mardi 17 avril 2018

"Les cérébrations (...) connurent un engouement immédiat, qui rappelait aux plus anciens le boom de la chirurgie esthétique, quarante ans plus tôt".

Non, pas de faute de frappe dans ce titre, c'est bien le mot "cérébration" qu'il faut y lire, explication dans le courant de ce billet, évidemment. L'anticipation, une des branches de la science-fiction, diffuse de plus en plus vers la littérature blanche, qui n'hésite plus à s'emparer de ces thématiques. On souhaiterait qu'en retour, les littératures de l'imaginaire gagnent en visibilité, en légitimité, ce qui serait juste, mais il faudra sans doute encore du temps. Voici un nouvel exemple de cette tendance, avec "Ce qui nous guette", de Laurent Quintreau (aux éditions Rivages). Un roman choral, presque un recueil de nouvelles, mais que rassemble une thématique bien précise : le contrôle. Le contrôle de soi, dans un premier temps, mais qui devient vite une forme de contrôle tout court, posant bien des questions. Sur le papier, une excellente idée peut vite être dévoyée et devenir un danger. Un livre en forme d'avertissement qui évoque avec inquiétude, mais pas sans humour, une situation chaque jour un peu plus proche...



Une jeune femme s'apprête à présenter des travaux scientifiques révolutionnaires lors d'un colloque réunissant nombre de sommités. Soudain, un accident, le truc bête, et la scientifique craque soudain. Une réaction tout à fait inappropriée, mais impossible à contrôler, qui pourrait remettre tout en cause en quelques secondes...

Un père de famille accompagne sa petite fille chez ses parents. Ensemble, ils vont prendre le TGV. L'homme est nerveux, tendu, redoutant de perdre la garde de la fillette à l'issue de la procédure de divorce qu'il entame. Aussi, quand son téléphone sonne et qu'il voit le numéro de son avocat s'afficher, décroche-t-il aussitôt et en oublie ses obligations paternelles...

La directrice administrative et financière d'une grosse entreprise est convoquée de bon matin dans le bureau de son patron. Elle s'y rend d'un bon pas, sans se douter qu'une terrible nouvelle l'y attend : non seulement elle est virée, mais en plus, elle va servir de bouc émissaire aux stratégies douteuses de la boîte. Ca fait un peu beaucoup et elle a beau être du genre zen, là, elle craque...

Pendant que sa baby-sitter se focalise sur son portable au lieu de garder un oeil sur lui, un bébé doit affronter seul un événement qui sort de l'ordinaire et qui voit son doudou, oui, son doudou adoré, terriblement malmené. Comment empêcher le pire quand on ne peut guère s'exprimer que par des cris, des babillements et que l'on est témoin de l'horreur à l'état pur ?

Une jeune femme prend un verre à la terrasse d'un café parisien avec des amies. A une table voisine, un jeune homme qui lui plaît bien... Une douce soirée, jusqu'à ce qu'un drame abominable, plus abominable encore parce que rien ne le laissait présager, se déroule... Et notre jeune femme qui se retrouve comme paralysée, incapable de quelque réaction que ce soit...

Cinq situations très différentes, certaines assez futiles, aux conséquences tragi-comiques, d'autres beaucoup plus graves ou qui auraient pu dégénérer... Et un point commun : à chaque fois, la personne concernée a perdu le contrôle. Le contrôle d'elle-même, le contrôle des événements, le contrôle sur les conséquences...

Quelques dizaines d'années plus tard, ce genre de problématique appartient au passé. En effet, grâce à la cérébration, on peut échapper à ces réactions dépourvues de maîtrise et pouvant entraîner des conséquences funestes. Grâce à cette opération, en fait, la greffe de cellules gliales (vous savez, ce sont celles qui se trouvent dans l'entourage des neurones), on ne perdra plus jamais le contrôle.

De cette manière, on saura rester calme et serein en toute circonstance, capable d'affronter sereinement n'importe quelle situation, mais aussi de renforcer certaines capacités cognitives essentiellement qui permettront à ceux qui choisiront de recourir à cette méthode de se démarquer. En un mot, d'être le ou la meilleur(e).

Mais, la contrepartie, c'est le risque aussi de perdre certaines émotions, de ne plus savoir réagir avec spontanéité, de ne plus être capable de lâcher prise quand la pression est trop forte... Bref, de faire sérieusement perdre à ceux qui ont eu recours à la cérébration une grande partie de ce qui fait d'eux des êtres humains.

La deuxième partie du livre met en scène de nouveaux personnages qui ont bénéficié de cette innovation technologique, pas toujours à leur demande, d'ailleurs, et qui se retrouvent dans des situations de tension ou de crise, ainsi armés. Ou étant en principe mieux armer pour faire face, sans que l'émotivité naturelle de l'être humain ne vienne tout gâcher...

Entre les deux parties, quelques dizaines d'années ont passés. Les cinq personnages que j'ai évoqués, ce sont nos voisins, nos amis, nos collègues, les gens que l'on croise dans la rue ou à la caisse d'un commerce. Bref, ces gens-là, ils sont nous, aujourd'hui, en 2018, dans une société qui ne pardonne aucun écart et peut se montrer très dure, très violente.

Laurent Quintreau n'invente rien : les recherches autour des cellules gliales existent et l'on envisage sérieusement ces greffes, à la manière des cellules souches dont on fait une panacée. En revanche, ce qu'il imagine, c'est la société d'après, quand la découverte d'aujourd'hui est devenue une réalité, et une méthode répandue, même si elle n'est peut-être pas accessible à tous.

Mais que changera-t-on vraiment en jouant ce petit jeu ? Voilà la question que pose le romancier, avec une inquiétude teintée de pessimisme qu'on retrouve jusque dans le titre de son livre : "Ce qui nous guette". Ouch, voilà qui a le mérite d'être clair, on entre dans la même zone de turbulence que celle qui entoure les Intelligences Artificielles, on dirait...

Autre interrogation de Laurent Quintreau à travers ces histoires entrecroisées : peut-on changer l'homme en l'améliorant, ou ne fait-on que renforcer ses bons, mais aussi ses mauvais côtés ? En quelque mots : rendre l'homme meilleur, est-ce vraiment le rendre meilleur ? Ah, oui, je joue avec les mots, mais c'est pourtant le noeud du problème.

D'un côté, rendre l'homme meilleur en termes de capacités, physiques et cognitives, un peu à l'image de ce que vit (subit ?) Charlie, le narrateur du roman de Daniel Keyes "Des fleurs pour Algernon" ; de l'autre, rendre l'homme meilleur sur le plan de la sociabilité, du rapport à l'autre, en essayant d'atténuer ses vilains défauts qui font monter la pression et le stress au quotidien.

L'exemple de Charlie rejoint d'ailleurs ceux de Laurent Quintreau, puisque, au fur et à mesure que l'expérience le rend plus intelligent, cultivé, génial, elle en fait un personnage odieux et égoïste, solitaire et malheureux... Impossible alors d'évacuer la pression, comme par la soupape d'une cocotte-minute, de lâcher prise, comme le chantaient les Massilia Sound System...


Comme la première partie, la seconde comprend donc plusieurs chapitres qui sont autant d'histoires individuelles, cette fois d'après la cérébration. Où l'on constate vite que les cellules gliales ne font pas le bonheur, que cette quête est plus complexe que cela. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai choisi ce titre pour le billet, car le parallèle m'a semblé très pertinent.

La chirurgie esthétique avait pour but initial d'être une technique réparatrice, on se souvient qu'elle a énormément progressé suite aux terribles blessures issues de la Première Guerre mondiale. Mais, ensuite, lorsque cette discipline s'est répandu, elle a vite perdu de son côté essentiel pour devenir une espèce de cure de jouvence, de quête de l'immortelle beauté...

Ce que Laurent Quintreau décrit au sujet des cellules gliales, c'est peu ou prou un phénomène identique : d'abord répondre à une réelle problématique, du moins sur un plan scientifique, le genre de découverte qui vaut un Nobel, probablement. Mais, par la suite, cela devient un moyen de rechercher l'impossible bonheur, du moins, de laisser le moins de prise au malheur.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que, une fois la technique banalisée, la personne qui s'y oppose le plus fortement est la scientifique même qui l'a mise au point. Et, puisqu'il y a une portée universelle à cette situation, Laurent Quintreau ne se contente pas des destins particuliers, mais envisage toute la société, jusque dans les questions idéologiques (politiques et religieuses) qui vont se poser.

Voilà pour le fond de ce livre, qui vaut aussi beaucoup par sa forme. J'ai déjà évoqué le côté atomisé du récit, puisqu'on a de multiples personnages qui se croisent, ou pas, d'ailleurs. On pourrait penser aux livres de Raymond Carver, et à ce qu'en a tiré Robert Altman pour le grand écran, c'est-à-dire "Short cuts", où des destins suivant des chemins très différents s'entremêlent.

Si j'en crois ce que j'ai lu concernant Laurent Quintreau, que je découvre, cette manière de faire est habituelle chez lui. "Ce qui guette" est son quatrième roman, le deuxième chez Rivages (il faut également ajouter un recueil de portraits, "Le Moi au pays du travail"), et il a toujours employé ce type de construction.

Mais, ce n'est pas la seule chose qui frappe, dans "Ce qui nous guette". La narration elle-même est tout à fait intéressante, puisqu'elle reprend à chaque chapitre le même vouvoiement qui peut s'adresser aussi bien au personnage qu'au lecteur, comme si l'auteur nous prenait à partie, nous lançait cet avertissement directement.

Un vouvoiement qui peut aussi donner une impression d'oralité, de discours direct, sans la distance que peut mettre l'écrit. Cela donne par moment quelques digressions, quelques détails qui donnent de la chair, font penser à celui qui raconte une histoire à ses postes en l'enjolivant avec une certaine truculence.

Mais, dans le même temps, la langue de Laurent Quintreau est riche, soutenue, sans devenir trop complexe, et ce n'est pas le langage qu'on emploierait justement autour d'une table, du comptoir d'un bistrot ou dans une réunion entre amis ou membres d'une famille. On est bien dans une oeuvre littéraire et cela se voit rapidement.

L'ensemble donne un cocktail assez troublant, entre réflexion politique (Laurent Quintreau occupe des fonctions dirigeantes à la CFDT) et philosophique, regard inquiet sur l'avenir, mais également une satire, servie par un humour pince-sans-rire que j'ai bien aimé, parce qu'il donne un peu de légèreté, un peu de recul au propos. Ok, c'est ce qui nous guette, mais il y a plus grave.

Ou alors, c'est une politesse du désespoir (amis des clichés, bonjour !)...

Cet humour, il permet d'ailleurs à l'auteur de finir son livre sur une note pleine d'ironie (ou de cynisme, même), avec une dernière histoire en forme de morale. Derrière le décalage, derrière le côté drôle et grinçant, pas mal de sujets de réflexion, allant de la rébellion à une nouvelle vision de l'existence (qui n'est pas sans rappeler Keyes, encore une fois, même si le contexte est différent).

Et j'aurais tort d'oublier une scène d'ouverture absolument irrésistible, où l'on a l'impression d'assister à la scène comme si on y était et où l'état d'esprit du personnage, prise d'un fou rire irrépressible, incontrôlable, devient contagieux. Si vous ne devez lire que ces premières pages, cette première histoire, n'hésitez pas, ça fait un bien fou (même si on se sent un peu coupable)...

Au coeur de cette histoire, l'humanité, coincée entre son essence animale, son évolution vers une espèce qu'on dit intelligente, et la tentation du progrès permanent qui, par la science, entend lancer une nouvelle évolution, engendrer ce qui pourrait devenir une nouvelle espèce, sans pour autant résoudre les problèmes posés par les spécimens actuels.

La littérature se veut une manière de penser le monde, et nous voilà sans doute à un moment très important, où les observateurs du monde tel qu'il est et les rêveurs qui imaginent ce qu'il pourrait devenir se rejoignent autour d'interrogations et d'inquiétudes communes. Autour aussi de l'idée qu'il n'est pas trop tard pour raisonner tout cela et éviter que n'advienne ce qui nous guette...


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