mardi 7 janvier 2014

"Je n'ai jamais oublié que nous sommes ici non pour y être heureux mais parce que là-bas nous n'aurions tout simplement pas vécu."

Il est des livres qu'on choisit de lire presque par hasard. On ne connaît pas l'auteur, ni son oeuvre, mais en quelques mots sur une quatrième de couverture, on sent soudain que le sujet peut nous intéresser, nous faire vivre de bons ou intenses moments. En voilà un exemple parfait avec le roman du jour. Je ne connaissais pas Carole Zalberg, mais j'ai aperçu son nouveau roman, "Feu pour feu", proposé dans le cadre d'un partenariat avec LivrAddict et Actes Sud. Devant moi, une couverture minimaliste, un petit nombre de pages, quelques lignes de résumé, mais l'envie de me lancer dans l'aventure... Bonne pioche !





Un homme et sa fille adolescente. Lui est le narrateur principal, elle intervient épisodiquement dans le récit. Lui parle posément, calmement, mais l'on sent dans sa voix comme une émotion particulière... Difficile de mettre un mot d'emblée sur cette émotion. L'adolescente, elle, est survoltée, racontant elle aussi un pan de sa vie en utilisant le langage propres aux jeunes de son âge (je n'aime pas l'expression "langage des cités" et je n'en trouve pas d'autres...).

Mais que nous racontent-ils, exactement ?

Le père revient sur une tranche de 15 années de sa vie, 15 années au cours desquelles il a été père. Un père sauveur, aimant, protecteur. Un père qui a choyée la petite Adama pour laquelle il a pris tout un tas de risque afin de lui offrir quelque chose qu'elle n'avait pas à sa naissance : la sécurité et un lieu où elle puisse grandir tranquillement...

Son récit, qui jamais ne tombe dans le pathos ou la dramatisation, mais reste uniquement centré sur le bien-être de sa fille, encore bébé, jusqu'à l'adolescente qu'elle est devenue, l'emmène de son pays d'origine, sans doute quelque part en Afrique (aucun toponyme n'est donné) jusqu'à une de ces villes européennes, ceintes de gigantesques banlieues dortoirs...

Sur cette période, il a connu bien souvent le pire, la guerre, les massacres, la haine, la fuite sans but, l'exil, l'exode, la clandestinité, l'humiliation de devoir accepter n'importe quel travail pour pouvoir se nourrir, se loger, survivre... Enfin, après ce laps de temps, il est devenu un citoyen à part entière de son pays d'accueil. Et sa fille avec lui...

Oh, leur existence reste modeste, cantonnée à la cité, à ces barres d'immeubles où se dissout l'humanité, où se diffuse l'exclusion et pire, le sentiment d'être exclu... Mais l'homme a obtenu ce qu'il recherchait principalement pour son enfant, plus que pour lui-même : une certaine stabilité et la possibilité de construire une vie.

Et puis...

On comprend au fil du récit qu'il s'est produit quelque chose, que cette confession paternelle, car c'en est une, a été provoquée par quelque chose de grave... Et cela se dessine peu à peu, dans les mots du père, bien sûr, mais surtout dans ceux d'Adama qui raconte elle-même le drame dont elle est partie prenante. Ou du moins, sa genèse...

Et l'on découvre, abasourdi, que l'existence de cette gamine, née dans le feu, au point qu'elle a été sauvée in extremis par ce père héroïque, couverte de suie, vient de basculer dans d'autres flammes dramatiques... En quinze années, d'un brasier à un autre, un parcours incroyable, brutalement remis en cause...

Je ne veux pas en dire trop sur l'histoire, qui se dévoile petit à petit jusqu'aux dernières lignes de ce court roman, une soixantaine de pages dans un format moyen, car il faut laisser au lecteur cette primeur, celle de voir entièrement le drame, de mesurer son ampleur et le poids qui doit, d'un seul coup, s'être abattu sur les épaules du père...

Mais de quoi nous parle exactement Carole Zalberg dans ce livre ? D'une fracture générationnelle, d'une dérive incontrôlable, d'une histoire dérisoire au vu des événements dont Adama ne garde aucun souvenir, autrement plus terribles, mais qui va tout remettre en cause, obscurcir irrémédiablement un avenir que la père avait, croyait-il, débarrassé de tous les nuages...

D'un père qui a couvé son enfant, s'est sacrifié pour elle et n'a su prévenir ce dérapage, cette spirale de groupe qui fait commettre des choses graves, sans qu'on s'y attendent. Le battement d'aile du papillon qui entraîne l'énorme tempête. La bêtise adolescent, puissance 10, qui dégénère, mais pas volontairement, non, sans doute pas... Facile à dire ensuite...

Avec le récit du père, on comprend bien qu'il n'est pas de ces parents démissionnaires qu'on dénonce si souvent ici et là. Il est même tout le contraire, et ça n'a pas empêché Adama de partir en vrille avec ses copines, de commettre l'irréparable et de devoir désormais payer longtemps sa dette à la société.

Et lui avec. Il sait que rien ne leur sera pardonné. Ni à Adama, ni à lui, une nouvelle fois victime collatérale... Bien sûr, 15 ans plus tôt, c'était une sauvagerie sans nom qui les avait frappés, lui et sa famille. Mais de victimes, les voilà coupables, et l'histoire que retrace "Feu pour feu" aura bien du mal à attendrir une opinion peu encline à s'émouvoir pour des personnes comme lui...

Le constat est amer, mais la tristesse est sincère et jamais ne remet en cause l'amour du père pour sa fille. S'il en veut à quelqu'un, c'est à lui-même. A lui, et à la société qui a corrompu son enfant, qui en a fait cette "sauvageonne", comme le veut le mot resté célèbre... Jamais il n'a élevé Adama ainsi, et pourtant, il l'a perdu en route...

La phrase titre de ce billet est, pour moi, une des clés pour comprendre le roman de Carole Zalberg. Il n'est pas venu dans cette cité par plaisir, ni même par ambition, encore moins attiré par un miroir aux alouettes... Il est venu là, bravant des risques insensés, pour sauver la vie d'Adama. Rien d'autre. Ou plutôt si, lui donner la chance qu'elle n'avait pas dans son pays natal, à feu et à sang.

Le père fait d'ailleurs un très intéressant parallèle entre la vie dans ce pays qu'il a quitté, où les groupes d'enfants sont libres d'aller où il veulent mais sont en danger permanent de par les tensions, et le pays d'accueil où le danger est moindre mais où la jeunesse est comme enfermée entre ces tours dont on ne peut s'échapper lorsque l'on vient de là...

En fait, la vraie question posée par ce roman, c'est celui des racines... Le père a tu les origines de sa fille, ce qu'il nous raconte, il ne l'a jamais dit à Adama auparavant. Et il y a dans ce récit de quoi traumatiser les plus endurcis. S'il n'a rien expliqué à sa fille de son passé, c'est pour lui permettre de partir avec tous les atouts.

Qu'elle grandisse exactement comme si elle était née dans ce pays, comme si elle en était un enfant à part entière... Pourtant, pour reprendre la métaphore horticole du roman, Adama a été replantée sur cette terre. Et ça change tout. D'autant que le terreau qui l'a vue grandir n'a connu pour engrais que révolte, colère, sentiment d'injustice et d'exclusion...

Alors, oui, Adama a été replantée dans un lieu infiniment moins dangereux que celui où elle est née, mais infiniment moins épanouissant, aujourd'hui... Des tuteurs de tous côtés qui entravent, coincent, font pousser de travers... Pas de la mauvaise graine, Adama, mais le sirop de la rue, l'engrais de la cité se sont avérés toxiques et en ont fait une plante mutante...

"Feu pour feu" est ce constat amer, dur, violent aussi, mais au combien bouleversant de ce que ces ghettos modernes, mais aussi la manière dont une société oublie certains des siens... Alors oui, j'en entends déjà certains grogner que le sujet est battu et rebattu... Lecteurs de peu de foi ! Puisque je vous explique depuis le début de ce billet que ce livre dégage une vraie force !

L'angle choisi par Carole Zalberg pour raconter son histoire, son mode narratif, le ton employé mais aussi le parallèle entre les deux drames, l'un d'une ampleur effroyable et l'autre, d'une échelle bien plus restreinte, mais dont les tenants et aboutissants ont de quoi durablement marquer les esprits, tout cela contribue à faire de "Feu pour feu" un livre bouleversant.

Mais un livre qui met aussi en colère devant l'injustice qui frappe cet homme, si courageux, si persévérant, et devant le mélange d'inconscience, de bêtise et désoeuvrement qui va pousser Adama à faire une petite connerie aux conséquences disproportionnées... Colère, parce que cet enfant n'aura jamais vraiment connu l'âge de l'innocence. Et qu'elle n'en est sans doute pas la seule responsable...

Je n'ai passé qu'une après-midi dans cette lecture, et pour cause, puisqu'elle est très brève, mais j'en garde un souvenir puissant encore quelques jours après. Et sa brièveté est d'ailleurs aussi l'une des raisons de sa force, le livre ne se perd pas en circonvolutions, il va droit au but et fait mouche. Et le lecteur reste pantelant devant deux existences effondrées...

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