vendredi 24 janvier 2014

"Parfois, j'ai envie de partir, de m'engager, de servir à quelque chose..."

Certes, le titre de ce billet est assez général et pourrait évoquer tout et n'importe quoi... Sachez donc que le personnage qui la prononce est une demoiselle qui va sur ces 18 ans et qu'elle le dit en 1915, alors qu'elle est guichetière à la gare d'Orsay, à Paris... Dans son premier roman, "les petits mouchoirs de Cholet" (aux éditions De Borée), Isabelle Artiges met en scène une héroïne du quotidien, embarquée dans les tourments de l'Histoire et les aventures qu'elle engendre. Une jeune femme qui va aussi prendre en main les rênes de sa destinée, quitte à s'affranchir des normes de la société dans laquelle elle a grandi et qui sortira de cette période profondément changée... Comme la France.





Louise est née dans le Limousin, à la fin du XIXème siècle, cinquième enfant d'une modeste famille paysanne. Une grossesse tardive et inattendue. Elle est donc la benjamine de la fratrie, qui comprend un garçon et quatre filles et est bien plus jeune que ses aînés... La vie de sa famille est simple mais heureuse et elle ne manque jamais de rien.

Jusqu'au jour où son père, victime d'un accident aux champs, meurt d'une septicémie... La mère, perdue, ne peut plus à elle seule entretenir la maison familiale, elle va aller s'installer chez une de ses filles, dans le voisinage. Et Louise ? Eh bien, Louise aussi va aller habiter chez une de ses soeurs. Mais pas en Limousin.

Non, c'est à Paris qu'on va envoyer l'enfant, là où sa soeur vit avec son époux et ses enfants... Paris ! Louise à 10 ans, en cette année 1907, elle n'a nulle envie de quitter sa maman, on peut le comprendre... Et la capitale ne représente pas grand-chose à ses yeux d'enfant... Le déchirement est terrible, plus violent encore qu'un déracinement...

On retrouve Louise 7 années plus tard. Elle est devenue guichetière à la gare d'Orsay. Les rumeurs de guerre se font de plus en plus persistantes et la demoiselle en est très inquiète. Présente sur les lieux de l'assassinat de Jaurès, homme providentiel, dernier rempart pour empêcher la guerre aux yeux de son beau-frère, elle comprend que le pire est à venir.

La guerre éclate, effectivement. A Paris, la vie continue tant bien que mal, ponctuée par des attaques de zeppelins allemands qui bombardent la ville. Les nouvelles du front, de l'est ou du nord, sont rares, censure oblige, mais on comprend bien que la guerre ne sera pas finie pour Noël, comme on le disait à l'été 14...

Au début de 1915, Louise va faire une rencontre décisive. Un usager, ému de la voir transie de froid à son guichet, l'invite à boire un chocolat pour se réchauffer. Il s'appelle Paul Castang, il est médecin et veut, avant de partir sur le front, aller saluer ses parents à Angers. La discussion qu'a Louise avec lui la réveille ; c'est là qu'elle prend conscience qu'elle peut avoir un rôle différent, en cette période troublée. Qu'elle peut, elle aussi, participer à la guerre...

Oh, bien sûr, elle n'a aucune expérience en tant qu'infirmière, poste souvent occupé, à cette époque, par des religieuses. Elle apprendra sur le tas, répond Castang, qui enregistre sa bonne volonté, mais la prévient que ce sera dangereux et que, une fois en poste, il pourra la renvoyer à l'arrière sitôt que la situation lui paraîtra trop précaire...

Louise n'en a cure, elle veut se rendre utile. Et elle choisit d'accompagner le docteur Castang, contre l'avis de sa soeur, qui estime que c'est à Alfred, le beau-frère de Louise, lui-même engagé dans la Territoriale, de prendre les décisions pour elle. Louise sait bien quelle serait la réponse d'Alfred, alors, elle force la décision et part, en obtenant de sa soeur qu'elle ne prévienne ni Alfred, ni la famille, restée dans le Limousin, loin du bruit des bombardements...

Et la voilà à Bruxelles, dans un hôpital tenue par une personne extraordinaire : Edith Cavell. Ici, sous l'égide de la Croix-Rouge, on soigne tous les combattants, peu importe leur uniforme. Mais Bruxelles, à ce moment, est territoire occupé, comme une partie du Nord de la France. Il leur faut donc être particulièrement prudents, surtout quand, clandestinement, il leur arrive d'héberger des soldats britanniques...

Pour le docteur Castang, les risques pris par Louise au sein du réseau de résistance de miss Cavell sont trop grands, il décide de la renvoyer à Paris, où elle sera plus en sécurité, tandis que lui va poursuivre son travail dans un hôpital isolé, à Vadelaincourt, dans la Meuse... Pas très loin de Verdun... Une décision salutaire...

La mort dans l'âme, Louise reprend son poste à la gare d'Orsay. Elle en profite même pour aller voir sa mère, qu'elle n'a plus vue depuis de longs mois. Mais, l'envie de retourner là où l'Histoire se fait, au plus près de cette guerre dont elle a mesuré, en quelques semaines à peine, les horreurs, demeure forte. Si le docteur Castang lui propose à nouveau de venir l'épauler, elle le fera...

Vous vous en doutez, l'occasion va se produire, en 1916, alors que la région de Verdun est désormais une zone de combats féroces, pour l'une des plus emblématiques batailles du terrible conflit... Mais, une fois encore, Louise sera amenée à faire plus que son travail d'infirmière et se lancera encore dans de périlleuses aventures...

Louise est une anti-héroïne, une femme ordinaire dont le destin serait resté anonyme sans les bouleversements de l'Histoire. C'est à la fois terrible, paradoxal et pourtant vrai : comme pour la France et pour bien d'autres domaines, comme la médecine, par exemple, la guerre va être, pour Louise, une opportunité incroyable de franchir un cap, d'entamer une transition vers une existence nouvelle, plus moderne...

Lorsque la jeune femme décide seule de s'émanciper de la tutelle de son beau-frère, elle brise un tabou social : celui de la domination de l'homme sur la femme. Sa soeur, bien loin de cet état d'esprit, est d'ailleurs outrée, elle qui attend sagement son époux, sans prendre de décision. Au plus fort des menaces pesant sur Paris, lorsque "la Grosse Bertha" entrera en action, c'est encore Louise qui saura trouver la force d'agir pour mettre les siens à l'abri...

Mais, la conduite de Louise n'est pas seulement choquante, aux yeux de son époque, que pour cela. En effet, elle part sans autorisation, mais surtout avec un homme, un homme qu'elle connaît à peine, qui plus est ! Les mots de "déshonneur" ou de "honte" sont prononcées, celui de "vertu" n'est pas loin, et les sous-entendus quand à sa situation voisinent avec les reproches...

Tout cela, Louise s'en moque, pourtant. Comme elle le dit elle-même, "elle veut servir à quelque chose". Et pour cela, elle va aller se mettre en danger, là où se déroulent les combats. Elle va apprendre à soigner mais aussi à réconforter des blessés, dont l'état laisse souvent peu de doute quant à leur avenir... Et, si on ne s'habitue jamais vraiment à l'horreur, Louise va se montrer de réelles dispositions pour ce travail pénible.

Cependant, ce n'est pas seulement cette forme d'émancipation que la guerre va amener à Louise. Elle va aussi poursuivre son ascension sociale, déjà entamée lorsqu'elle a quitté, en larme, son village natal, des années plus tôt. Petite campagnarde installée à la ville, elle quitte donc son métier de guichetière pour endosser l'uniforme d'infirmière, métier qu'elle n'exercera sans doute que le temps de la guerre...

Toutefois, ses différentes activités sur le front, et là, je n'en dis pas plus, vous le découvrirez par vous-même si vous le souhaitez, vont aussi l'amener à côtoyer des personnes issues des plus hautes classes de la société. Eh oui, en ce début de XXème siècle, de plus en plus, on raisonne en termes de classes sociales... Louise va pourtant, presque sans le vouloir, se hisser là où elle n'aurait jamais imaginé arriver...

Voilà le portrait d'une jeune femme rebelle, éprise de liberté et faisant fi des convenances et des conformismes, me direz-vous... Oui, c'est certain, elle est même assez indépendante, voire imperméable à tous les courants d'idées, qu'ils viennent de l'Eglise ou du socialisme. Elle a vraiment pris son destin en main, sans oublier sa vie amoureuse...

Mais, elle n'est pas que cela. Car jamais Louise ne va oublier d'où elle vient. Déracinée, privée de père et de mère à un âge où on en a le plus besoin, Louise va pourtant toujours rester attacher à sa famille et à sa région d'origine. On la suit, plusieurs fois, revenant dans le Limousin, retrouvant sa mère, l'essentiel de sa famille et sa terre...

Et, si elle avait malgré tout perdu contact avec tout cela, les petits mouchoirs de Cholet, qui donnent leur titre au roman et qui jalonnent la vie de Louise dans des moments très particuliers, seront un parfait fil (de lin) d'Ariane, la reliant à ses origines. A elle seule, Louise symbolise parfaitement les bouleversements profonds que la guerre va entraîner dans la société française, chamboulant, peut-être pas complètement, mais réellement, sa structure immuable depuis des siècles.

C'est d'ailleurs un des aspects très intéressant du roman d'Isabelle Artiges, évoquer sans tomber dans le didactisme et donc, sans nuire au rythme de son histoire, ces changements... J'ai évoqué Jaurès et Edith Cavell, il faut citer un troisième personnage réel qui croise le chemin de Louise : Pierre Teilhard de Chardin. Lui aussi, dans un registre très différent, veut voir au-delà de ce conflit et sur le nouveau départ qui ne pourra que suivre la catastrophe...

Il est bien sûr question aussi de changements dans la science, la médecine (Castang est un spécialiste des maladies vénériennes et ces temps de guerre lui donne l'occasion de travailler in vivo et de progresser ; idem pour la chirurgie), les transports, avec l'aviation qui prend son essor, ou encore les questions sociales (on imagine bien Louise en suffragette, la guerre terminée...)...

Je ne me suis pas surpris à apprécier ce roman, même si j'ai eu quelques doutes. Mais, Isabelle Artiges réussit à marier roman de guerre, roman d'aventure et roman du terroir avec une certaine habileté. Il y a de vrais moments de tension, en particulier lors des missions auxquelles participera Louise. Mais, tout est vraiment centré sur le personnage et son évolution au fil des années de guerre.

Il y a des bonnes choses, surtout pour un premier roman, mais ce n'est pas non plus parfait d'un bout à l'autre... Peut-être ne suis-je pas le coeur de cible d'une collection, "Terres de femmes", que les éditions De Borée destinent certainement à un lectorat plutôt féminin. Il y a quelques aspects aussi qui m'ont gêné, comme le personnage de Jacques, dont je n'ai pas vraiment compris la présence dans le roman...

Aviateur, grièvement blessé au combat, il est soigné par Louise et tombe sans doute amoureux d'elle. Mais, ce personnage est, à mon goût, sous-employé, à moins qu'il ne s'agisse d'un simple clin d'oeil au "Patient Anglais"... L'idée d'en faire l'instrument d'une jalousie pouvait paraître bonne, mais, pour moi, ce n'est pas assez creusé, ni mis en évidence... On aurait presque pu s'attendre à ce que Louise soit déchirée entre l'aviateur et le médecin, mais non...

Allez, cela reste du détail, encore une fois, nous avons là un premier roman assez intéressant qui donnera une vision originale de la Première Guerre Mondiale, en cette année commémorative, au milieu de la masse de livres attendue. L'écriture d'Isabelle Artiges est prenante, sa façon de raconter également et, sans être le roman de l'année, "les petits mouchoirs de Cholet" est l'occasion de passer un bon moment de lecture.

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