lundi 23 septembre 2013

"La guerre nous a séparés, en un jour..."

A quoi tiennent les choix, parfois ? En effet, si j'ai extrait de notre roman du jour cette phrase ci-dessus pour en faire le titre du billet, c'est à cause de la virgule. Un simple signe de ponctuation, un simple caractère typographique qui, pour moi, concentre toute la dramaturgie de l'histoire dont je vais vous parler. Après Sorj Chalandon, voici un autre ancien grand reporter qui publie un roman en cette rentrée littéraire en s'inspirant de son expérience de reporter de guerre. Jean Hatzfeld, c'est de lui qu'il s'agit aujourd'hui, est connu pour ses enquêtes sur le génocide rwandais ( je vous avais parlé de son bouleversant livre "la stratégie des antilopes", il y a un an) mais c'est au coeur plus récent conflit à avoir éclaté sur le continent européen qu'il nous emmène cette fois. Nous le suivons en Bosnie, pour un roman qui s'étale sur huit années, vous allez comprendre le pourquoi de cet intervalle dans quelques minutes. Avec "Robert Mitchum ne revient pas", publié dans la Blanche, chez Gallimard, Jean Hatzfeld retrace le destin de deux jeunes ni extrémistes, ni radicaux, ni nationalistes, qu'une guerre civile arrivée presque sans prévenir, va dévier brutalement de leur trajectoire initiale...





Marija et Vahidin habitent à quelques centaines de mètres l'un de l'autre, à Ilidza (désolé, il va manquer les caractères spéciaux des noms propres), ville de la banlieue de Sarajevo. S'ils ne vivent pas ensemble, leur histoire d'amour n'est pas un secret. Mieux encore, elle a tout du conte de fée, tout pour faire verser une petite larme au grand public : tous les deux sont athlètes de haut niveau, tous les deux se préparent activement pour les Jeux Olympiques de Barcelone, tous les deux ont des chances de médaille.

Marija, en particulier, est la favorite de sa discipline, puisqu'elle est championne du monde en titre. Il reste quelques mois pour redoubler d'efforts, d'entraînement et travailler aussi la concentration qui sera essentielle le jour J pour espérer décrocher la breloque. Mais, voilà qu'en quelques heures, les amants vont être séparés par la pire des frontières : celle du nationalisme le plus radical, le plus violent.

En effet, Vahidin est bosniaque et musulman, tandis que Marija est serbe et orthodoxe. Deux communautés qui, quasiment sans signe avant-coureur, vont s'affronter du jour au lendemain autour de Sarajevo... Bien sûr, quelques mois plutôt, la bataille de Vukovar avait montré un net regain de tension entre les différentes composantes de la Yougoslavie, mais à Sarajevo, tout semblait calme...

Et voilà que les barbelés et les checkpoints se dressent brusquement dans les villes, dans les rues, qu'il devient dangereux de circuler d'un quartier à un autre, que les combats résonnent sur les hauteurs, que les snipers commencent leur sinistre besogne... Vahidin se retrouve bloqué à Sarajevo avec sa famille, tandis que Marije est restée à Ilidza. Une longue séparation commence...

Bientôt, la Bosnie est déchirée, Sarajevo se transforme en champ de bataille et la proximité des Jeux Olympiques n'y fait rien. On se bat entre partisans de la Grande Serbie et populations musulmanes menacées. Et bientôt, Vahidin et Marije vont se retrouver directement impliqués dans ce conflit. Et pour cause : je ne vous ai pas dit dans quel sport ils excellaient, mais il s'agit du tir sportif...

Même s'ils n'ont jamais tiré que sur des cibles de cartons, même pas celles en forme d'humains qu'on voit dans les films policiers, non, des carrés de papier, comme à la fête foraine, les deux amants sont considérés, et à juste titre, comme des tireurs d'élite. Il est donc assez logique qu'on se tourne vers eux, dans une guerre civile où le rôle des snipers est crucial...

Mais, un athlète peut-il devenir un tueur du jour au lendemain ? Vaste sujet... Chacun de leur côté, Vahidin et Marije vont donc jouer leur rôle dans cette sanglante guerre de Bosnie. Des rôles pourtant sensiblement différents. Avec, toujours à l'esprit, ces J.O. qui prennent de plus en plus l'allure d'un eldorado, mais aussi d'une tribune politique...

Vahidin pourrait être choisi pour participer à la manifestation sous les couleurs de la toute jeune Bosnie, un symbole d'une force inouïe. Quant à Marije, peu importe le bannissement annoncé de la Serbie, sa position de favorite pour l'or olympique devrait lui permettre d'aller concourir, même sous le maillot blanc du CIO. Elle aussi, en cas de victoire, deviendrait une icône nationale...

Seulement, la guerre ne permet pas toujours que les choses se déroulent comme prévu et le destin sportif, sentimentale, citoyen des deux champions va basculer à cause d'une guerre qui ne les concernait finalement pas du tout. Leur couple mixte (quel vilain mot !) ne s'embarrassait pas de ces idées sombres et, même séparés, Vahidin et Marije ne vont sans doute jamais cesser de s'aimer...

Ce qui ne veut pas dire que la séparation sera courte et facile. Je ne veux pas trop parler du parcours individuel des deux personnages, car, même si "Robert Mitchum ne revient pas" n'est pas un thriller, un polar ou à proprement parler un roman à suspense, il serait dommage de trop en dire sur leurs actes et sur les conséquences de ces actes.

Jean Hatzfeld nous plonge dans la guerre, véritablement, même si ce n'est ni l'unique sujet, ni l'unique cadre dans lequel se déroule le roman. Une guerre où le manichéisme n'a pas sa place : bien sûr, on peut considérer qu'il y a des agresseurs et des agressés, mais, à l'épreuve du feu, cette frontière se brouille bien vite. En témoigne le tournant du roman, un événement capable de faire la une de la presse mondiale, qui aura des répercussions à court, moyen et long termes.

Fort de sa propre expérience, Hatzfeld raconte la partie visible de la guerre, celle qu'il a décrite dans ses reportages. Pour cela, il met en scène trois grands reporters français, venus en Bosnie dès l'annonce des combats. il faut dire que Sarajevo, ville olympique, elle aussi, devient un sujet qui passionne. Frédéric, Serge et Isabelle vont montrer aux Français à quoi ressemble ce conflit à deux heures d'avion de Paris...

Et ils le font à travers des exemples concrets. Parce que la guerre des snipers, c'est plutôt abstrait, finalement. On ne sait pas vraiment qui ils sont, les rencontrer, d'un côté comme de l'autre, c'est juste inimaginable. Alors, on regarde les exemples marquants, les faits anecdotiques qui deviennent, sous la loupe de la guerre, des histoires terribles. Comme ce mariage, auquel assiste les 3 français et qui va se terminer par la mort de deux des participants, abattus par ces tireurs invisibles... Une agonie racontée comme si elle avait été filmée...

En découvrant ces personnages, dont Frédéric, je pense, représente Hatzfeld lui-même, je pensais que l'auteur allait nous parler de son métier, de ce que cela représente d'être reporter de guerre. Et il le fait. Si le roman est centré sur l'histoire de Marija et Vahidin, les trois reporters reviennent régulièrement pour nous raconter le contexte dans lequel évoluent les deux champions...

Mais, peu à peu, on se pose des questions sur ce travail... Difficile, au milieu du chaos, de trouver quelque chose qui soit vraiment pertinent... Et, quand un événement, comme celui que j'évoquais plus haut comme le tournant du roman, intervient, là, l'emballement est tel qu'il finit par perdre en lucidité, en objectivité, en justesse. En clair, en voulant aller vite, on oublie de vérifier ses infos, on oublie aussi la vérité des faits et pas juste la vérité des interprétations...

Alors, oui, il faut des reporters de terrain, capables de dire ce qui se passe sur les théâtres de guerre, sans quoi les pires atrocités se dérouleront à huis clos, dans l'indifférence générale. Mais, le problème, c'est que la vitesse de publication et le temps nécessaire pour faire une enquête ne sont pas vraiment compatible. L'ère du "tout, tout de suite", encore naissante en 1992, est devenue la règle avec les abus et les erreurs qu'on connaît et l'information brute devient rumeur, trop facilement...

Ce laïus, évidemment, a des airs de bataille déontologique pour professionnels de la profession. Sans doute, mais, pour ce qui nous concerne, pour l'histoire de ce roman, on va découvrir au final que cette gestion de l'information de guerre va avoir des conséquences très rudes pour les personnages, qui ne sont ni des puissants, ni des coupables, en tout cas, pas plus que d'autres, et certainement pas des responsables de cette sale guerre.

Autre point, me semble-t-il, que met en valeur ce roman, l'importance du sport dans des sphères qui ne sont pas les siennes. Qu'on le veuille ou non, les Jeux Olympiques sont aussi bien le lieu d'exploits et d'images mémorables, mettant au pinacle des valeurs positives et universelles, qu'une extraordinaire tribune pour la propagande en tous genres.

Ici, on le voit bien, Vahidin et Marije se retrouvent otages en tant que citoyens d'un conflit dont ils ne se sentent pas partie prenante, en tout cas au début, mais aussi dans leur statut de sportif de haut niveau. Pour un sportif comme eux, les J.O. représente l'Everest d'une carrière, y participer est l'objectif d'une vie, y obtenir une médaille, un Graal.

Mais, leur nationalité, leur passeport fait automatiquement d'eux des représentants non plus d'une Nation, d'un peuple mais d'une politique, d'une idéologie. D'un pouvoir qui cherche à s'imposer. Vahidin, le Bosniaque, revendiquera l'existence de sa jeune Nation, quand elle aussi tire sur les civils, pratique la guerre sale et terrorise plus qu'elle ne combat. Marije, la Serbe, devient en quelque sorte l'outil rédempteur d'un Etat oppresseur, son physique angélique et son adresse diabolique, faisant d'elle un personnage au charisme certain et une figure idéale de propagande...

Alors qu'on voit bien que les J.O. n'intéressent guère le citoyen yougoslave qui doit faire avec une guerre qui fait tache d'huile, on comprend bien  que le plus grand rendez-vous sportif existant est piraté par les belligérants pour affirmer leur position face au monde, dont le regard est braqué sur les épreuves. Un vrai paradoxe quand on connaît la fierté que tous les habitants de Sarajevo gardent en eux depuis qu'ils ont organisé les Jeux d'hiver en 1984...

L'image est saisissante : la fête olympique qui bat son plein, avec ses héros, ses stars, ses idoles, tandis que le stade olympique de Sarajevo devient petit à petit une nécropole, les morts étant enterrés sous la pelouse... Marije et Vahidin aussi sont embarqués bien malgré eux, dans ce paradoxe terrible. Eux dont les armes n'ont jamais blessé personne, eux qui n'ont jamais été violents, bien au contraire, eux qui se voyaient comme des Yougoslaves sans distinction d'ethnie ou de religion, eux qui rêvaient de cette échéance olympique...

L'existence de ces deux-là est si imprégné de l'objectif olympique qu'on va les suivre en fait sur huit années, deux olympiades. Mais, la guerre sera comme un fil attaché à leur patte. Incassable, le fil. Plutôt du genre chaîne à gros maillons... Et avec le boulet bien lourd au bout... Même terminée, la guerre continue à faire des victimes collatérales ; ça, c'est la conclusion pessimiste. Il y a également une conclusion optimiste à ce roman : l'amour est le plus fort, l'amour ne passera jamais, pour reprendre l'épître de Paul aux Corinthiens, si souvent lue lors des mariages...

Nous voilà à la conclusion de ce billet... Pardon ? Il manque quelque chose ? Attendez... Ah, oui, je vois... Vous vous demandez ce que Robert Mitchum vient faire dans cette histoire... Oui, évidemment, j'aurais dû y penser... Alors, disons-le tout net, ce n'est pas l'acteur dont il est question. Quoi que, ses phalanges marquées des mots HATE et LOVE arborées dans "la nuit du chasseur", auraient eu leur place ici, dans une espèce de remake guerrier intitulé "la nuit du sniper"... Mais je déraille...

Non, Robert Mitchum, c'est ainsi que Marije et Vahidin ont baptisé leur chien, figurez-vous. Un animal qui va rester d'une fidélité sans borne à sa maîtresse tout au long des moments les plus sombres. Un bel exemple de meilleur ami de l'homme (enfin, ici, de la femme)... Et pourtant, lui aussi, bien malgré lui, va jouer un rôle capital dans ce que vont vivre ses maîtres... Mais il faut lire le roman pour le comprendre...

En nourrissant son roman de sa riche expérience de terrain, Jean Hatzfeld nous offre un roman passionnant qui nous montre la guerre de Bosnie telle qu'elle fut. Bien sûr, on n'en comprends pas les tenants et les aboutissants, mais, et l'on revient à notre virgule de départ, on voit avec quelle soudaineté la mèche s'est allumée pour mettre le feu aux poudres.

"Robert Mitchum ne revient pas", ce n'est pas une énième relecture de "Roméo et Juliette", soyez-en assuré. C'est plus complexe, parce que la guerre vient s'en mêler, parce que la séparation est effective et longue et parce que ce que vont vivre les deux amants a de quoi tout ruiner, aussi sûrement qu'un bombardement... Reste à savoir si, une fois la folie humaine, ils garderont des séquelles de tout ça ou sauront laisser cette odieuse parenthèse derrière eux pour se construire un avenir plus serein.


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