lundi 16 septembre 2013

"Dans un monde peuplé de menteurs, la douleur fait jaillir la vérité".

Sympa, comme entrée en matière, non ? Une phrase extraite de notre roman de ce soir, dans un contexte bien particulier que je vous laisserai découvrir. Mais c'est aussi une phrase (et j'en avais noté plusieurs, croyez-moi) qui résume parfaitement ce qui se passe dans le roman, en particulier ce qui arrive au personnage central, même lorsque sa situation évolue, change. Voici en tout cas un vrai thriller, dur et violent, qui ne joue pas seulement avec des éléments de fiction mais intègre également des faits de société dont nous avons tous entendu parler. Un thriller qui porte un titre qui, à lui seul, donne le frisson : "l'Inquisiteur"... Un roman signé par Mark Allen Smith et publié en grand format chez Robert Laffont. Un roman qui met en scène (et n'épargne pas) un étonnant personnage principal, qu'on ne connaîtra que sous le nom de Geiger, et qui pourrait faire penser au mélange de Patrick Jane, le Mentaliste, Cal Lightman, le psy de Lie to Me, incarné par Tim Roth et de... Dexter... Un mélange forcément explosif devant lequel, forcément, on a un temps de répulsion puis une vraie question qui taraude : gentil ou méchant ? Une question qui n'appelle peut-être pas de réponse, en fait...





Comment dire autrement ? Geiger est ce qu'on pourrait appeler un tortionnaire free lance... Oui, je sais, ça jette un froid. Pourtant, Geiger, ne cherchez pas, il n'a pas de prénom, ce n'est même pas son vrai patronyme et de toute façon, vous ne saurez pas grand chose de lui, fait bien son beurre en faisant mal, très mal à son prochain. Oh, pas n'importe quel prochain, attention, non, son truc, c'est faire cracher la vérité à un menteur... Et ce, par tous les moyens à sa disposition...

Dans son boulot, Geiger passe pour un iconoclaste. Oui, je sais, ça surprend, on n'imagine pas des tortionnaires à la machine à café, le matin, échanger sur leurs collègues... Mais, que voulez-vous, c'est un petit monde, alors Geiger y est honorablement connu. On le considère même comme l'étoile montante de la profession et ses méthodes singulières lui ont valu d'être surnommé "l'Inquisiteur"...

En effet, dans un job où infliger la douleur pour obtenir les informations souhaitées a longtemps été la norme, Geiger détonne. Bien sûr, il lui arrive aussi de faire mal à ses "patients" (croyez-moi, il en faut de la patience, avec Geiger...), mais l'Inquisiteur excelle dans la torture mentale, dans la menace, dans l'instillation jusqu'aux tréfonds du cerveau de l'idée de souffrance...

Comme nous sommes sur un blog familial et que je ne tiens pas à me retrouver bloqué par tous les systèmes de contrôle parental, ni à passer pour un parfait sadique aux yeux de la NSA et autres espions-on-ze-oueb (oui, il paraît que tout ce qu'on écrit est surveillé !!! Franchement, ils ne devraient pas se cacher, ça ferait des visites en plus au compteur... Non, pas Geiger, le compteur, mais vous n'avez pas honte ??), je ne vous donnerai pas de détails sordides...

Mais j'avertis tout de suite les âmes sensibles qu'il y a plusieurs scènes très explicites, capable de heurter les lecteurs les moins avertis. Ca commence dès les premières pages, même si la pire scène se cache au coeur même du roman et, même le lecteur de thrillers chevronné que je suis dois reconnaître qu'il a fallu refermer le livre quelques instants avant de poursuivre...

Bref, Geiger torture des gens. Mais pourquoi donc, me direz-vous ? Eh bien, pour gagner sa vie, voilà. Evidemment, il n'a pas une société avec pignon sur rue et cartes de visite, mais il a monté une petite entreprise qui ne connaît pas la crise. A ses côtés, Harry, un ivrogne repenti, ancien journaliste dans un quotidien où il tenait la rubrique nécrologique, spécialiste des questions informatiques, qui gère aussi bien les questions de secrétariat que les recherches menées sur la clientèle autant que sur les personnes sur lesquelles Geiger va exercer son art...

Leur tandem fonctionne parfaitement depuis plus d'une décennie, avec un modus vivendi clair : le cloisonnement. Harry sait en quoi consiste la lucrative activité à laquelle se consacre Geiger, mais il n'y assiste jamais, se contentant de réunir les conditions idéales pour des séances efficaces et pouvant durer le temps nécessaire afin d'obtenir les résultats escomptés.

Harry doit aussi faire avec un règlement très strict : on ne prend pas les personnes âgées de plus de 72 ans, les infirmes ou les enfants. Bref, personne susceptible de mourir pendant la séance de torture, on a beau être un tortionnaire, on n'en est pas forcément un tueur. C'est une des autres choses qui différencient Geiger du reste de sa profession : si ce n'est des scrupules, au moins une forme d'éthique.

Il faut dire que ces deux-là, même si la discrétion est une obligation s'il ne veulent pas finir en prison pour une durée indéterminée, ont une vie personnelle, qui va avoir son rôle dans le roman. Harry a une jeune soeur, Lily, qui souffre de schizophrénie. Elle passe le plus clair de son temps dans un institut spécialisé que Harry peut lui offrir grâce aux confortables émoluments obtenus aux côtés de Geiger.

Mais, il arrive que Lily vienne rendre visite à son frère. Enfin, qu'elle vienne passer une journée ou un peu plus chez Harry, car voilà bien longtemps qu'elle ne reconnaît plus son frère, perdue qu'elle est dans un monde fait de paroles de chansons et de musiques qu'elle seule entend. Harry souffre de voir sa soeur bien-aimée dans cet état, mais elle est aussi celle qui lui permet de travailler avec Geiger sans avoir d'état d'âme, car, sans ce boulot, aucune chance de payer à Lily la prise en charge de sa maladie...

Geiger aussi a une vie personnelle. Je serai plus bref et moins disert sur le sujet, car justement, c'est l'une des clés du roman. Je peux simplement vous dire que ce personnage qui apparaît si monolithique, dans un premier temps, si dénué d'émotions au point qu'on se dit qu'on est face à un psychopathe (bon, je ne jurerait pas devant un tribunal qu'il est parfaitement sain d'esprit pour autant, attention !) a en fait des failles, des faiblesses, des blessures, des hantises...

Au point de faire des rêves récurrents, voire de se comporter bizarrement, même selon ses critères pourtant spéciaux... Et, parce que cela lui pose des problèmes profonds, il va consulter régulièrement le Docteur Corley. Un spécialiste qui ignore tout de la véritable vie de Geiger, mais essaye de faire ce qu'il peut pour atténuer les angoisses de son patient.

Sans oublier ces épouvantables migraines qui prennent Geiger, parfois sans prévenir, l'obligeant alors à tout cesse aussitôt. Seule la musique parvient alors à le calmer, le détendre, et, dans son appartement, entièrement construit et meublé par Geiger, sorte de tanière où personne d'autre que lui n'est jamais entré, il a installé une pièce spéciale réservée à cet usage...

Je vous parle beaucoup des personnages, mais quid de l'intrigue ? Eh bien voilà, le décor est planté, nous y arrivons donc... Geiger travaille en indépendant depuis quelques années après avoir démarré grâce à la confiance d'un parrain de la mafia italienne locale qu'il a dépanné (presque) gracieusement. Son savoir-faire lui a permis ensuite de se forger une clientèle fidèle qui respecte ses règles.

Geiger est le seul juge des contrats qu'il accepte, il pose ses conditions et entend bien qu'on les respecte. Mais, pour une fois, il va agir un peu trop vite. Pas dans la précipitation, mais avec un peu moins de prudence qu'à l'habitude. Il y a urgence, dit le client, suite au vol d'un tableau qu'il faut retrouver rapidement avant qu'il n'atterrisse irrémédiablement dans un coffre-fort.

Seulement, lorsque Geiger découvre la personne qu'il va devoir faire parler, il comprend qu'il y a un problème. L'homme qu'on devait lui amener s'est enfui, alors ses clients son venu avec son fils. Un garçon de 12 ans. Tout ce que refuse habituellement Geiger, et il le fait savoir. Mais, exceptionnellement, il va déroger à l'une de ses règles majeures... et accepter l'affaire !

Sachez que si Geiger est aussi doué dans son métier, c'est parce qu'il a un don, je ne vois pas comment appeler ça autrement. Oh, rien de paranormal, juste une sorte de sixième sens qui lui permet, au premier regard, de détecter les mensonges. Dès qu'il voit la personne qu'on lui demande de torturer, il sait s'il ment et s'il va pouvoir lui faire avouer la vérité...

Ici, ce truc indéfinissable a fonctionné, encore une fois. Mais pas sur Ezra, le gamin. Non, sur l'homme qui l'a amené. L'histoire de tableau volé, c'est du pipeau, Geiger en est certain. Il ne sait pas de quoi il retourne exactement, il n'a pas le temps de le savoir, mais il sait que s'il veut sauver l'enfant, il va falloir fuir... Et voilà le tortionnaire en cavale, accompagné d'un enfant de 12 ans terrorisé et d'un associé pas franchement rompu à la bagarre, flanqué d'une soeur schizophrène... Drôle de cortège...

Et surtout, désormais, c'est Geiger, la proie.

Peut-être allez-vous trouver que j'en ai dit beaucoup. Possible, mais je vous garantis que je ne vous ai rien dit, véritablement. Rien de ce qui fait l'intérêt, le sel de ce thriller imparable mené tambour battant. Que ce soit les zones d'ombre de Geiger, qui s'éclairent un tout petit peu, comme une porte qu'on ouvre et qui laisse passer un rai de lumière à l'intérieur d'une pièce obscure, que ce soit la course poursuite et ses aléas, que ce soit les raisons de cette embrouille, vous ne savez rien, et c'est tout cela que je vous invite à découvrir.

Mais je ne peux pas ne pas évoquer la phrase que j'ai choisie pour titre. Avec ces deux parties distinctes. D'abord, "le monde peuplé de menteurs". A tort ou à raison, je ne vais pas porter de jugement, ce n'est pas mon rôle, Geiger est persuadé de cela. Sa mission, presque divine, c'est de démasquer ces menteurs, quitte, pour cela, à les torturer.

Pour cet homme si secret, dont on saisit mal comment il a pu en arriver là, la vérité a quelque chose de sacré, c'est même peut-être la seule chose qui soit sacrée dans ce bas monde, plus même que la vie humaine. Il voue un véritable culte à cette vérité qu'il a appris à reconnaître au milieu de la profusion de mensonges qu'il côtoie, allant jusqu'à lui sacrifier les menteurs.

Et puis, il y a la douleur. C'est d'elle que jaillit donc la vérité... Pour ceux qui pensent qu'elle sort de la bouche des enfants ou qu'elle est dans le vin, détrompez-vous, la vérité ne fait surface que si on fait mal au menteur, comme une rédemption violente mais incontestable. Personne, si le tortionnaire fait bien son boulot, ne peut résister à la douleur qu'on lui inflige et il livrera la vérité qu'il cachait au plus profond de lui, simplement pour que la douleur s'arrête.

C'est le postulat sur lequel repose le job de Geiger. Mais, est-ce infaillible ? En d'autres termes, est-il impossible de résister à la douleur, de ne pas craquer et de conserver par devers soi, malgré l'ignoble souffrance, les informations qu'on cherche à vous extorquer ? A cette question, le roman de Mark Allen Smith apporte une réponse de Normand : oui et non...

Ah, je vous devine curieux d'en savoir plus... Mais non, je n'expliquerai pas cela, c'est vraiment la charnière de ce roman, ce qui fait aussi monter en flèche son intensité dramatique. C'est moche, ça tache et on serre les dents, je ne vous le cache pas, mais Mark Allen Smith parvient à dissocier ses personnages du lecteur. Les premiers vont devoir déployer des efforts inouïs, chacun dans leur rôle, tandis que la vérité, ou plus exactement, une vérité va apparaître aux yeux du lecteur...

"L'Inquisiteur" est un thriller ébouriffant. Je dois dire que, découvrant le personnage central et son activité, je me demandais ce qu'on pouvait broder autour de scènes de torture qui me paraissaient devoir constituer les moments de gloire de ce livre. Eh bien, j'ai été bluffé par ce que ce romancier, venu du documentaire et du scénario, nous propose et par le rythme infernal insufflé.

J'ai beaucoup aimé également tout ce qui se cache derrière cette histoire, ce que Geiger et Harry vont mettre à jour et qui explique dans quel pétrin ils se sont mis. J'aime aussi leur vulnérabilité et leur maladresse. Geiger, en particulier, a beau fréquenté des milieux peu reluisants depuis longtemps, il a beau déceler le mensonge dans l'expression d'un visage ou un simple tic, il peut se faire piéger comme un bleu et ne pas tout prévoir...

Bien sûr, on pourra gloser sur la crédibilité du dénouement, je parle des faits qui y mènent, pas du contexte, qui tient bien la route. Mais, après tout, attend-on d'un pur thriller échevelé qu'il soit en plus crédible ou juste qu'il nous scotche à notre siège jusqu'aux dernières lignes ? Ceux qui allient les deux sont rares et sont des chefs d'oeuvre. "L'Inquisiteur", lui, possède une fin un poil tirée par les cheveux, je trouve, mais qui clôture ce roman de façon cohérente au vu de l'ensemble.

Encore une fois, c'est un thriller qu'il vaut mieux conseiller aux lecteurs qui ont le coeur bien accroché... Les scènes difficiles sont peu nombreuses, proportionnellement à la longueur du roman, mais elles sont marquantes et peuvent vraiment en désarçonner certains. Mais, puisqu'il semble que Geiger soit appelé à devenir un héros récurrent, je suis assez curieux de voir comment, après ce baptême pour le moins musclé, il évoluera.


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