mardi 11 septembre 2018

"J'aurais voulu (...) la bercer dans mes bras, la fesser, la griffer, l'adorer, et lui crever les yeux avec des ciseaux. Comme à ma poupée Ginger. Je l'aimais, tu comprends, Bud ?"

Oui, je sais, c'est un peu violent comme introduction, mais cette citation a le mérite d'installer clairement l'un des thèmes centraux de notre roman du jour : la relation pour le moins délicate entre une jeune fille et sa mère... Une histoire qui prend place au coeur d'un roman d'aventures, c'est en tout cas l'impression que l'on a de prime abord, puis, au gré des rebondissements et des rencontres, apparaissent différentes quêtes d'identité, auxquelles font face les personnages chacun à leur façon. "Le Grand Nord-Ouest", nouveau roman d'Anne-Marie Garat (en grand format chez Actes Sud), nous emmène dans les grands espaces du nord du continent américain, chers à Jack London. Un récit réparti sur deux époques, séparées par quinze années, au cours desquelles se sont produits de profonds changements. Et pas en bien pour ceux qui vivaient là, dans cette nature jusque-là immaculée...



Lorsque le corps d'Oswald Campbell, richissime producteur hollywoodien, est retrouvé flottant sans vie dans l'océan Pacifique, son épouse, Lorna Del Rio n'attend même pas de connaître les causes de cette mort prématurée. Elle monte dans sa voiture, embarque sa fillette, Jessie, âgée d'à peine 6 ans à cette époque, la fin des années 1930, et prend la route sur les chapeaux de roue...

Tout cela ressemble à une fuite, en tout cas pour le lecteur, car la petite fille, qui raconte son histoire, peine à comprendre ce qui se passe. Pas plus qu'elle ne sait où l'emmène sa mère... On les suit longeant la côté pacifique, cap droit vers le nord, puis ce sera le bateau avant de poser le pieds dans un drôle de territoire, qui ne ressemble plus du tout à la Californie...

Une course que Lorna essaye de transformer en jeu, pour sa fillette. Ainsi, les deux voyageuses changent-elles régulièrement de nom, se font passer pour d'autres et c'est très amusant. Idem une fois le pied posé sur le sol de ce nouveau territoire qu'on appelle l'Alaska. Mais le port de Juneau n'est pas le terme de ce voyage, non.

Et pour cette dernière étape, Lorna va proposer une nouvelle partie de son jeu à Jessie : devenir encore une fois d'autres personnes aux yeux de ceux qui les accueillent et les hébergent. La fillette n'a pas franchement le choix, il lui faut suivre cette mère fascinante, complètement imprévisible, pas toujours très maternelle, c'est vrai, mais qui protège et prend soin de sa fillette de son mieux...

Au fil de ce voyage vers le Grand Nord-Ouest, on va petit à petit comprendre que, derrière son apparence sophistiquée, même lors de ce voyage en terre inconnue, derrière ses mensonges et ses omissions, se cache un personnage très particulier, lancé dans une improbable quête des origines. Un périple qui, par ricochet, va bouleverser l'existence de Jessie, elle-même bien incapable de savoir qui elle est vraiment...

Quinze ans plus tard, devenue une jeune adulte très différente de la fillette élevée dans le luxe hollywoodien, Jessie réapparaît. Nous sommes en 1954 et elle a retrouvé un personnage important de son histoire. Il s'appelle Bud, il est noir et originaire d'Ottawa, et l'on va petit à petit comprendre dans quelle circonstances il a croisé Jessie une première fois, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant...

Difficile de parler de ce livre, en fait, puisqu'il repose entièrement sur des faux-semblants et des secrets, ceux de Lorna Del Rio, dans un premier temps, puis concernant la vie de Jessie pendant les quinze années qui se sont écoulées depuis le début de son étonnante cavale. Cette période qui a vu Jessie devenir... Njyah.

Oui, c'est ainsi qu'elle veut qu'on l'appelle désormais, un nom qu'elle doit à d'autres personnages très importants de ce livre : Kaska, l'indienne gwich'in aux talents de chamane, et son compagnon, Herman. Un couple assez particulier, car si lui travaille avec l'homme blanc, histoire de gagner sa vie, elle reste enracinée dans sa culture, refusant de voir son territoire grignoté par cet envahisseur.

Une rencontre due au hasard, ou au destin, qui sait si ce ne sont pas deux mots pour désigner la même chose, qui va s'avérer capitale pour la suite des événements. Et en particulier pour Jessie, qui va nouer avec Kaska une relation très profonde. Comme si, face à l'extravagance et les mensonges de sa mère, Lorna, elle trouvait une personne de référence, capable de lui fournir des repères.

Parlons de Lorna. Elle est ce qu'on peut appeler une aventurière. Oui, je sais, mais il faut justement prendre le mot dans tous les sens du terme, même quand cela s'avère péjoratif. Car, si la jeune femme n'a clairement pas froid aux yeux et se lance dans cette cavale avec une détermination sans faille et des motivations qui lui appartiennent, on va aussi comprendre que sa morale est... disons, flexible...

C'est un très beau personnage, plein de ressources, plein d'allant, un peu star, un peu déjantée. On le voit avec le titre de ce billet, elle peut être assez agaçante par moments, mais malgré tout, elle veille sur Jessie de son mieux. Entre elle et sa fille, un lien très particulier qui, forcément, au gré des révélations, pourrait bien se distendre, se rompre, même.

Pourtant, si Jessie estime devoir raconter son histoire quinze ans après leur fuite, c'est aussi pour rendre hommage à cette femme courageuse et charismatique, à qui elle doit cette nouvelle vie qui est la sienne et dans laquelle elle s'épanouit. C'est une relation mouvementée, qui touche, mais énerve aussi, parce que la pauvre Jessie se retrouve embarquée dans cette histoire bien malgré elle.

Mais c'est une relation de confiance, tout du moins du point de vue de Jessie (Lorna restant jusqu'au bout une espèce de mystère, ce qui n'arrange pas vraiment les questionnements de sa fille). "Rien ne peut m'arriver de mal tant que ma mère m'aime et veille sur moi", dit la fillette. Un point de vue fort louable, très touchant, mais bien naïf. Et surtout, s'il n'est pas complètement annulé par les faits, il est sérieusement remis en cause...

Il y a autre chose de frappant dans cette curieuse relation : régulièrement, on a le sentiment que les rôles s'inversent et que c'est Jessie, pourtant si petite et fragile, qui veille sur sa mère. Le titre de ce billet en rend parfaitement compte, quand Jessie fait clairement le parallèle entre sa poupée, le seul objet qu'elle a pu emporter avec elle dans l'urgence de la fuite, et cette imprévisible maman.

Jessie a alors l'impression de vivre dans un rêve, mais un rêve inversé, explique-t-elle : ce voyage dont elle ne connaît ni la destination finale ni les motivations réelles, est le rêve que Lorna cherche à accomplir. Mais finalement, c'est elle qui va hériter de cette aspiration profonde, avec des questions qui vont devenir les siennes. Posées différemment.

Drôle de lien que celui qui unit Lorna et Jessie. Sans doute pas celui qu'on imaginait au tout début du livre, lorsqu'on fait leur connaissance. Un lien qui va pourtant se perpétuer, puisque c'est Jessie qui va en quelque sorte mener à bien la quête entamée par Lorna. Par la force des choses, puisqu'elle se retrouve au milieu du grand-nord canadien sans plus du tout savoir qui elle est véritablement.

L'histoire que raconte Jessie, la sienne, celle de sa mère et de ses amis, est une perpétuelle quête d'identité, qui se poursuit certainement quinze ans après. Sa volonté de se faire appeler Njyah en témoigne, mais c'est aussi une manière d'hommage à Kaska pour tout ce qu'elle lui doit. Pour lui avoir permis de trouver des repères.

"Le Grand Nord-Ouest", c'est aussi l'histoire d'un territoire qui, à cette époque, connaît de grands bouleversements. Un territoire vierge, où la nature domine encore, lorsque Lorna et Jessie y arrive. C'est hostile, dangereux, mais aussi magnifique et envoûtant. L'être humain s'y sent minuscule, modeste, il ne la domine pas, il se plie à elle.

A l'image de Kaska, qui sait communier avec la nature, les plantes, même rares, les animaux, la terre elle-même. Elle fait partie intégrante de ce territoire tout en le respectant avec la plus profonde confiance. Elle y puise ce dont elle a besoin pour vivre, mais rien de plus que le nécessaire. Sans en bouleverser les équilibres.

Or, dès qu'on fait la connaissance de Kaska, on comprend que ces équilibres vont bientôt être rompus. Parce que cette terre accueille désormais des êtres humains qui pensent dompter la nature. Des chasseurs et des trappeurs, mais ils ne sont que le prélude à d'autres, dont l'action va se mesurer lors du récit de Jessie, quinze ans après son arrivée.

Après la nature, ce sont les sols qui vont intéresser les hommes blancs. D'abord parce que cette terre occupe une position stratégique dans une période historique très troublée (lorsque Lorna et Jessie quittent la Californie, on est à la fin des années 1930, onne doit pas être très loin de la déclaration de guerre en Europe).

Mais aussi, par la suite, parce que l'on va comprendre que ses sous-sols regorgent de richesses. En tout cas, au regard des hommes blancs, car ceux qui vivent là depuis toujours, ceux qu'on appelle les Indiens, mais qu'il vaudrait mieux nomme les natifs, se moquent bien du pétrole, des métaux précieux et de tous ces éléments pour lesquels on déclenche des guerres...

J'ai parlé d'envahisseur, plus haut, il y a vraiment de cela : l'homme blanc est entré dans le Grand Nord-Ouest et l'a fait sien. Il se l'est approprié, sans demandé l'avis de ses habitants. En violant un sanctuaire et en écrasant ses us et coutumes. En le divisant, aussi, par le tracé de frontières qui n'ont aucun sens pour les nomades qui y vivent.

D'ailleurs, vous noterez que je peine à parler de ce territoire en l'appelant autrement que par le titre du roman. Et pour cause, pour qualifier la zone où se déroule le roman, il faut déjà deux noms : l'Alaska, qui n'est pas encore un Etat américain (ce ne sera le cas qu'en 1959), mais un territoire appartenant aux Etats-Unis, et le Yukon, territoire mitoyen appartenant au Canada...

Lorsque Lorna et Jessie arrive là-bas et qu'elles rencontrent Kaska, les deux Américaines sont en plein questionnement existentiel (enfin, à ce moment, surtout Lorna, mais bientôt Jessie à son tour), un état d'esprit que n'ont certainement jamais connu les natifs de la région. Du moins, jusque-là. Car, une fois ce territoire accaparé, cela va changé.

Cela a déjà changé, et Kaska fait figure de résistante dans ce monde qui évolue inexorablement. Herman travaille déjà avec les Blancs, il a choisi un prénom occidental et, si sa compagne ne le comprend pas forcément, elle l'accepte. On pourrait aussi évoquer un autre personnage, Kluk, qui incarne déjà les natifs rattrapés par la civilisation occidentale et recrachés par elle.

Entre les deux périodes qui composent le livre, c'est un abîme qui s'est ouvert sous les pieds de Kaska, Herman et les autres. La fin de leur monde, si paisible malgré sa rudesse. Une expropriation en bonne et due forme, mais sans passer par les formalités d'usage. Un simple état de fait, une conquête coloniale, comme au bon vieux temps...

Désormais, la question de l'identité, des racines, de l'origine appartient aussi aux natifs. Et Njyah, encore une fois, se retrouve avec une existence mise sens dessus dessous. Si elle choisit Bud pour faire son récit, ce n'est sans doute pas un hasard : elle sait que lui aussi a connu ces difficultés à trouver sa place dans un monde qui n'était pas le sien.

Elle sait qu'il a connu le racisme, qu'il en a vu les ravages de loin, mais qu'il l'a subi aussi directement. Que lui, homme noir dans un pays aux mains des Blancs, il ne s'est jamais senti à sa place. Elle sait que lors de leur première rencontre, il a été victime de l'arrogance de ces hommes qui pensent commander à tous, y compris à la terre sur laquelle ils vivent.

Cette histoire, Jessie devenue Njyah la livre à celui qui est le plus à même de la comprendre. De ne pas la juger selon des raisonnements binaires bien trop simplistes. De ne pas chercher, comme quinze ans plus tôt, à la ramener dans le moule dont elle s'est échappée, quand sa mère a pris la route à la mort de son père...

Le roman d'Anne-Marie Garat est le récit de la fin d'un ère. Celle des aventuriers à la Jack London, celle de ceux qui ressentaient au plus profond de leur âme, de leurs tripes, l'appel de la forêt. Oui, Lorna est aussi mue par cette soif d'aventure, par l'envie de quitter la vie sclérosée et mortellement ennuyeuse en Californie, pour une existence pleine d'imprévus.

Bien sûr, Lorna a d'autres raisons de partir, lesquelles exactement, on ne peut qu'échafauder des hypothèses à ce sujet, mais les questions qu'elle se pose sur ses origines ont engendré une vraie curiosité pour ce Grand Nord-Ouest et son mode de vie, pourtant tellement différent du sien, elle qui ne quitte jamais sa trousse à maquillage et une coquette somme en billets de banque...

Oui, on retrouve dans ce roman l'esprit pionnier qui préside à nombre de livres de London, comme si ce Grand Nord-Ouest était le dernier Far West. Mais, hélas, les mêmes erreurs vont être commises et la soif de conquête va surpasser le respect des terres et des populations, de l'enivrante nature sauvage, du goût pur de l'aventure, au sens noble du terme.

Dans ces conditions, il ne restera bientôt plus de l'expérience de Jack London et des autres qui, comme lui, sont partis découvrir des territoires inconnus avec un regard respectueux, des récits que l'on lit souvent très jeune, avec des étoiles dans les yeux. "Le Grand Nord-Ouest" est un violent retour sur terre, même si on peut espérer que Njyah se montre encore fidèle à ces idéaux, qu'elle les transmette à son tour.

D'Anne-Marie Garat, je gardais le souvenir des deux premiers tomes de sa saga familiale et industrielle, "Dans la main du diable" et "L'Enfant des ténèbres". Une série qui se déroule dans la France de la première moitié du XXe siècle, au sein de la haute bourgeoisie et servie par un style très classique, et donc assez soutenu.

Or, en attaquant "Le Grand Nord-Ouest", surprise, ce n'est pas du tout le même état d'esprit ni la même écriture. C'est un style beaucoup plus direct, familier, même, assez amusant et très agréable à lire. On imagine mal les personnages des deux romans évoqués au paragraphe précédent dans le Grand Nord-Ouest, et Jessie à l'inverse, ferait sensation dans les salons parisiens, comme une sorte de Calamity Jane...

La manière dont Anne-Marie Garat adapte son écriture à ses personnages et ses situations est ici flagrante et, à lire sa petite interview sur le site d'Actes Sud, je regrette déjà de ne pas avoir lu "la Source" avant "Le Grand Nord-Ouest". Mais l'envie de combler cette lacune est déjà bien présente, comme on projette d'organiser son prochain voyage.

Mais un voyage immobile, bien loin de la cavale effrénée de Lorna et Jessie...

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