dimanche 22 avril 2018

"Tout allait bien. Il ne manquait personne. Les murs étaient hauts et solides, infiniment profondes les strates de l'encyclopédie. Le monde entier se trouvait là".

Un titre, quelques lignes en quatrième de couverture, une couverture, ce sont souvent les premiers éléments qui mènent à une lecture. Je n'oublie pas l'auteur, bien sûr, mais lorsqu'on le découvre, on peut s'intéresser à sa nationalité et à la culture qui l'accompagne. Voici comment je me suis lancé dans la lecture de notre roman du jour, un livre très intéressant, beau et triste à la fois (c'est mon point de vue, mais sera-t-il partagé ? Je n'en sais rien...), porté par cette fascinante aptitude des écrivains japonais à instiller le merveilleux dans la réalité et à mêler à la poésie une bonne dose de noirceur. "Instantanés d'Ambre", de Yôko Ogawa (en grand format aux éditions Actes Sud ; traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle), est une histoire déroutante, un huis clos plein de vie et pourtant terriblement étouffant dès qu'on observe les détails. Une éducation très étrange inculquée par une mère à ses enfants, une jeunesse recluse, mais heureuse. L'histoire d'une famille soudée, par la force des choses, mais plus forte que le monde alentour...



Lorsque la famille déménage dans une nouvelle maison, la mère organise la nouvelle existence des siens complètement en marge de la société. Elle commence par demander à ses enfants de se choisir un nouveau nom et d'oublier celui qu'ils portaient jusque-là. C'est dans une encyclopédie illustrée que les trois enfants vont tirer au sort leur nouveau prénom.

Et comme le thème de cette encyclopédie, ce sont les minéraux, voilà pourquoi l'aînée s'appellera désormais Opale, le cadet Ambre et le benjamin Agate. A chacun la pierre qui correspond à cette nouvelle identité. A chacun une nouvelle existence commune dans un univers clairement délimité par la mère. Le seul univers qui vaille pour la famille.

En effet, désormais, les trois enfants vivront dans la nouvelle propriété acquise par la mère. Interdiction pour eux de quitter l'enceinte, enclose derrière un mur de briques, la maison et le jardin seront leur monde, leur monde rien qu'à eux, à l'écart de l'autre monde, plus vaste, mais tellement plus dangereux, qu'il vaut mieux s'en passer.

Ce monde, il n'existera pour Opale, Ambre et Agate qu'à travers l'impressionnante bibliothèque qu'ils ont à portée de main. Elle leur a été laissée par leur père, qui n'est plus là, désormais. Ces livres, il les éditait et les diffusait, jusqu'à ce que son affaire périclite. Il s'agit donc de tout un tas d'encyclopédies thématiques dans lesquelles les enfants découvriront la vie à travers un savoir essentiellement théorique.

Car les enfants étudient, chaque jour, dans ces livres. Leurs journées sont réglées à la minute près entre loisirs, découverte, apprentissage, chant... Un rythme que les enfants respectent méticuleusement, sans que leur mère, qui leur fait entièrement confiance, n'ait à intervenir pour leur rappeler leurs devoirs.

Et pour cause : si les enfants ont interdiction de sortir de la propriété, mais aussi de laisser entrer quiconque venu du monde extérieur, la mère, elle, n'est pas astreinte à ces règles. Chaque jour, elle part travailler et revient le soir, non sans un certain cérémonial chargé d'entretenir la peur de ce qui se trouve au-delà du mur de briques qu'elle a inculquée à sa fille et ses fils...

Voilà les conditions dans lesquelles grandissent Opale, Ambre et Agate, dans une véritable harmonie, heureux et bien traités, si l'on excepte cette réclusion imposée par la mère, qui ne semble pas peser comme une contrainte, puisque c'est pour leur bien. Voilà comment s'organise le petit monde de cette famille pas comme les autres...

Il y a quelque chose d'un paradis terrestre, dans cet immense jardin plein de mystères et de curiosités, dans cette maison qu'on devine assez impressionnante, mais qui pour eux, est un havre protégé des dangers extérieurs, dans l'imaginaire fertile de ces gamins livrés à eux-mêmes, mais éveillés, dans cette vie détachée de toute contrainte sociale autre que celles dictées par la mère, dans cette famille, unie mais recroquevillée, heureuse mais isolée...

Jusqu'à ce qu'un colporteur réussisse à entrer et fasse la connaissance des enfants...

J'ai essayé dans ce résumé de faire passer une partie de mon état d'esprit à propos de ce livre, à la fois émerveillé et troublé. Emerveillé par ce roman d'apprentissage, troublé par le contexte que ne perçoivent pas ces enfants, qui n'ont pour référence que leur mère, qu'ils aiment et respectent, et qui leur rend bien. Du moins en apparence...

Oui, je le redis, il y a quelque chose d'idéal dans la vie d'Opale, Ambre et Agate, dans cette vie partagée entre la maison et le jardin, sans autre horizon que cette frontière de briques qui est bien plus que cela, puisque, au-delà, se trouvent le danger, la mort, la séparation, la solitude... Tout ce qui achèverait de détruire une famille déjà très éprouvée.

Pour bien parler d' "Instantanés d'Ambre", il faudrait entrer dans les détails, ceux qui attendrissent et bouleversent, mais aussi ceux qui mettent franchement mal à l'aise et font grincer des dents, de l'autre. Un seul exemple : les trois enfants parlent tout doucement, même lorsqu'ils sont entre eux, ordre maternel, il ne faut surtout pas qu'on les entende au-delà du mur... Protection ou contrôle absolu ?

Voilà toute l'ambivalence de cette situation : le bonheur simple d'une famille harmonieuse, mais qui repose sur un sale mensonge et la tyrannie d'une mère extrêmement possessive. C'est un point de vue, je ne suis pas sûr que tous les lecteurs le partageront, il y aura sans doute des avis très différents du mien, des perceptions autres, voire opposées.

"Instantanés d'Ambre", c'est un magnifique roman sur la famille, sur l'importance de cette cellule pour affronter le destin. Parce qu'on est plus fort à plusieurs, parce que l'union et l'harmonie sont une manière de mener au bonheur, dans un monde où tout, potentiellement, peut s'y opposer. Et, vous le verrez, c'est sans doute là qu'il faut chercher les raisons des choix de la mère.

D'un côté, il y a cette fratrie où chacun déploie des qualités qui lui sont propres, des aptitudes, des goûts, mais aussi un imaginaire particulier. On le voit à travers les jeux qu'ils inventent et pratiquent entre eux, mais aussi dans les autres activités du quotidien. Opale, Ambre et Agate sont attendrissants, des enfants que rien ne distinguent finalement des autres.

S'il n'y avait cette réclusion, il n'y aurait rien à redire, quasiment. Et comme elle ne pèse pas sur eux, puisque c'est une mesure de protection, dixit leur mère, unique autorité reconnue et bienveillante présence, ils évoluent librement. Voilà, c'est ça, ils sont paradoxalement à la fois libres et prisonniers, ces enfants. N'est-ce pas troublant, une telle situation ?

Et puis, il y a la mère... Là encore, dans l'absolu, il faudrait longuement évoquer ce personnage, si particulier, assez insaisissable, il faut bien le dire. Je me suis interrogé longuement à son sujet, je m'interroge encore au moment de rédiger ce billet. Est-elle folle ou ultra-possessive ? Je l'ai dit, les causes de cette situation sont rationnelles, mais vu à travers le prisme de cette femme, elles plongent dans l'irrationalité...

Bien sûr, elle veut protéger ses enfants, elle assume son rôle de mère célibataire avec une force et un courage qui forcent le respect, mais en appliquant des méthodes qui font passer un frisson le long de l'échine. Elle ne fait pas régner la terreur, c'est même tout le contraire, mais ses mensonges sont flagrants pour nous qui les observons avec distance, et son comportement intrigue, inquiète.

Je n'entre pas dans les détails, il vous faudra lire le roman. J'ai vraiment du mal à cerner ce personnage, car elle sort de tous les archétypes habituels, elle n'a pas de véritable équivalent dans notre culture collective. Elle n'est ni une Folcoche, ni une marâtre de conte de fée, non, car à aucun moment on ne peut remettre en cause son amour pour ses enfants. Mais, dans le même temps, elle les enferme dans un monde virtuel...

Enfin, il y a Ambre, dont le prénom (j'ai failli mettre des guillemets...) est dans le titre du roman et qui, d'une certaine manière, en est le personnage central. Il s'en dégage par un biais de narration qui l'extrait de sa famille et le fait apparaître dans un second fil narratif dont je n'ai pas parlé jusque-là. Il est surtout le dépositaire de l'éducation familiale, celui qui va la faire perdurer. A sa façon.

N'en disons pas plus, il faut garder un certain mystère sur ce livre. Mais, Ambre est aussi un personnage ambivalent : à la fois profondément touchant par sa naïveté, son adhésion au monde créé à l'instigation de sa mère, mais aussi un garçon qui suscite la compassion, car il est celui qui ne va jamais quitter ce monde.

Il porte si bien ce prénom choisi par hasard, Ambre : il est comme ces morceaux d'ambre qu'on retrouve parfois avec, à l'intérieur, emprisonné depuis des temps immémoriaux, des insectes ou de petites créatures prises au piège et conservées intactes, imperméables au temps qui passe et au monde qui change...

Mais il est bien vivant, lui, et il est surtout heureux comme un poisson dans l'eau, lorsqu'il évolue dans ce monde à lui. En dehors, en revanche, on le sent gauche, pas à sa place, étranger aux conventions sociales en vigueur, solitaire et doux... Comme souvent dans la littérature japonaise, Yôko Ogawa nous donne des indices, des pistes à suivre, mais n'impose rien au lecteur qui se fait sa propre idée.

C'est valable pour la personnalité d'Ambre (à propos duquel le mot autisme n'est jamais prononcé, par exemple, alors qu'on pourrait y songer), pour le monde crée par sa mère pour sa soeur, son frère et lui, pour la mère et pour ce deuxième fil narratif, très peu contextualisé, qui ne prend forme que par ce que l'on devine ou ce que l'on imagine...

Dernier personnage dont il faut parler, toujours aussi succinctement pour les raisons diverses évoquées à propos des autres : ce fameux colporteur, seule présence étrangère auprès des enfants, présence régulière bien que fugace, il passe à intervalle régulier, mais ne s'attarde pas. Là encore, on ne peut que l'envisager que sous un angle ambigu.

Je n'irai pas jusqu'à remettre son existence en cause, il n'est pas, je pense, le fruit de l'imagination des enfants. Non, il existe, il joue le rôle de la fissure dans le mur dressé farouchement par la mère pour protéger ses enfants. Il apporte un souffle extérieur, il incarne l'existence même de ce monde au-delà des briques.

Il découvre cette espèce de robinsonnade sans paraître plus surpris que cela, sans paraître plus choqué que cela non plus. En tout cas, la révolution qu'il suscite dans le quotidien des enfants est une révolution douce qui ne remet rien en cause de ce mode de vie. Il entre dans leur jeu, d'une certaine façon, tout en offrant à la fratrie un nouveau point de vue...

En réfléchissant à propos d' "Instantanés d'Ambre", je me suis demandé s'il ne fallait pas voir dans ce roman une allégorie de l'histoire du Japon : un pays longtemps clos, replié sur lui-même, n'acceptant qu'une présence étrangère minimale, puis, finalement, cédant à la pression du monde extérieur et relevant le défi de faire cohabiter ses traditions ancestrales et la plus extrême modernité.

Là encore, il faudrait développer à partir d'exemples qui, je pense, seraient malvenus dans ce billet, car ils en révéleraient un peu trop sur l'histoire et son évolution. Mais, Ambre, à sa façon, est le garant des traditions familiales, jusque dans ces fameux instantanés qui servent de titre au roman dans sa version française (je ne sais pas s'il s'agit d'une traduction fidèle, et je ne vais pas trop me fier à Google Trad pour le savoir !).

Ces instantanés, avouez que l'expression même est assez mystérieuse et aiguise la curiosité, on les découvre au fil du livre et ils prennent une place de plus en plus importante quand on approche du dénouement. Longtemps avant d'attaquer ce livre, je me suis demandé si je devais expliquer ce titre, vous raconter ce que sont ces instantanés...

J'ai choisi finalement de ne pas le faire, parce que je crois que c'est un élément d'une beauté mystérieuse qu'il vous faut découvrir par vous-mêmes. Peut-être peut-on juste dire qu'ils sont la confrontation de ce monde familial particulier au monde réel, ou plus exactement, à la vision qu'ont les enfants de ce monde réel.

C'est surtout, parmi tant d'autres éléments, un aspect qui fait que l'histoire frôle le fantastique, qui symbolise le souffle de l'imaginaire qui attise cette histoire si particulière. Qui lui donne une dimension d'une incroyable poésie quand cette histoire pourrait basculer rapidement dans le drame, le sordide ou le malheur.

Ces instantanés d'Ambre, c'est une espèce de béatitude, tout en naïveté, l'expression d'un bonheur simple mais inaccessible pour tout autre personne que les membres de la famille, une sorte de légende familiale dans laquelle Ambre inscrit énormément de choses, très émouvantes, très troublantes aussi, je me répète, mais que voulez-vous, c'est l'essence de ce livre.

En lisant "Instantanés d'Ambre", j'ai repensé à un film japonais, "Nobody knows", qui s'inspirait d'un fait divers réel, l'histoire d'une mère célibataire qui vit dans un appartement avec ses quatre enfants, jusqu'au jour où elle disparaît, les laissant vivre par eux-mêmes. Je précise que le roman de Yôko Ogawa n'est pas un décalque de cette histoire, c'est mon association d'idées.

L'histoire racontée dans "Noobody knows" avait fait grand bruit au Japon, choquant profondément tout le pays, et certains détails glanés dans "Instantanés d'Ambre" laissent penser qu'il en est de même pour l'histoire de cette famille pas comme les autres. Avec cette notoriété un peu bizarre, presque malsaine, qui est le lot de notre monde contemporain, ultra-médiatique et oublieux d'une certaine pudeur.

Tout le contraire de ce livre, où Yôko Ogawa raconte cette histoire avec énormément de pudeur, justement, de douceur, aussi. C'est également cela qui crée l'ambiguïté : il n'y a pas de jugement, ce n'est pas l'objet du livre, juste une réflexion sur cette quête du bonheur qui est proche d'aboutir en choisissant de se couper du monde... Vais-je redire que c'est troublant ? C'est bien possible...

Cette histoire, en apparence joyeuse et insouciante, m'a paru finalement très sombre, par tout ce qu'elle implique, entre mensonges et amour maternels, entre imagination et réalité... Pour vivre heureux, vivons cachés, dit l'adage, c'en est l'illustration, mais cachés à ce point, en faisant peser sur ces enfants une épée de Damoclès effrayante, est-ce bien ?

Douceur et noirceur, poésie et douleur, imaginaire et réalité, on retrouve beaucoup de composantes habituelles de ce que nous offre la culture japonaise à travers sa littérature et son cinéma, par exemple. Et je me disais, au fil des pages, que ce roman pourrait faire un beau scénario pour un film d'animation tels que le studio Ghibli et Hayao Miyazaki nous en proposent régulièrement.

Ce billet s'achève, et je n'arrive toujours pas à savoir si doit primer l'émerveillement ou le trouble. Je crois que c'est aussi la force de ce livre marquant, ce mariage des deux émotions presque opposées. C'est sa base, une sorte de merveilleux désenchantement, pour finir sur un oxymore, qui nous interroge en tout cas profondément sur ce qu'est notre monde, le vrai, qu'il faudrait fuir pour espérer tutoyer le bonheur...

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