jeudi 15 février 2018

"Les malades ne le sont que dans le cadre d'une société qui les fait souffrir. En liberté, ils deviendraient les grands sages de nos générations futures".

Le petit jeu des citations est toujours un moment à la fois intéressant et amusant pour moi. Rechercher la pertinence, mais aussi, je ne m'en cache pas, le côté accrocheur, provocateur, aussi, ne coule pas toujours de source. Et puis, il y a les cas, comme pour notre roman du jour, où je ris sous cape en me demandant comment les lecteurs de ce billet percevront ce titre hors de son contexte... Il va être question de folie, aujourd'hui, avec un roman court, sec, sombre, douloureux, une histoire qui se tient sur un fil, celui qui sépare l'espoir du désespoir, et joue avec des codes bien particulier pour créer une atmosphère à la fois étrange et oppressante. "Cirque mort" (rien que ce titre, déjà !) est un polar atypique signé Gilles Sebhan (en grand format aux éditions du Rouergue), construite autour d'un personnage qui est à la fois flic et père, un homme prêt à tout, y compris à enfreindre toutes les valeurs qu'il a défendues jusque-là, pour retrouver son fils. Et ne pas sombrer lui-même dans la folie...



C'était un jeudi. Le lieutenant Dapper s'en souvient parfaitement. Comment pourrait-il oublier le jour où son fils, Théo, n'est pas rentré à la maison. Plongé dans ses dossiers, le policier avait reçu un appel de sa femme lui demandant si le garçon était avec lui. Mais non. Il avait bien quitté son école à la fin de la journée de classe, mais avait disparu sans jamais arriver chez lui...

Depuis, la vie des Dapper est une lente descente aux enfers. La culpabilité, la honte, la colère, la peur, autant d'émotions qui ont sapé le couple, qui s'accroche comme il peut à cette idée : Théo a disparu, il est encore possible qu'il soit vivant, retenu quelque part. Un espoir presque irrationnel et qui s'effiloche à chaque jour qui passe.

Lorsque Théo a disparu, au début de cet hiver, la ville vivait déjà sous tension depuis près d'un an. Depuis qu'un événement atroce s'y était produit : le massacre de toute la ménagerie d'un cirque installé là pour les fêtes de Noël, le temps de quelques représentations. Un acte barbare, fou, qui a laissé tout le monde terrifié et que l'on arrive pas à expliquer.

Puis, deux enfants ont disparu. Dapper était le policier en charge de cette enquête et, disons-le, cela n'avançait guère, aucune piste, aucun indice. Jusqu'à ce que Théo rejoigne la liste des disparus... On a beau être un flic intègre et consciencieux, lorsque l'un des victimes est son propre fils, on n'envisage pas les choses de la même manière...

Et on n'est pas le seul, dans son cas : lorsque le dossier concernant Théo a rejoint ceux des deux autres garçons évaporés, Dapper a logiquement été dessaisi d'une affaire qui le touchait de bien trop près. Alors, depuis, il ronge son frein, incapable de se concentrer sur autre chose que le souvenir de son fils, que cette certitude qu'il peut encore le retrouver. Vivant.

Mais rien n'a bougé, jusqu'à ce que Dapper se résigne à s'intéresser à une lettre anonyme qui lui avait été envoyée. Sur ce bout de papier, bien peu de choses, une adresse et un nom. L'adresse, c'est celle d'un établissement psychiatrique destiné aux enfants et aux adolescents. Le nom, c'est celui du docteur Tristan, qui dirige le centre...

Le roman s'ouvre d'ailleurs sur l'arrivée du lieutenant Dapper dans la cour de cet établissement (difficile de trouver le mot juste pour le qualifier) pour une première prise de contact. Une brève discussion, froide, déroutante, presque inquiétante, avant que Tristan ne le conduise dans une autre pièce, auprès du troisième personnage central de ce roman...

Il s'appelle Ilyas, c'est un adolescent soigné au centre, mais qui semble y jouir d'un statut particulier. Un garçon au charisme puissant, qui désarçonne d'emblée Dapper par son comportement. Mais le policier n'est pas au bout de ses surprises. S'apprêtant à faire la leçon à celui qu'il considère comme l'auteur d'une mauvaise blague, il reste coi lorsque Ilyas lui explique que Théo et lui étaient amis...

Pour Dapper, c'est impossible, il l'aurait su ! Et comment son fils aurait-il pu fréquenter ce garçon enfermé dans cet endroit ? Lorsque Ilyas lui parle de visions dans lesquelles il aurait vu Théo, Dapper craque et il faut l'intervention d'une infirmière pour empêcher le lieutenant de brutaliser l'adolescent... Mais, le doute est à l'oeuvre, il s'attaque à l'esprit de Dapper...

"Cirque mort" se construit autour de cette rencontre et de cet étrange attelage romanesque que vont former ses trois hommes : Dapper, le flic, mais surtout le père, dans un tel état de faiblesse et de désespoir qu'il est prêt à tout pour un début de piste menant à son fils ; Tristan, le mystérieux médecin soignant ses patients à sa manière ; et Ilyas, malade choyé à l'aura si brillante...

Difficile de vous en dire plus, car ce court roman (160 pages, à peine) repose aussi sur la découverte progressive de cette relation entre les trois personnages. Plus qu'un polar classique, construit autour d'une enquête traditionnelle, c'est un thriller psychologique que l'on a en main. Et l'on va suivre Dapper dans ce qui sera sans doute l'enquête la plus bizarre d'une carrière pourtant longue...

Parlons de Dapper, puisque c'est le personnage le plus simple à aborder. Il est au 36e dessous lorsqu'on le rencontre, et on le comprend. Des mois sans nouvelle de son fils... Une relation de plus en plus délicate avec sa femme, un boulot mis entre parenthèses, contraint et forcé... Un espoir qui s'amenuise à chaque jour qui passe...

Il a envisagé toutes les hypothèses, le rôdeur, le pervers, l'accident, la vengeance, même... Sans aucun résultat. Aucun signe de vie depuis tout ce temps, de quoi vous mettre les nerfs à vif. De quoi démolir un policier compétent pour en faire un homme affaibli. Une faiblesse psychologique, bien plus que physique, on s'en doute.

Et il en a conscience, mais comment agir autrement ? Lui, l'homme qui pendant des années a défendu la loi et, avec elle, la raison, commence à envisager les solutions les plus irrationnelles, les plus folles. Comme aller voir une voyante, par exemple, pour qu'elle lui donne des nouvelles de son fils, qu'elle lui fournisse des indices... En vain...

Alors, forcément, quand Ilyas lui a parlé de ses visions, il a vu rouge, parce que, cette fois, ce n'est pas sa faiblesse qui parle, mais parce que c'est comme si on se moquait de lui, ouvertement, comme si on lui crachait au visage. Comme si on ravivait sa blessure juste pour le plaisir de lui faire mal, pour l'humilier en plus de le faire souffrir...

Dapper est à bout, même si renoncer n'est pas au programme. Pas tant qu'il n'aura pas une information, une preuve, une certitude concernant le sort de Théo. Et voilà que cette lettre anonyme, qu'il a failli brûler sans même la lire, devient l'étincelle qu'il attendait peut-être. Est-ce vraiment pire que d'aller consulter la voyante ?

Une bonne partie de l'histoire repose sur ce conflit intérieur qui anime Dapper, entre son attachement profond à la rationalité, qu'il envisage comme une base de son boulot de flic, et ce besoin de se raccrocher à n'importe quelle planche de salut. Tant pis si tout cela va à l'encontre de ses croyances, de ses convictions, il lui faut quelque chose, comme un junky courant après sa dose...

Mais, c'est aussi une étincelle qui va rallumer la flamme du flic en lui. Outre son combat entre sa rationalité et le recours au surnaturel, si l'on peut parler ainsi, il y a aussi cette rivalité entre le père et le policier, deux rôles qui se repoussent comme des aimants de même charge. Leur but est identique, retrouver Théo, mais les deux postures s'opposent, se contredisent...

Face à lui, il y a donc Tristan et Ilyas. Indissociables, même si Dapper entend se focaliser sur l'adolescent. On se demande, sans doute comme le policier lui-même, quel est leur rôle exact dans tous les événements dramatiques qui ont frappé la ville ces derniers mois. Les disparitions d'enfants, mais aussi le massacre du cirque, qui semble sans cesse apparaître en arrière-plan...

Je l'ai dit, au moins deux fois, même, "Cirque mort" est un roman court, mais d'une forte densité. C'est sans doute aussi cette brièveté qui permet à Gilles Sebhan d'installer une atmosphère très lourde, oppressante, dérangeante. D'emblée, on se retrouve aux côtés de ce père meurtri, sur les nerfs, proche de la rupture, qui arrive dans ce centre inquiétant, au-dessus duquel plane la folie...

Oui, j'emploie le mot folie par commodité, il y aurait bien sûr mille nuances à y apporter. Mais on ne peut nier le côté impressionnant et anxiogène de ce centre, de son directeur, le docteur Tristan, avec ses discours plein d'assurance, mais également provocants, et Ilyas, personnage à la fois lumineux et pourtant tout à fait effrayant.

La folie... Elle est là, partout, depuis le massacre du cirque, jusqu'à l'état d'esprit vacillant de Dapper. Sans oublier cet endroit, ce centre pour jeunes malades... Je suis certain que dans un contexte différent, cette maison, avec son parc, nous apparaîtrait très différente. Mais, là, dans ce contexte lourd et menaçant, on se croirait devant un bâtiment gothique habité par je ne sais quel monstre.

C'est bien la folie qui alimente l'ambiance générale du livre. Parce que tout ce qui se passe ne peut qu'être l'acte d'un fou, n'est-ce pas ? On ne massacre pas des animaux, on n'enlève pas des enfants sans avoir un sacré grain, non ? Tout ce qui se passe depuis plus d'un an est fou, l'absence d'indice, de nouvelle, même la douleur de Dapper est folle...

Mais la folie n'est pas le seul élément fort de ce roman. Il y a l'enfance... Folie, enfance, une alliance qui a des allures d'oxymore, et pourtant, le lien entre ces deux états, presque un tabou, est omniprésente. Bien sûr, au premier chef, à travers le personnage si ambigu d'Ilyas, qui suscite une réelle et malsaine fascination, rappelant d'autres personnages littéraires du genre flippant...

Pour le lecteur, cette sensation étouffante et inquiétante est aussi le fruit de l'écriture de Gilles Sebhan, sèche, abrupte, presque brutale. Ces passages en italique qui ne sont jamais des dialogues, mais des soliloques n'attendant jamais vraiment de réponse... Chacun parle, et assez chichement, mais aucun dialogue ne peut se nouer.

Ce sont des volontés qui se télescopent, l'autre importe peu. Chacun, Dapper, Tristan, Ilyas, a son objectif, plus ou moins clair pour le lecteur, chacun veut imposer sa volonté à l'autre, aux autres. Avec un Dapper affaibli, sans doute moins lucide qu'il ne le serait en d'autres circonstances. Cette enquête, non officielle, c'est aussi une course au bord de l'abîme. Dapper risque à chaque instant de plonger dans la folie.

Difficile d'aller plus loin dans les explications, car la dernière partie du roman est, de mon point de vue, tout à fait inattendue, avec des révélations de différentes natures. L'incertitude constante, l'imminente possibilité du pire, la fragilité de Dapper et le mystère qui entoure Ilyas, dont on ne sait pas s'il est un ange ou un démon, tout cela concourt aussi à ce malaise ressenti par le lecteur.

"Cirque mort" n'est pas forcément un roman qu'on lit d'une traite, parce qu'on a besoin de se ménager des pauses. Pour souffler, pour assimiler ce qu'on nous assène, pour digérer les découvertes. On redoute que Dapper perde ce qui lui reste de raison et l'on se laisse prendre au suspense qui entoure le sort de Théo et s'impose à nous, lentement, inexorablement.

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