lundi 2 avril 2018

"J'ai besoin que quelque chose donne forme à ma vie, comme l'air donne forme au ballon qu'il gonfle. Je ne peux encore dire ce que ce sera, mais certainement cette chose que l'on appelle l'amour".

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative de coup d'Etat a lieu en Turquie. Son échec entraîne une vague de répression de la part du chef de l'Etat, Recep Erdogan, et des purges dans de nombreux corps constitués. Un mois après, la rédaction du quotidien Özgür Gündem est arrêtée dans son ensemble. Parmi les journalistes, Asli Erdogan, dont les écrits soutenant à la communauté kurde vont lui valoir de la prison et un procès à rallonge, avec une lourde peine en guise d'épée de Damoclès. Suite à cette arrestation, le nom d'Asli Erdogan se révèle au grand public et l'on s'intéresse de plus en plus à ses écrits. En France, Actes Sud publie les écrits de l'écrivaine turque depuis une dizaine d'années et la maison arlésienne vient de faire paraître, en ce début d'année, son premier roman, écrit en 1993, "l'Homme coquillage" (traduction de Julien Lapeyre de Cabanes). Un roman troublant à plus d'un titre, comme l'est toute l'oeuvre littéraire d'Asli Erdogan. Troublant, pas seulement pour la relation qui va se nouer entre les deux personnages centraux du livre, mais parce que certains passages font étrangement écho au sort de la romancière...



Une jeune chercheuse en physique nucléaire de nationalité turque se rend sur l'île de Sainte-Croix, dans les Caraïbes, pour participer à un séminaire, en compagnie de près d'une centaine d'autres physiciens. Elle ne connaît guère, dans ce brillant aréopage, que Maya, sa meilleure amie, sa seule amie, en fait.

Le séminaire doit durer une quinzaine de jours, avec des réunions tout au long de la journée. Un planning bien rempli, donc, qui ne laisse guère le temps de profiter de l'environnement paradisiaque dans lequel se déroule cette réunion scientifique. Ajoutez à cela la discipline de fer qu'impose aux participants le professeur Karbel, et vous comprenez que ce séjour n'a rien de vacances de rêve...

La narratrice s'ennuie vite dans ce contexte où elle ne se sent pas vraiment à sa place. Après un début de carrière prometteur, elle doit reconnaître que sa passion pour la physique s'est largement émoussée. Aussi, au fil des jours, prend-elle de plus en plus de libertés avec le train-train du séminaire, s'isole du groupe et profite de la mer et du soleil.

Elle préfère les balades sur les magnifiques plages qui entourent l'hôtel luxueux dans lequel les physiciens sont logés, aux colloques et autres conférences sur des sujets très pointus. Elle se comporte de plus en plus comme une touriste profitant de vacances au soleil et commence à remettre en question cette carrière qui ne lui convient plus...

Au dixième jour sur l'île, elle va faire la rencontre qui va faire de ce séjour un moment inoubliable et bouleverser son existence. L'homme est petit, d'une maigreur inquiétante, d'une laideur encore accentuée par sa dentition ravagée, sale et vêtu de loques, mais son magnétisme va opérer immédiatement sur la jeune femme.

Il s'appelle Tony et il transporte à bout de bras deux énormes coquillages comme on en trouve dans cette région. il va lui-même les pêcher au fond de l'eau, puis les vend aux touristes pour se faire un peu d'argent. Car Tony ne roule pas sur l'or, bien au contraire, et il n'est pas le seul. Car, à Sainte-Croix comme dans tant d'autres îles caribéennes, le luxe n'est pas pour les autochtones.

Entre la physicienne et le pêcheur de coquillages va alors s'établir une étrange relation, comme la rencontre de deux solitudes extrêmes qui s'adoucissent l'une l'autre. Ils vont se confier l'une à l'autre, et il va lui apprendre qu'il est en fait en exil à Sainte-Croix : originaire de la Jamaïque, il y a tué un homme et a dû partir...

En plus de son aspect très particulier, voilà donc Tony entouré d'une aura de violence qui ne repousse pas la narratrice, bien au contraire. Elle est fascinée, sous le charme étrange de ce bonhomme avec qui elle va traverser le miroir. Car, en s'éloignant de l'hôtel et de son opulence, en avançant le long de la grève, on change soudainement de monde.

La misère saute alors au visage, une misère noire qui rend plus obscène encore le luxe tapageur du site touristique. Elle le suit dans son monde à lui et elle se met en danger, comme si elle voulait poursuivre la remise en cause de son mode de vie, de son existence de physicienne. Et chaque jour, elle espère retrouver Tony.

Entre eux, la relation est singulière, ambiguë. Elle prend parfois des allures de bras de fer, on n'a que le point de vue de la jeune femme, il est donc difficile de savoir exactement ce que pense Tony. Cherche-t-il à profiter d'elle, a-t-il des projets à son égard ? Disons les choses clairement : pourrait-elle être en danger à trop fréquenter cet homme ?

De son côté, elle semble incapable de se passer de Tony. Elle le guette, lui donne rendez-vous, le cherche quand elle ne parvient pas à le voir, quitte à prendre des risques inconsidérés... Elle se sent clairement attirée par lui, sans pour autant jamais se déclarer. Sans qu'il ne se passe rien entre eux, autre que ces discussions.

Malgré cela, on ressent une vraie tension sexuelle. La narratrice, seule, n'ayant pas eu de relation sentimentale depuis un moment, ayant derrière elle un douloureux passé qu'elle peine à surmonter, se surprend elle-même à se retrouver dans cet état. Et le déclic, c'est clairement la rencontre avec Tony, comme si elle se sentait enfin considérée...

Cette tension sexuelle est l'un des éléments forts du livre, elle participe aussi à l'encanaillement, si je puis présenter les choses ainsi. On a à la fois la sensation que cette tension, ressentie depuis la rencontre avec Tony, doit s'épancher, mais aussi qu'elle fait partie de cette liberté nouvelle que la narratrice recherche depuis plusieurs jours, déjà.

Cinq jours, à peine cinq jours, voilà ce qu'il reste avant de rentrer à la maison, de retrouver la vie quotidienne, loin des mers turquoise et des plages de sable blanc. De retrouver aussi les interrogations sur l'avenir, les doutes, la solitude et la tristesse... Une vie imparfaite, morne, sans relief, alors que, depuis la rencontre avec Tony, elle a du piquant...

Cinq jours pour que se noue ou pas cette improbable et impossible histoire d'amour (qui plus est, à sens unique, car il est encore une fois difficile de savoir si Tony ressent les mêmes sentiments). Cinq jours qui passent infiniment plus vite que les dix premiers du séjour, qui paraissaient se traîner en une éternité pénible...

Cinq jours au cours desquels la jeune physicienne envisage même de tout plaquer pour rester là, avec Tony, de partager son quotidien misérable, mais de s'émanciper de tous les liens qui, dans sa vie, l'entravent et l'empêchent de vivre pleinement son existence. Cinq jours qui vont changer profondément son regard sur la vie, sur les sentiments, sur le désir...

J'ai utilisé le mot "troublant" en introduction de ce billet, car c'est celui qui m'est naturellement venu en cours de lecture. J'ai été troublé par l'histoire elle-même, par cette rencontre et la relation qui se noue, par le récit de la physicienne, ses doutes, ses espoirs, cette libération qui se produit, comme si, à des milliers de kilomètres de chez elle, soudain, elle pouvait se comporter sans arrière-pensée, sans souci d'être jugée.

Troublant, parce qu'il y a cet érotisme sous-jacent, que l'écriture d'Asli Erdogan rend parfaitement. La narratrice, transparente et si discrète au début du séjour, semble s'être métamorphosée et son pouvoir de séduction est bien plus fort dans ces derniers jours. En tout cas, c'est ainsi qu'elle le ressent, comme si elle était soudainement devenue sensible aux regards des autres, aux regards des hommes.

Il y a le trouble qui naît de l'histoire elle-même, de cette relation amoureuse si particulière, et puis il y a un trouble bien différent qui apparaît suite à la lecture de certains passages du livre. Un trouble qui ne se serait sans doute pas manifesté si j'avais lu "l'Homme coquillage" il y a trois ans ou plus. Car, je dois dire qu'il y a des échos très forts avec la situation actuelle d'Asli Erdogan.

En particulier, le thème de la réclusion, de l'emprisonnement, revient à de nombreuses reprises. Bien sûr, cela peut sembler logique en évoquant l'histoire de Tony, qui, un jour, a tué un homme. Mais, c'est bien à la narratrice que cela s'applique principalement. De l'impression carcérale du séminaire et de l'hôtel luxueux, jusqu'au sentiment de solitude profond qui la frappe, on retrouve cette idée.

"J'avais toujours vécu en prison, dans un monde faux et éteint, à bout de souffle parmi ces hommes dont je n'étais même pas certaine qu'ils fussent bien réels", lit-on par exemple. Ou encore : "Comme en prison, les relations humaines étaient limitées par un carcan de règles invisibles"... La vie d'avant le séminaire, en Turquie, mais même après, est ressentie comme un enfermement...

De même, les quelques remarques sur la Turquie et la vie dans ce pays, en particulier lorsqu'on est une femme, là encore résonne curieusement. Il y a des raisons logiques, lorsqu'on regarde d'un peu plus près : Asli Erdogan n'est pas la première dans sa famille à avoir souffert de l'arbitraire du pouvoir dans son pays natal.

Ses parents avant elle on connu la prison et la torture dans les années 1980 et 1990 et l'on peut ainsi comprendre ces analogies, signe du choc profond qui devait habiter la jeune femme lorsqu'elle a, en 1993, écrit ce roman. Mais, en 2018, ces passages viennent frapper l'esprit du lecteur, comme une référence prémonitoire aux propres soucis qu'elle traverse depuis deux ans...

D'ailleurs, le dernier trouble que je voulais évoquer tient aussi à cela : a-t-on entre les mains un roman de pure fiction ou largement autobiographique ? En lisant "l'Homme coquillage", je n'ai pu m'empêcher de me poser la question, car la narratrice ressemble furieusement à la romancière, par sa nationalité, son âge, sa profession, ses doutes quant à son avenir...

Difficile d'échapper à ce parallèle, il suffit d'une biographie succincte pour faire ce lien. Et, par conséquent, on se demande si cette histoire de séminaire et plus encore cette rencontre avec Tony ont pu exister. Ou du moins s'inspirer d'un épisode réel de la vie d'Asli Erdogan. On est dans cette incertitude qui brouille totalement la limite entre la réalité et la fiction.

Et si l'on s'interroge, ce n'est pas tant par curiosité que parce que certains détails viennent frapper l'esprit du lecteur. Parce que la vie d'Asli Erdogan pourrait ne plus se limiter aux deux éprouvantes dernières années, entre emprisonnement, procès aux allures de jeu pervers, et honneurs internationaux. On prend brusquement conscience que la vie a toujours été dure pour elle...

On ne se sent pas toujours très fier quand on découvre un écrivain pour de "mauvaises" raisons, des raisons qui ne soient pas strictement littéraires, mais liées aux aléas de sa vie, de sa carrière. Mais, en ce qui concerne Asli Erdogan, ces différents aspects semblent se confondre, particulièrement dans ce premier roman, écrit il y a un quart de siècle.

Le mot de conclusion de ce billet ne sera pas de moi, mais d'Asli Erdogan elle-même. Un article et un entretien que le site "Femmes méditerranéennes" lui ont consacrés en 2005, mais qui reste très intéressant, en particulier le passage où la romancière évoque "l'Homme coquillage" (et apporte quelques réponses aux questions posées ici).


Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, par exemple sur la relation d'Asli Erdogan à son pays, la Turquie, bien avant que le régime actuel ne s'en prenne à elle, ainsi qu'à tant d'autres, journalistes, écrivains, magistrats, enseignants et même sportifs célèbres, autant de personnalités qui, aujourd'hui, sont, directement ou non, menacées par ce qui ressemble un peu plus chaque jour à une dictature...

Pour cela, il faudra lire d'autres livres, affiner la réflexion, établir des parallèles, déterminer les thèmes de prédilection (dont la plupart, je crois, sont déjà présents dans "l'Homme coquillage") et poursuivre l'aventure littéraire à ses côtés. En espérant que les sanctions qui pourraient la frapper (et aller jusqu'à la perpétuité) ne l'empêche pas de poursuivre son oeuvre et ses engagements, aussi bien littéraires que politiques.

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