dimanche 19 novembre 2017

"Ah non ! Je n'aime pas les nobles. Ces grandes maisons aux murs de pierre, c'est un enfer. Un enfer. Un monde sans coeur".

Cela fait un petit moment que j'avais envie de découvrir l'auteur de notre roman du jour. Pour plusieurs raisons, la première étant que j'étais curieux de lire pour la première fois un livre venu d'Indonésie, signé par un écrivain considéré comme le plus grand de son pays. J'avais imaginé découvrir Pramoedya Ananta Toer à travers le "Buru Quartet", son oeuvre majeure, dont les éditions Zulma ont entamé la publication, et puis une autre possibilité est apparue, avec la réédition en poche, chez Folio, de "La Fille du Rivage, Gadis Pantai", roman paru en 1962 et qui fut traduit en français plus de 40 ans après par François-René Daillie. Direction l'île de Java, au tournant des XIXe et XXe siècle, à la rencontre d'une jeune fille dont le destin va basculer lorsqu'elle va être mariée à un seigneur local. Une plongée dans l'Indonésie féodale, et un regard particulier sur le statut social, par laquelle elle va nous expliquer avec une candeur bouleversante que l'argent ne fait jamais le bonheur.



Elle est née dans un village de pêcheurs, sur l'île de Java. Elle y a grandi entourée de ses parents et de frères, habituée au rythme difficile des journées de pêche, lorsqu'il faut se lever au milieu de la nuit pour accompagner les hommes qui partent en mer. Elle a appris à préparer la nourriture, celle que consomme la famille, celle qu'elle vend pour vivre, mais aussi à réparer les filets.

Son univers se limite à ce hameau, ces quelques maisons rassemblées sur le littoral, à la merci des caprices de la nature, des raz-de-marée qui se produisent parfois, mais aussi des razzias de pirates, qui détruisent tout sur leur passage. Elle aime ses parents, même si elle craint son père qui la bat, parfois, mais elle ne connaît rien d'autre du monde qui l'entoure et elle n'est pas malheureuse.

Et puis, alors qu'elle a 14 ans, un messager arrive dans son village. Peu de temps après, ses parents et elle se rendent en ville, là où ils ne vont jamais habituellement. Ils ont rendez-vous dans une immense demeure, celle d'un seigneur local, le Bendoro, qui semble être l'homme le plus riche du monde. Un homme qui a choisi la jeune fille pour être son épouse.

Pour ses parents, même si c'est un déchirement, c'est un immense honneur qui ne se refuse pas. Ils savent qu'en cédant (désolé, il n'y a pas d'autre mot) leur enfant au Bendoro, ils ne la reverront sans doute plus, parce qu'elle accédera à une classe sociale bien supérieure à la leur et qu'ils ne seront plus alors que quantité négligeable...

Et pour elle ? D'abord, elle ne comprend pas vraiment ce qui se passe, tout cela la dépasse, elle se retrouve dans ce monde si différent du sien, tellement différent. Puis, elle réalise brutalement que ses parents vont l'abandonner là, dans l'inconnu, auprès de cet homme qu'elle n'a même pas encore rencontré. Mais, elle n'a pas son mot à dire...

Elle ne pourra désormais compter que sur le soutien d'une vieille servante, qui va s'occuper d'elle, lui apprendre à se comporter dans cette nouvelle société, la soutenir moralement, devenir une mère de substitution qui rassure l'enfant, lui raconte des histoires, l'aide à accepter sa nouvelle position d'épouse du Bendoro.

Désormais, elle est Mas Ngantem, le titre qu'on donne à la maîtresse de maison. Elle est l'épouse d'un homme bien plus âgée qu'elle qui est bien souvent absent. Elle vit dans une cage de marbre et d'or, dont elle ne sort jamais, un mode de vie aux antipodes de ce qu'elle a connu jusque-là. Et une fonction dans laquelle elle peine à entrer et à se sentir à l'aise...

"La Fille du Rivage", c'est le récit de cette période où une jeune fille de 14 ans, originaire d'un misérable village de pêcheurs a été l'épouse d'un seigneur. C'est le récit de son apprentissage pour devenir Mas Ngantem, une épouse dévouée et soumise qui doit s'effacer le plus clair de son temps et renoncer à tout libre arbitre, à toute liberté individuelle...

Un court roman dans lequel il se passe pourtant énormément de choses, où l'on voit la jeune fille évoluer, grandir, passer de l'enfance et approcher à pas forcés de l'âge adulte, mais aussi, essayer de concilier son nouveau rôle de Mas Ngantem et son esprit libre, je crois qu'on peut même dire rebelle, par exemple, lorsqu'elle va réussir à imposer une visite à ses parents dans leur village.

Avant d'aller plus loin, quelque chose vous a peut-être frappé : les personnages n'ont pas de nom, ils sont réduits à leur fonction sociale : le Bendoro, Mas Ngantem, mBok pour la vieille femme qui sert la jeune fille, etc. Et, effectivement, on ne connaîtra jamais leurs noms, pas même celui de la principale protagoniste, simplement nommé Gadis Pantai, la Fille du Rivage.

En ouverture du livre, deux pages, bouleversantes, où celui qu'on appelle "Pram" en Indonésie, Pramoedya Ananta Toer raconte la vie de sa grand-mère, une vie dure, misérable, mais où percent la fierté et l'amour des siens. Une vieille femme que l'enfant, puis le jeune homme qu'était Pram a connu sans vraiment la connaître, au point d'ignorer jusqu'à son nom...

Voilà ce qu'est "la Fille du Rivage", un hommage à cette femme qui a connu tant de choses, comme son pays natal, de la colonisation par les Hollandais jusqu'à l'occupation japonaise. Une femme contrainte dans un pays privé lui aussi de son indépendance et qui, elle aussi, a su finir par gagner sa liberté, malgré tout.

Une liberté qui n'a pas été synonyme de richesse matérielle, c'est certain, mais cette femme, la grand-mère de Pram, possédait, au milieu du bric-à-brac composé des objets qu'elle récupérait pour les vendre au porte-à-porte, un trésor inestimable, qu'elle n'aurait sans doute troqué ou vendu pour rien au monde : cette fameuse liberté. Mener sa vie comme on l'entend.

Je suis un peu sorti du livre lui-même, j'ai extrapolé à partir de ces deux premières pages qui servent de prologue au roman, avant qu'on fasse connaissance de la jeune fille. Une jeune fille qui n'a donc pas de nom, comme la grand-mère de Pram. Alors, plutôt que de lui inventer une identité, il l'a nommée par ce qu'elle était, ce qu'elle aurait pu rester toute sa vie : la Fille du Rivage.

On se dit qu'une jeune femme née dans un pauvre village de pêcheurs et qui devient une princesse, richement vêtue et portant des bijoux en or de la tête aux pieds, c'est la définition du conte de fée. Pramoedya Ananta Toer démontre que cela peut être également tout l'inverse, car l'existence de Gadis Pantai, dès ce jour où elle a quitté le village pour la maison du Bendoro, a tourné au drame.

En arrivant chez le Bendoro, la jeune fille découvre littéralement un autre monde, dont elle ignore tout. Et ce qu'elle ressent, ce n'est pas de l'émerveillement, mais de la frayeur, comme lorsqu'on se retrouve face à l'inconnu. L'opulence, la richesse, le pouvoir, tout cela n'a guère de sens pour celle qui n'est finalement encore qu'une enfant lorsqu'elle entre chez le Bendoro.

Jamais elle ne sera celle qu'on veut faire. Elle va conserver ce libre arbitre, mais aussi ce bon sens de ceux qui n'ont pas été formatés par une éducation trop stricte, et c'est peut-être ce qui va la sauver, l'empêcher de sombre. Elle va surtout avoir cette formidable intelligence de tirer partie de ce qu'elle a désormais à portée de main.

Elle va devenir Mas Ngantem, s'accommoder de cette position qu'elle sent pourtant fragile. Pour plusieurs raisons : parce qu'elle sent bien que c'est d'abord un statut honorifique et qu'elle n'est finalement pas grand-chose à côté du Bendoro, le véritable maître de maison. Ensuite, parce que c'est un statut qui isole et que la solitude lui pèse, la pousse à broyer du noir, la rend jalouse...

Enfin, parce que certains événements vont lui révéler que son mariage est une farce, un faux semblant, et que, quoi qu'elle fasse, elle ne sera jamais la Maîtresse, la Princesse, mais qu'elle sera toujours une simple fille de pêcheurs. Son ascension sociale est une espèce de leurre, qui ne ravit pas tout le monde, et qui risque de cesser brusquement, comme lorsque Cendrillon redevient souillon...

Dans une société, qui n'est pas une société de castes, mais qui voit la possibilité de passer d'une classe à une autre assez réduite, voire impossible, la Fille du Rivage connaît une position on ne peut plus précaire. Et même carrément impossible, quand, à son retour au village, elle se rend compte qu'elle y est devenue, si ce n'est une étrangère, au moins une notable qu'on ne considère plus comme avant.

Mal accepté dans son nouveau monde, considérée autrement parmi les siens, elle flotte entre deux eaux, sans plus de réelles attaches nulle part, isolée... Cette solitude, c'est sans doute ce qu'on ressent le plus chez cette jeune fille qui devient jeune femme et qui souffre, en silence... Jusqu'au dénouement, qui sera plus cruel encore pour elle.

J'ai beaucoup parlé de la Fille du Rivage, qui est le personnage central du livre, mais il faudrait aussi évoquer le Bendoro, pourtant bien moins présent. Là encore, on est loin des analogies qu'on pourrait faire avec les princes charmants des contes européens ou les souverains des contes orientaux. Il est très effacé, du moins du point de vue de sa jeune épouse, souvent absent pour affaires.

Même quand il est là, il a peu de temps à consacrer à sa nouvelle femme, qu'il traite malgré tout avec égard, malgré l'étiquette pesante en vigueur dans sa maison. On le voit tendre, attentionné, même, en dépit de la distance que l'on ressent. Une relation a minima, mais qu'on pourrait imaginer voir évoluer favorablement. Et puis, le Bendoro va changer...

C'est un homme pieux, qui pratique la religion avec assiduité et incite son épouse à en faire autant, elle qui n'a que de rudimentaires connaissances en la matière. Mais, c'est surtout le fossé social, encore lui, qui va s'élargir, chaque membre du couple restant sur un des bords... Et c'est au final un homme inflexible, irascible, dur, que l'on va découvrir. Sans empathie ni amour pour Gadis Pantai...

L'argent ne fait pas le bonheur, je le disais. La Fille du Rivage n'est pas heureuse dans les ors de la maison luxueuse du Bendoro, en tout cas, bien moins qu'elle ne l'était dans son village natal. Dans son rôle de Mas Ngantem, elle perd la joie, le naturel qui étaient les siens avant son mariage arrangé, et donc forcé.

Elle essaye de faire face et on a la sensation que, peu à peu, elle se fait à l'idée de devenir ce qu'on attend d'elle. Au retour du village, entrée dans une nouvelle ère où elle a décidé d'asseoir son autorité de Man Ngantem et de s'endurcir, elle est en passe d'incarner enfin cette maîtresse de maison, terme devenue quasiment son identité...

Un élément m'a frappé dans l'histoire de Gadis Pantai : elle est une fille de la mer. Ce n'est pas seulement une question de décor, d'horizon, non, elle appartient à une population entièrement tournée vers la mer, qui est considérée comme une divinité, celle qui décide de la vie comme de la mort, qui nourrit et apaise, ou se fâche et punit.

C'est aussi un milieu solidaire, sans véritable hiérarchie sociale, si ce n'est celle que confère l'âge. On se connaît, on s'apprécie, on s'aime, on n'est pas enfermé dans des conventions et des règles sociales strictes et impossibles à transgresser. Il y a de la chaleur dans ce monde-là, quand la vie de Gadis Pantai chez le Bendoro n'est que froideur et absence de contact humain...

Aux yeux des villageois, le seigneur n'est pas seulement un homme de la ville, c'est aussi un homme de l'intérieur des terres et donc, quelqu'un qui n'a pas ce lien extrêmement fort avec la mer. Il appartient quasiment à une autre civilisation, et pas seulement à une autre classe sociale. Les différences ne sont pas seulement matérielles, elles sont bien plus profondes.

Ce lien à la mer, il transparaît dans ce nom que l'auteur donne à son personnage, Gadis Pantai. La mer est essentielle, pour elle, et son mariage coupe ce lien, qui sera difficile, voire impossible à renouer. Cela peut sembler un détail, mais je crois que cette rupture est au contraire très importante, au regard de la fin du livre.

Gadis Pantai est une jeune femme en quête de liberté. Si sa vie de famille lui offre peu de perspective, elle possédait sans doute bien moins de contraintes que sa vie de Mas Ngantem, réglée comme du papier à musique, dans laquelle elle ne prend aucune décision et doit se soumettre au bon vouloir de son époux et de l'étiquette qu'il impose.

Peu à peu, alors que sa situation est fragile, vacillante, incertaine, elle va comprendre que c'est aussi le moment de prendre en main sa destinée. Cette liberté, elle va la saisir, s'y accrocher. Elle ne prendra sans doute pas une forme rêvée, mais peu importe la dimension matérielle si en retour, on a la possibilité de faire ses choix, de prendre ses décisions.

Là encore, ce qui va se produire dans le roman va dans ce sens : plus jamais Gadis Pantai n'acceptera qu'on décide pour elle. La fin du livre est cruelle, je l'ai dit, les dernières lignes sont déchirantes, abruptes. La liberté est gagnée, mais à quel prix ? Et l'on ressent une immense compassion pour cette jeune femme que l'on a accompagnée durant quelques heures à peine et qu'on ne voudrait pas quitter.

Oui, j'avais envie de découvrir Pramoedya Ananta Toer et j'ai désormais l'envie de poursuivre cette découverte. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur ce livre, sur le lien familial entre l'auteur et son personnage, mais aussi l'allégorie que représente Gadis Pantai, celle d'un pays aspirant à son indépendance et à la possibilité de faire ses choix par lui-même.

Pram, disparu à plus de 80 ans en 2006, a été un militant pour l'indépendance de l'Indonésie durant une bonne partie de sa vie, puis il a lutté contre la dictature qui s'est instaurée dans le pays, sous la férule du terrible Suharto (ce qui lui valut prison et censure). Ecrit dans les années 1960, c'est un roman très critique sur l'organisation sociale du pays, et une dénonciation des mariages forcés de très jeunes filles.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce que Pram montre de l'Indonésie n'est pas si différent de ce que l'Europe a connu longtemps. Ce féodalisme où une caste supérieure a droit de vie et de mort sur une majorité de la population n'est pas l'apanage de ce pays, d'une religion ou d'un système politique en particulier. Et cette recherche de la liberté nous concerne toutes et tous.

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