dimanche 22 septembre 2013

"Ce que tu cherches, tu ne le trouveras pas, mais ce que tu trouveras, te comblera".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE DEUXIEME VOLET D'UN DIPTYQUE.

Au printemps dernier, je vous avais fait découvrir un roman historique qui nous emmenait à Saint-Malo autour de 1760, dans une France en pleine déconfiture, en Europe comme outre-mer, où l'ennemi héréditaire anglais prenait peu à peu le contrôle de tous les comptoirs français en Inde. Au coeur de cette période historique agitée, une jeune femme, Anne de Monfort, issue d'une modeste famille noble de Saint-Malo, connaissait moult déboires et décidaient, coûte que coûte, et malgré un trafic quasiment interrompu avec l'Inde, de partir retrouver son frère, Jean, militaire porté disparu là-bas... C'était, brièvement résumé, le premier volet d'un diptyque, "De tempête et d'espoir", signé Marina Dédeyan. La seconde partie vient de sortir il y a quelques jours, sous-titrée "Pondichéry" et c'est toujours un livre de Marina Dédeyan (et pas de Françoise Chandernagor, ah, ah, ah !), en grand format chez Flammarion. Un roman qui, vous le verrez au fil des lignes, m'a un peu moins enthousiasmé que le premier, mais m'a fait passé un bon moment de lecture, grâce à la magie du voyage immobile...





C'est veuve que Anne Christy de la Pallière, née Monfort, pose le pied en Inde. Pas à Pondichéry même, là où la jeune femme a perdu la trace de son frère, après un dernier courrier, mais à Porto-Novo, sur la côte orientale de l'Inde, au sud de Pondichéry et au nord de l'île de Ceylan. Evidemment, pour cette jeune femme qui n'a jamais quitté la Bretagne auparavant et qui se destinait au couvent, la découverte est enivrante...

On est en juillet 1763, la traversée depuis Saint-Malo a duré 9 mois et il fait bon poser enfin pied à terre. Mais la chaleur est atroce et il va falloir s'habituer à ce pays où tout est si différent de la société monarchique française. Enfin, en apparence. Car, finalement, la société de castes indiennes pourrait avoir bien des points communs avec la France de Louis XV...

Mais, je ne crois pas que le mot était encore employé à cette époque, Anne n'est pas à Porto-Novo pour faire du tourisme. Elle veut retrouver son frère, en tout cas la trace de celui-ci dans un premier temps, et la seule indication qu'elle a, c'est sa présence à Pondichéry, alors que la ville était assiégée par les Anglais... Or, cela remonte à plus de deux ans, depuis, la ville est tombée aux mains des Anglais et beaucoup pensent que si on n'a pas de nouvelles des soldats français qui s'y trouvaient, c'est parce qu'ils sont morts... Pire, la ville n'existe quasiment plus, rasée par son nouvel occupant...

Une hypothèse que ne veut envisager Anne et, de toute manière, même s'il est arrivé malheur à son frère, elle veut le retrouver, savoir ce qui lui est arrivé. Alors, elle a besoin d'alliés sur place et c'est feu son époux, l'écuyer Jean-Baptiste Christy de la Pallière qui va lui en fournir. Aussi peu sympathique fut-il de son vivant, l'homme était un redoutable homme d'affaires et son réseau commercial est encore en place, malgré la défaite française et la prise de contrôle anglaise.

Et pour cause, ces contacts ne sont ni indiens, ni français, ni anglais, mais... arméniens ! Ce peuple de commerçants, de voyageurs, d'exilés, aussi, a su se faire une place sur le sol indien, au milieu des comptoirs des grandes puissances européennes. Une chance pour Anne, qui n'aurait pu compter sur les Français rester dans le pays après la débâcle, dont l'influence a fondu comme neige au soleil...

Les Arméniens, en revanche, connaissent tout le monde, ont leurs entrées partout, pourront aider la Bretonne à obtenir les informations éventuellement disponibles concernant son frère. A Porto-Novo, mais pas seulement : la communauté arménienne en Inde est présente quasiment partout et forme une grande famille, et ce n'est pas qu'une expression !

Anne va bien croiser quelques marins ou quelques religieux français, dont le père Coeurdoux, qui eux aussi sauront lui apporter une aide souvent modeste mais précieuse, c'est tout de même avec ces chrétiens orientaux qu'elle va nouer les relations les plus étroites. Et surtout, la confiance. Et il va en falloir, de la confiance, en elle, en son destin, en sa foi, inébranlable, malgré les vents contraires, pour entamer un véritable périple à travers de pays immense...

En effet, ne vous y trompez pas, Pondichéry, qui donne son nom à ce second volet, n'est que la première étape d'une formidable traversée qui emmènera Anne à Madras, Calcutta, Hyderabad, Mysore, Mahé et d'autres destinations que je vous laisse découvrir. Car, et c'est le paradoxe de ce livre, la véritable trame romanesque, c'est ce qui est arrivé à Jean de Monfort, depuis la chute de Pondichéry.

Je dois dire qu'à elle seule, cette histoire aurait pu mériter un roman. Là, on ne la suit qu'en pointillés, en alternance avec le voyage de sa soeur, qui constitue le récit principal, grâce au journal de Jean, son carnet, comme il est appelé dans le livre, où il retrace son propre parcours. Et c'est presque dommage. Mais, le jeu de pistes auquel se soumet Anne, cherchant de ville en ville, parfois très éloignées les unes des autres et nécessitant des voyages très difficiles, a lui aussi bien des attraits.

Cherchant à retrouver la trace de Jean auprès des militaires anglais, des marins français, des religieux, auprès de tous ceux qui ont pu croiser sa route, même par hasard, qui se souviendraient de ce jeune homme si blond, si beau, féru de poésie... Et ça marche. Tant bien que mal, il faut le reconnaître. Parfois, l'information est de première main, crédible et facilement vérifiable, d'autres fois, alors que Anne n'est pas loin de sombrer dans le découragement, c'est une anecdote, un signe, un hasard qui permet d'y croire à nouveau et de repartir de plus belle.

Car Anne, descendante d'Anne de Bretagne, portant le prénom de la patronne de cette région à laquelle elle reste si attachée, semble protégée... Les signes, sibyllins, sont là, à chaque moment de son parcours, et s'intègrent même à ces croyances nouvelles qu'elle découvre et apprend à connaître... Elle, la monothéiste qui aurait pu vouer sa vie à la religion, découvre un panthéon incroyablement fourni qui régit chaque situation de la vie de ce peuple.

Mais elle, l'étrangère, semble bénéficier de ces signes, comme si son Dieu et ceux des Hindous voulaient la voir mener sa quête à bon port... Pourtant, il y a cet oracle étrange, que j'ai choisi de mettre en titre du billet, et qui, impossible à interpréter, n'en donne pas moins l'impression d'un étrange présage, un peu inquiétant, même. Anne n'y prête guère attention sur le coup, obnubilée qu'elle est par sa recherche d'informations à propos de Jean, mais aussi des préparatifs que nécessitent ses voyages...

On a vu dans le premier volet qu'en 1760, il n'est pas facile pour une femme de trouver à s'embarquer sur un bateau pour aller de France en Inde. C'est un peu la même chose ici : je ne parle même pas des moyens de transports, dos d'éléphants, bateaux côtiers, mais aussi tout bonnement, ses jambes... Non, dans l'Inde du XVIème, voyager seul, pour n'importe qui, est impensable.

Les routes ne sont pas sûres, il vaut mieux être escorté pour aller d'un point à un autre. Seulement, si au début de son odyssée, Anne parvient à organiser son voyage dans des conditions presque optimales, au fur et à mesure qu'elle avance, son escorte se réduit comme peau de chagrin... Elle finira par se réduire à quelques personnes : Amrita, la jeune servante qu'on lui a assignée à son arrivée en Inde, Sunesh, un jeune bohémien, comme dit Anne, mais aussi deux personnages très importants, qui vont énormément compter, chacun à leur manière, dans le destin de la Malouine.

Dharam Singh est sikh. Il est taciturne, discret, sa foi ne lui permet pas les émotions public ou même un trop grand attachement. Mais sa simple présence sera rassurante, sa parole, sûre, et ses actes, bienveillants. Dharam accompagne, sans qu'on ne sache vraiment ce qui unit ces deux-là, le plus mystérieux personnage du roman : Haydar Sahib.

Lui est musulman. Difficile de savoir d'où il vient exactement, mais il semble traîner dans son sillage une aura un peu sulfureuse qui n'en fait pas le convive le plus recherché... Sa réputation, avérée ou non, est aussi intrigante qu'elle peut sembler dangereuse. Dire que Anne se méfie de lui d'emblée est sans doute un euphémisme. Pourtant, il va falloir s'y faire, Haydar est un allié précieux... Au moins en apparence.

Je n'en dis pas plus sur Haydar et sur sa relation avec Anne, c'est une des parties les plus importantes du roman. Mais, j'ai évoqué aussi, à travers les personnages cités nommément ou pas, une des thématiques importantes du livre : la tolérance, la cohabitation pacifiques des croyances sur une même terre, le respect mutuel entre elles. Je parle religion, mais cela vaut aussi pour les peuples, les races, les peaux de couleurs différentes, etc.

"Pondichéry" est une ôde au métissage et à la découverte de l'autre, de sa culture. L'Inde du XVIIIème siècle, que nous fait découvrir Marina Dédeyan, est la terre de cette universalité. Attention, je ne dis pas que tout est parfait, ne nous méprenons pas ! Mais, le paradoxe, c'est que les deux peuples qui se font la guerre en Inde, sont tous les deux Européens, France et Angleterre...

J'ai beaucoup aimé la façon dont Marina Dédeyan mêle les faits historiques et la fiction. Cela va même plus loin que cela, puisque nombre des personnages secondaires du roman ont réellement existé et n'ont, sur un plan strictement historique, laissé qu'une trace modeste. C'est dire les recherches menées par l'auteur, en particulier sur cette communauté arménienne. Pardon de ne pas avoir développé plus cet aspect, mais ce ne serait pas clair pour vous, les rencontres ne sont pas simultanées. Mais, en lisant le livre, vous les découvrirez et vous serez sans doute comme moi touché.

Parmi ces personnages historiques qui passent ou dont on parle dans le livre, il y en a quelques uns dont le destin vaut aussi le détour. Je pense à Gorgin Khan, jeune Arménien devenu chef de guerre d'un des hommes les plus puissants du pays, mais aussi à René Madec, marin breton au destin digne d'un personnage de Stevenson ou Conrad.

A noter que j'attendais Marina Dédeyan au tournant. L'écueil de ce genre de roman, c'est de tomber dans l'exotisme à tous crins, clichés à la clé et situations préfabriquées pour que ça colle bien et donner une jolie tonalité de carte postale. Ici, ce n'est pas le cas. Paradoxalement, ce n'est presque pas assez ! Bien sûr, la riche culture de l'Inde est présente, mais elle s'intègre dans la trame romanesque et est au service du récit.

Evidemment, vous n'échapperez pas aux éléphants, aux vaches sacrées, aux tigres, mais je ne me suis dit à aucun moment que ces instants culturels étaient factices, tombaient dans le stéréotype ou semblaient droit sortis d'un guide touristique... Ca fonctionne parfaitement, mais, je l'ai dit, ça me laisse presque un goût de trop peu, finalement... Moi, exagérer ? Si peu, si peu...

Là, je chipotais vraiment, mais, mon dernier bémol sera un peu plus appuyé. La fin de "Pondichéry" m'a un tantinet agacé... Rassurez-vous, je ne vais pas vous dire pourquoi, vous verrez bien. Il y a des éléments forts que je ne conteste pas une seconde. Mais d'autres événements se produisent et donnent, pour le lecteur que je suis, un côté mièvre horripilant à une histoire qui ne le méritait pas.

C'est vraiment dommage, mais si je comprends et respecte le choix de Marina Dédeyan, en revanche, en tant que lecteur, ça ne m'a pas plu, trop de grosses ficelles et de bons sentiments... Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, c'est un excellent film de Jean Yanne, ce n'est pas une devise qui sied à un romancier, surtout en l'appliquant à son dénouement. La rédemption, c'est autre chose.

Reste le personnage d'Anne. La femme forte, décidée, têtue comme une Bretonne découverte dans le premier volet s'affirme ici au milieu de dangers bien pires que les mauvaises intentions d'un séducteur sur le retour, de vieux loups de mer misogynes ou d'une société qui ne voit dans la femme qu'une épouse, une mère, une maîtresse de maison ou une religieuse, et guère plus.

Sa détermination fait encore des merveilles, jusqu'à l'inconscience. Obsédée par son but, retrouver Jean, dernier membre de sa famille, elle perd un peu le sens des réalités, voulant réaliser l'impossible, accordant sa confiance un peu rapidement ou choisissant des voies qui la mettent en danger. Mais porter par sa volonté indéracinable plus que par les signes, elle va connaître des aventures extraordinaires au cours de ce voyage.

Ne vous y trompez pas, ce roman vaut le coup d'oeil, mais plus le diptyque dans son ensemble que spécifiquement ce second tome. Encore une fois, tout cela relève de l'avis personnel du lecteur, bien sûr, d'autres auront sans doute des avis différents, et c'est tant mieux, mais je ne vais pas bouder mon plaisir, j'ai passé avec ces deux romans de bons moments de lecture, d'abord dans les embruns puis dans la chaleur de ce pays presque continent.

Et, tout au long de ce parcours, j'ai apprécié cette héroïne, non, le mot n'est pas trop fort, qui, malgré ses doutes à ce sujet, aura su faire honneur à sa devise tant révérée : Non mudera, je ne changerai pas.


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