lundi 2 septembre 2013

"Il ne faut pas dire "imaginer"..."

Un peu provocateur, pour un blog qui parle essentiellement de romans, non ? Et pourtant, j'ai tiré cette citation du roman, justement, dont nous allons parler aujourd'hui. Un livre qu'il ne sera pas, mais alors pas facile du tout, de vous faire partager, tant il est peu ordinaire dans son fond, comme dans sa forme... Je vais faire de mon mieux, je vous le promets, mais soyez indulgents ! De la même façon, je vais essayer de justifier le choix de cette citation comme titre de mon billet, et ça nous promet une grande envolée lyrique "made in Drille", un bien beau raisonnement pas tiré par les cheveux du tout, comme on aimerait en lire plus souvent... Hum... Allez, on se lance ! Bienvenue dans l'univers d'un auteur que j'apprécie comme écrivain et comme homme, Pierre Pelot. Comme souvent, avec ce nouveau roman, il nous offre un titre magnifique, "la ville où les morts dansent toute leur vie" (en grand format chez Fayard). Un roman sur fond post-apocalyptique qui instaure une relation ambiguë entre un homme mûr et une jeune femme, mais évoque aussi la relation entre un créateur et son personnage... Un roman noir, crépusculaire...





Roque Grange et Léonore partent en voyage. Ou plutôt, Roque va se charger de ramener la jeune femme dans sa région d'origine, l'est de la France. Un voyage en voiture qui ne s'annonce pas de tout repos. Car l'est de la France, on le comprend peu à peu, a récemment été ravagé par des catastrophes climatiques d'une ampleur inédite... Il ne reste plus que des ruines et des survivants en petit nombre...

Alors, pourquoi vouloir retourner là-bas dans ces conditions, d'autant que les routes sont devenues très peu sûres, quadrillées par des bandes de pirates et des brigands de grand chemin... A peine sortis de la capitale, ils vont en faire la cruelle et amère expérience. Une embuscade en bonne et due forme dont ils vont se sortir avec violence... La bourse ou la vie, un slogan en plein revival (sans doute avec un "et" à la place du "ou"...). Et voilà que notre étrange duo se retrouve dans le rôle des fuyards... Un risque de plus...

Mais au fait, qui sont ces deux-là ? Roque Grange est dessinateur, un homme d'âge mûr qui vit seul, concentré sur son travail. Il a, c'est mon ressenti, un côté ours qui se sent bien dans sa tanière, à l'écart du reste de ce monde qui part en vrille. Mais aussi un homme qui n'a pas guéri de toutes les blessures que la vie lui a infligées jusque-là.

Léonore est une jeune femme, ou plutôt une adolescente qui vient d'entrer dans l'âge adulte. 19 ans, tout au plus. Et Léonore est belle, plus que ça même. Pourtant, quand on la découvre Léonore apparaît... différente. Oui, je sais, ce mot-là est peut-être pire que tous. Mais on ne sait pas tout de suite ce qu'elle a (même si la quatrième de couverture vend la mèche).

On découvre une jeune femme assez lunaire, d'une candeur parfois trompeuse, qui évoque des personnes appelées Pas-Robert ou Sylvestre, dont on comprend d'abord mal qui elles peuvent bien être... Et Roque plus encore que nous ! Elle est bizarre, difficile à cerner, imprévisible, capricieuse et totalement décomplexée. Désinhibée, même, devrais-je dire. Folle ? Non, c'est plus compliqué que cela. Et franchement problématique pour Roque qui doit gérer ça, en plus de ce trajet de tous les dangers vers l'est...

Mais où vont-il ? Roque a décidé de reconduire Léonore d'où elle vient. Pourtant, la demoiselle n'a pas l'air vraiment chaude pour repartir là-bas. Oh, rien à voir avec le chaos qui règne, mais parce que sa mère l'a abandonnée pour partir dans un endroit qu'elle appelle "la ville où les morts dansent toute leur vie"... Même avec une bonne carte ou un bon GPS, pas facile de retrouver ce lieu... Et, connaissant Léonore et la difficulté qu'il y a parfois à la suivre, forcément, ça complique la donne...

Pas grave, Roque n'a pas l'intention de s'encombrer avec la jeune femme, il a d'autres projets, en tout cas c'est ce qu'il explique, mais on comprend que l'empêchement est d'une toute autre nature, et il doit donc ramener Léonore à sa mère, où qu'elle se trouve, même dans cette ville mystérieuse dont parle Léonore. Et tant pis s'il n'a pas la moindre idée d'où il va, ni même si Evelyne, la mère, est encore en vie...

Mais comment Roque s'est-il retrouvé dans cette situation ? Oh, "à l'insu de son plein gré", croyez-le bien... Un coup de téléphone un soir, suivi d'une visite le lendemain à la première heure. Tolman qui débarque presque sans prévenir... En tout cas, sans que Roque puisse vraiment lui dire non. Il débarque et il explique qu'il est là, avec sa femme Hélène, qu'elle attend en bas... Mais Roque se doute qu'il y a autre chose, Tolman n'aurait pas quitté l'est, surtout dans ce chaos, juste pour venir le saluer et faire un brin de causette...

Roque va bien essayer de se débarrasser de Tolman, il croit y être parvenu avec l'aide de Jack (non, pas un mot sur Jack, à vous de lire !), car Tolman lève le camp... Mais, débarque alors Léonore, dans une entrée théâtrale à souhait... Et Roque comprend qu'il s'est fait piéger, que Tolman est venue avec elle mais qu'il repartira sans. Que l'homme a pris en charge la fille et ses étranges façons uniquement pour venir lui en confier la charge...

Pourquoi faire un aussi long et dangereux voyage pour confier Léonore à Roque ?, allez-vous me dire... Bon, là encore, la quatrième de couverture en dit sans doute un peu trop... Mais bon, si on confie une jeune femme presque encore adolescente à un homme mûr, une raison naturelle s'impose, non ? Eh oui, il se pourrait que Roque soit le père de Léonore...

Bon, elle ne le sait pas et lui n'en est pas franchement convaincu, mais c'est ainsi, et c'est plausible puisqu'il y a longtemps, il a été l'époux de la mère de Léonore... Après tout, pu importe, il va aller se mettre dans les ennuis jusqu'au cou pour la ramener, ensuite, il fera ce qu'il a à faire et ce sera marre. Mais si des embûches les attendent, ce ne sera rien à côté de leur difficile, complexe et ambiguë relation...

Je ne vais pas en dire beaucoup plus, d'abord parce que le récit n'est pas chronologique. En fait, 3 modes de narration s'entremêlent pour former ce roman de Pierre Pelot. 3 modes qu'on reconnaît facilement, puisque la typographie change en fonction de l'un ou de l'autre. Il y a la trame centrale, le voyage vers l'est, sous forme romanesque, raconté à la troisième personne du singulier ; il y a un journal, celui de Roque, qui raconte dans un cahier sa version de toute cette histoire ; et puis, une pièce de théâtre, pour raconter la visite de Tolman... Le tout, servi par une plume magnifique.

Et on alterne d'un mode à l'autre, d'une unité de lieu à une autre, d'une vision neutre des faits à la vision de Roque... Vous voyez, quand je vous disais que ce livre n'a rien d'ordinaire... Et ce n'est pas fini, je vous ai mis, comme je le fais toujours, la couverture du livre dans le format dans lequel je l'ai lu (bon, là, c'est une nouveauté en grand format), avec l'illustration signée Manu Larcenet.

Mais "la ville où les morts dansent toute leur vie" est aussi un roman illustré par Pierre Pelot lui-même. Oh, n'imaginez pas un dessin par page, non, ce n'est pas ça, mais Roque est dessinateur et on a entre les mains, du moins pour partie, son cahier. Alors, on croise des esquisses, des dessins plus aboutis, des graffitis, des manuscrits, etc. Certaines études, en particulier des nus, sont vraiment magnifiques.

Il ne faudrait, à ce propos, pas oublier qu'avant de devenir le très prolifique romancier que l'on connaît, le petit Pierre ("Pelot", en patois vosgien) a eu la bande dessinée comme première vocation. Eh oui, avant d'écrire, il a dessiné, l'ami Pierre ! C'est donc un peu un retour au source dans ce livre. Et, par conséquent, on peut se demander ce qu'il y a de Pelot dans Roque Grange...

Les deux ont ce côté bourru qui n'est qu'une façade quand on apprend à les connaître, mais aussi une méfiance naturelle à l'égard du monde qui les entoure. Pourtant, et c'est là que s'ouvre la partie "Drille part en vrille", je vois autre chose dans cette proximité entre Pelot et Roque. Celle du créateur, l'un comme romancier, l'autre comme dessinateur.

Chacun donne vie à sa façon à des personnages. Et Léonore en est un. Et si c'était la vraie raison de sa différence ? Et si le côté père/fille entre Roque et elle était une allégorie de la relation entre le créateur et sa créature ? Léonore est si... nature, si détachée de toute forme de convention sociale, de toute valeur morale (attention, dans le sens où ces valeurs ne paraissent pas la concerner, pas parce qu'elle les enfreint volontairement). C'est comme un minerai brut pas encore sorti de sa gangue, un diamant étincelant pas encore taillé...

Bref, un personnage qui prend vie mais que son créateur n'a pas encore doté de cadre. Le créateur porte le personnage en lui, essaye d'en accoucher, de lui donner corps, mais aussi esprit... Sauf que le créateur n'a pas forcément le contrôle de sa créature, elle se libère de l'emprise, du carcan et s'octroie une vie propre, sans laisser au créateur le temps de dire "ouf !" Demandez à des écrivains, il vous diront souvent qu'ils n'ont pas toujours leur mot à dire sur ce qu'ils imaginent...

Ah, "imaginer", j'ai lâché le grand mot !! C'est Léonore qui dit plusieurs fois à Roque qu'il ne faut pas prononcer ce mot. Elle se met même en colère quand il le fait, et elle affirme qu'il ne faut pas dire "imaginer", comme si elle rejetait l'idée même d'imagination. Paradoxe fascinant : elle est le personnage le plus déconnecté du réel qu'on croise dans ce livre, elle vit dans un monde qui lui est propre, elle parle à des amis imaginaires, mais c'est interdit d'imaginer !

Alors, je me suis demandé pourquoi ce rejet ? Simple résultat de l'éducation d'une gamine un peu dans la lune ? Oui, c'est possible, cette interdiction maternelle d'imaginer ressemble à un ordre, assimilé comme tel et ressorti à toute autre personne voulant enfreindre la règle... Et comme la gamine ne parvient pas à différencier le réel de ce qu'il y a autour, cela donne ce résultat pour le moins bizarre...

Pourtant, la réflexion sur l'imagination se retrouve ailleurs, dans une scène qui n'implique pas Léonore. On y voit Roque assis à côté d'une cage dans laquelle dort un lion... Oui, je sais, dit comme ça... Mais vous voyez que je ne vous ai pas tout raconté sur les péripéties du roman ! Et Roque parle au lion, de la savane, qu'il ne connaîtra jamais, puisque sa vie se limitera à sa cage...

"C'est comment, la savane ? Tu n'en sais rien. Quand tu en rêves, c'est comment ? Ce serait bien qu'au moins tu puisses en rêver mais c'est même pas certain (...) C'est que des conneries d'imagination (...) C'est pas si bien que ça de rêver de trucs inaccessibles, c'est avec ça qu'on marche tous autant qu'on est, mais c'est un grand foutoir, une grande fumisterie..."

Voilà, en substance, ce que dit Roque à son "ami le lion", comme il l'appelle. On n'est pas dans le "il ne faut pas", mais dans le "ça ne sert à rien"... Reste que la question de l'imagination demeure latente dans tout le livre, avec une Léonore qui évolue en totale liberté au milieu des autres, quels qu'ils soient, sans soucier d'eux, de leurs regards, de l'effet qu'elle produit... Dérangeant... Pour Roque aussi, c'est dérangeant, mais y peut-il quelque chose, lui, le père putatif qui n'a guère envie de l'être ?

Plus que ça, Léonore m'a paru vivante, quand tous les autres sont sclérosés, condamnés, au point de me demander si cette fameuse ville où les morts dansent toute leur vie, ce n'était pas le monde lui-même, en voie de déliquescence, ravagé par les intempéries, mis en coupe réglé par les bandes, abandonné par ses dirigeants, etc. Je me le suis demandé alors que les pages défilaient et, une fois le roman terminé, et... ah non, je ne vais pas vous dire si mon impression a été confortée ou non, enfin ! Vous vous ferez votre avis propre si vous le souhaitez.

Un dernier mot, dans la lignée de tout ce que je viens de dire. Le parallèle entre le père et la fille et le créateur et sa créature m'a beaucoup fait penser. Le géniteur comme le créateur engendre un fils ou une fille, ou un personnage. Puis, ils grandissent, prennent leur envol, quittent le nid, gagnent leur autonomie et vivent leur vie... Qu'on le veuille ou non, ils s'éloignent de ceux qui leur ont donné le jour, appartiennent à d'autres...

Mais, jamais le fil n'est complètement rompu, jamais. Ou s'il l'est, c'est d'une insoutenable violence. J'ai écrit sur un célèbre réseau social que la première page du livre de Pierre Pelot, sa dédicace, m'avait mis les larmes aux yeux... J'ai repensé au final à cette simple page, tellement pleine de pudeur et d'amour, alors que la fin du roman n'a, apparemment, rien à voir avec ces simples phrases...

Et je ne peux m'empêcher de penser que ces quelques lignes expliquent tout ce qui suit, que les réponses sont là, avec Dylan, "parti danser brutalement trop loin"...


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