. Et garde une affection pour le jeune homme, qu'elle accueille chaleureusement.

Pour Arnaud, le changement de vie est radical, à bien des points de vue, mais, alors qu'il commence à trouver ses marques, des événements se produisent. Certains sont étranges, comme ces drôles de rêves qu'il fait brusquement. D'autres sont plus naturels, mais pas moins choquants pour autant, comme ce violent tremblement de terre qui secoue Raynat une semaine après son arrivée.

La région à l'habitude d'être ainsi ébranlée par les caprices de l'écorce terrestre, mais ce séisme-là va laisser des traces : l'église du village est bien endommagée, son clocher proche de s'effondrer. Mais surtout, le sol du bâtiment est éventré et ce qu'il laisse apparaître est simplement incroyable : des vestiges archéologiques d'une rareté exceptionnelle.

Mais, Arnaud, lui, y a vu autre chose... Et cette vision le hante autant que ses rêves, car ils ont pour point commun une image troublante : celle d'un ours. En soi, cela n'a rien d'extraordinaire, l'ours a fait son retour depuis quelque temps dans la région, mais ils ne vivent pas dans cette partie de la chaîne montagneuse.

Et puis, cet ours-là ne ressemble pas vraiment à Cannelle, la dernière ourse de souche pyrénéenne, ou à ses cousins et cousines slovènes, importés pour permettre le repeuplement au tournant du millénaire. Non, l'animal que Arnaud croit avoir vu, en songe et face à lui, dans la brèche de l'église, est... monstrueux, effrayant...

Petit à petit, l'effervescence gagne le village. Un archéologue arrive sur place, suivi d'un thériologue, autrement dit un spécialiste des animaux sauvages, et particulièrement des ours (logique, puisque Christopher Destreen arrive de Berne, ville dont l'emblème... est un ours). La situation se tend franchement et le calme des montagnes est largement perturbé.

La population même de Raynat est divisée, un clivage apparaissant clairement entre les natifs du village et ceux qui s'y sont installés, même ceux qui y vivent depuis un bail. La nervosité gagne tout le monde, la violence gronde. Arnaud, témoin stupéfait de cette agitation, essaye de garder la tête froide et de comprendre ce qui se passe...

Mais lorsque la mort frappe Raynat, d'abord un des élevages du village, puis un homme, et que tout semble indiquer que c'est l'oeuvre de l'ours, la situation empire. D'un côté, ceux qui veulent chasser l'ours de la région, de l'autre, ceux qui militent pour sa protection, à l'image de Destreen... Mais d'autres encore, à l'image de Berthe, qui semble envisager les choses encore différemment...

Je plante le décor de ce roman en essayant de rester le plus discret possible sur le coeur de ce qui va se dérouler à Raynat pendant ces quelques semaines. Bon, il y a un indice de taille dans le titre du livre, me direz-vous, mais ce n'est pas une raison pour ne pas prendre de précautions et garder le mystère le plus longtemps possible.

Philippe Ward, qui vit dans l'Ariège, connaît bien la région qu'il met en scène dans "Artahe, le Dieu Ours". Ses paysages, mais aussi son histoire, ses traditions et sa culture, dont il fait son miel ici, les utilisant comme ingrédients principaux de son intrigue. Car, si nous avons bien en main un thriller fantastique, et donc un roman d'imaginaire, tout repose sur des éléments bien réels.

A commencer par la présence de l'ours dans la région. Depuis 20 ans, c'est un sujet qui a souvent défrayé la chronique, entre extinction annoncée de l'espèce, repeuplement en allant chercher de nouveaux spécimens en Slovénie, par exemple, carnets roses et noirs, actes de braconnages et manifestations des opposants... Même si l'on vit loin des Pyrénées, on est au fait de tout cela.

Pourtant, comme je le dis plus haut, l'ours ne vit pas dans la région de Raynat. Ce village (imaginaire, à moins que je dise n'importe quoi) n'est pas clairement situé dans le roman, mais c'est dans une conversation que l'on apprend qu'il n'est pas situé sur le territoire habituels des ours. C'est dire si sa présence dans le coin surprend et énerve.

Comme il l'avait fait dans "Danse avec le taureau", dont le thème central était la tauromachie, Philippe Ward joue avec les camps qui se forment lorsqu'on évoque la présence de l'ours : d'un côté, ceux qui prônent sa réintroduction et sa préservation, de l'autre, ceux qui s'y opposent ouvertement. Deux clans absolument irréconciliables.

Au-delà des questions de personnes, ce sont aussi plusieurs visions de la région qui s'affrontent : les opposants à qui la disparition de l'espèce ne fera ni chaud ni froid (et s'ils peuvent même donner un coup de main...) ; ceux qui tolèrent la présence de l'ours, mais dans un territoire où l'homme resterait dominateur ; ceux, enfin, qui, dans l'idéal, voudraient voir la nature reprendre tous ses droits et l'homme s'effacer.

Je schématise un peu, il faudrait affiner ce constat, le nuancer encore, mais tenons-nous à cela, et à cette dichotomie entre deux visions où l'ours à sa place. Celle de ceux qui aimeraient tirer un profit de cette présence, vanter les mérites du tourisme verts et des espaces protégés, et ceux qui affirment que l'homme doit céder la place et laisser faune et flore tranquilles.

Si je parle de ces divisions (qui deviennent vite des dissensions), c'est aussi parce qu'elles sont au coeur de ce roman, que Raynat et les préoccupations quant à l'avenir de ce village, ramènent sans cesse à ces débats, entre économie et écologie. Mais, ce que l'on va voir apparaître au fil de l'histoire, c'est une autre voie, bien différente, et qui se moque bien de ces débats-là...

J'ai dit plus haut que l'ours ne vivait pas dans ce territoire, et c'est un fait. Pourtant, il y a bien eu des ours dans le secteur de Raynat, et pour cause : s'y trouvait une école de dresseurs d'ours... Or, il en a existé une, très fameuse, bien au-delà des Pyrénées, dans le village ariégeois d'Ercé, dont on se dit qu'il ferait un parfait modèle pour Raynat...

Montreur d'ours, voilà une tradition qui se heurterait sans doute à l'opposition des défenseurs de la cause animale, si elle existait encore, mais cela fait un siècle que cette école a fermé. Reste un souvenir très présent, qu'on honore et qui appartient à part entière à ces cultures locales, qui pourrait, à terme, disparaître y compris des mémoires, au gré de l'uniformisation des cultures...

Continuons notre petit panorama, avec la question de l'ours, présente de très longue date dans la région, comme en témoignent les peintures qui ornent plusieurs grottes fameuses en France. Là encore, Philippe Ward joue avec la réalité et la cuisine à sa sauce, car ce qui est découvert à Raynat est encore plus fabuleux que ce qu'on peut voir dans la grotte Chauvet, par exemple.

Et puis, on en vient à un dernier sujet, qui est le culte de l'ours. Je peux en parler sans spoiler, puisque le titre du roman en fait état, ouf ! Là encore, comme dans "Danse avec le taureau", Philippe Ward utilise ce sujet des cultes préhistoriques pour nourrir son intrigue, mais cette fois, le dieu lui-même est donc là. Il est réveillé...

Cette question religieuse est au coeur de ce thriller fantastique et l'on retrouve l'intérêt de l'auteur pour ces dieux qu'on fait intervenir dans le quotidien des hommes. Je pense évidemment à sa série écrite en duo avec Sylvie Miller, "Lasser, le détective des dieux". Mais, dans "Artahe, le Dieu Ours", la tonalité n'est pas du tout la même, l'heure n'est pas à la rigolade ou à la parodie.

N'allons pas plus loin, simplement préciser que, là encore, Philippe Ward se sert d'éléments existants, il y a bel et bien eu des cultes rendus à l'ours dans les Pyrénées, il y a des millénaires. Preuve, s'il en fallait, que le concept de religion est ancré dans l'esprit humain depuis toujours, même sous les formes les plus rudimentaires.

Un terreau favorable pour développer un imaginaire, et celui de Philippe Ward est naturellement fertile. Dans "Artahe, le Dieu Ours", il nous entraîne dans un village très particulier (non, les enfants n'y ont pas les yeux brillants et des voix hypnotiques ; il y a d'ailleurs bien peu d'enfants à Raynat et, si damnés il doit y avoir, leur moyenne d'âge est plutôt élevée), à l'histoire très riche.

Dans le cours de son intrigue central, l'auteur glisse des interludes qui vont nous replonger dans cette histoire. Entre faits connus et relatés par la chronique et légendes nées de ces événements pour nourrir un imaginaire collectif, ce sont des épisodes marquants et très spectaculaires. On se les transmet de génération en génération depuis des siècles, et cela crée une identité très forte.

Dans ce cadre, Philippe Ward s'amuse et montre sa culture en matière de littératures populaires et de mauvais genres, comme on dit, avec un clin d'oeil très amusant à l'oeuvre et aux personnages de Seabury Quinn (rassurez-vous, je ne connaissais pas, j'ai fait quelques recherches, mais cela m'amuserait de découvrir ces textes).

Vous l'aurez compris, ce thriller fantastique est aussi l'occasion de découvrir la culture très riche de cette région de France qu'on connaît finalement mal, lorsqu'on ne vit pas à proximité. C'est aussi ce qui rend tout cela captivant, en plus d'une intrigue qui se développe au gré de rebondissements assez impressionnants et qui font froid dans le dos.

La montée de la tension à Raynat se fait crescendo, tandis que, devant les lecteurs, on voit évoluer les différents personnages, au fur et à mesure que certains secrets sont révélés. Décidément, le minuscule village de Raynat n'a pas fini de nous surprendre, dans un climat qui va sans cesse en s'assombrissant, qui devient de plus en plus violent...

Et Arnaud, dans tout ça ? Il est le personnage central du roman, mais n'en est pas le narrateur (le récit se fait à la troisième personne). Il occupe une place un peu spéciale, puisqu'il est natif de Raynat, mais son exil parisien d'une décennie fait un peu de lui un étranger. En tout cas, quelqu'un qui s'est éloigné de ses racines, sans les couper totalement.

Il a donc, au début, un rôle de témoin neutre des événements, ne sachant pas vraiment comment se positionner, découvrant les rapports qui régissent la vie quotidienne du village et, par exemple, la position marginale de Berthe, qu'il considère, lui, comme une deuxième grand-mère, pleine de bienveillance et de tendresse à son égard.

Parti encore très jeune, il revient sans doute avec une vision idéalisée de son village. Celle d'un enfant ou d'un ado, qui a grandi dans l'insouciance, sans trop se tenir au courant des possibles tensions au sein de la communauté. Et là, cela lui saute aux yeux, en même temps que les événements inattendus, naturels ou non, se produisent...

Bref, c'est comme si son retour à Raynat avait donné le signal d'un certain chaos. Au fur et à mesure, Arnaud cherche à comprendre, peut-être d'abord pour se rassurer face à tout cela. Il reste encore un peu citadin, et tout ce qui se produit le dépasse. On a donc affaire à un personnage un peu largué et qui veut reprendre les choses en main.

Mais, dans l'effervescence générale, peut-il se contenter d'être un simple témoin ? Ne devra-t-il pas choisir un camp ? Le personnage d'Arnaud va évoluer sous nos yeux, faire des choix, et des choix forts, pour certains, mais sans vraiment prendre parti, si ce n'est peut-être le sien. Après tout, il est revenu dans les Pyrénées pour prendre un nouveau départ, les événements pourraient lui offrir...

"Artahe, le Dieu Ours" est un vrai thriller, plein de zones d'ombre et d'ambiguïté, de personnages équivoques, voire troubles, et de secrets qui vont réapparaître au cours de ces semaines. Le tout dans le sillage du réveil de l'ours, qui semble sorti de son hibernation... Dans quel but ? Et comment peut-on gérer cette réapparition ?

On se laisse entraîner dans cette histoire qui va nous révéler des aspects bien sombre de la vie dans ce village de montagne, digne d'apparaître sur une carte postale. La définition même du mot bucolique... Mais les apparences peuvent être trompeuses, et va s'écrire dans le chaos un nouvel épisode de l'histoire de Raynat.

Et de l'histoire d'Artahe, le Dieu Ours.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire