mardi 7 novembre 2017

La malédiction du Colmateur Luo Ji.

Commençons ce billet par un mea culpa : la prochaine fois, je lirai la quatrième de couverture avant de me jeter sur un livre, histoire de m'assurer qu'il ne s'agit pas d'une suite ou d'un tome d'une série, mais pas le premier. Ca, c'est fait. Maintenant, évoquons notre roman du jour, de la science-fiction venue de Chine, forcément, ça retient l'attention. Les éditions Actes Sud, dans leur collection SF nommée "Exofictions", viennent de publier "la Forêt sombre", de Liu Cixin (traduction de Gwennaël Gaffric), deuxième volet de son triptyque "Three Body" après "le Problème à trois corps" (que je n'ai donc pas [encore] lu, mea maxima culpa !). Une fresque spatiale dense et complexe, certes, mais passionnante qui commence par une situation très classique, la menace d'une invasion extraterrestre, et se développe ensuite à travers le destin de plusieurs personnages, dont un ressort et de loin : Luo Ji. Il n'est ni Bruce Willis, ni Christopher Reeves, mais le salut de la Terre est entre ses mains... Et il ne sait pas vraiment quoi en faire.



En ce début de XXIe siècle, l'Humanité doit faire face à une terrible menace : il est désormais certain que Trisolaris a dépêché une impressionnante armada spatiale pour venir envahir la Terre. Ces extraterrestres, dont la planète-mère est en passe de disparaître, doivent trouver un nouveau point de chute et c'est notre bonne vieille planète bleue qu'ils ont choisi pour cela.

Aucun doute, lorsqu'ils arriveront à proximité de la Terre, ils ne feront pas de quartier : leur objectif est d'éradiquer les êtres humains pour prendre leur place. Et comme cette civilisation bénéficie d'une technologie manifestement très supérieure à la nôtre, tout cela s'annonce mal, très mal : c'est l'Apocalypse qui arrive avec cette flotte spatiale.

La seule lueur d'espoir, c'est que la distance entre Trisolaris et la Terre est immense : quatre années-lumières. Il reste donc environ quatre siècles avant que les vaisseaux trisolariens entrent dans notre système solaire et lancent un assaut que le monde aura bien du mal à soutenir, même s'il oubliait ses différends et s'unissait comme jamais il n'est parvenu à le faire.

Il faut donc en priorité lancer de vastes chantiers scientifiques pour essayer, dans ce laps de temps, de combler le retard technologique qui nous sépare des Trisolariens. En particulier pour tout ce qui est vol spatial, puisqu'on ne sait encore qu'envoyer des satellites en orbite géostationnaire et des sondes bien plus loin, mais les vols habités au long cours restent inaccessibles.

Des programmes qui seront menés par les nations, ce qui ne garantit pas la fameuse unité espérée, mais toutes se regroupent au sein d'un Conseil de Défense Planétaire, une version musclée des Nations Unies dont le but est clairement de trouver des solutions pour éviter le pire. Des solutions qui ne soient pas forcément militaires, car la Terre ne part pas gagnante dans ce domaine.

Le hic, c'est que les Trisolariens sont capables d'espionner la Terre et ses habitants en permanence. Les intellectrons, des particules quantiques (c'est là que je vois que j'aurais dû lire d'abord le premier tome, pour mieux vous expliquer un principe qui me dépasse un peu...) envoyées par les Trisolariens, sont capable d'intercepter toute forme de conversation, orale, écrite ou électronique.

Autrement dit, aucun échange sur Terre, aucune délibération, aucun conclave qu'on réunirait pour réfléchir aux suites à donner ne peut rester secret... La parole humaine devient alors son principal poison, puisque chaque décision prise ici-bas sera fidèlement retransmise aux Trisolariens. Aucun effet de surprise ne semble possible.

Les intellectrons permettent d'ailleurs également aux Trisolariens de communiquer avec certains humains qui ont pris leur parti. Ces humains se sont regroupés au sein de l'OTT, l'Organisation Terre-Trisolaris, qui est entrée en clandestinité, ses membres étant considérés comme des traîtres. Mais, pour ces femmes et ces hommes, les Trisolariens sont de véritables dieux et l'avenir leur appartient.

Pourtant, là encore, une infime lueur d'espoir demeure : il existe un moyen de prendre les intellectrons à leur propre piège. En effet, les Trisolariens ne font pas la différence entre dire et penser, ces deux actions sont, pour eux, équivalentes. Une pensée qui resterait inarticulée deviendrait donc inaccessible à leur entendement (et à leurs espions).

Sachant cela, le CDP décide de lancer un programme reposant entièrement sur cet état de fait : les Colmateurs. Quatre personnalités seront désignées pour endosser ce rôle, à la fois glorieux et particulièrement ingrat. Glorieux, car ils devront élaborer un plan pour mettre en échec l'invasion trisolarienne. Ingrat, car ils ne pourront en parler à personne jusqu'à exécution...

Le bon côté des choses, si on peut dire, c'est que chacune des demande des Colmateurs sera souveraine et sera mise aussitôt en oeuvre, quelle qu'elle soit, quel que soit son coût, quel que soit son niveau de difficulté. Et ils n'auront aucun compte à rendre à quiconque, seul le résultat final comptera et ils ne seront jugés que sur son efficacité. D'ici quatre siècles...

En revanche, leur identité sera connue, du public terrien et donc des Trisolariens, ce qui risque d'en faire des cibles à abattre... Mais, est-ce important, quand on se retrouve avec un pouvoir quasiment infini en main, quand on peut faire ce que l'on veut, quand on peut assouvir ses ambitions les plus folles... Ou tout autre chose.

Parmi les quatre personnes désignées pour devenir Colmateur, un jeune Chinois : Luo Ji. Si ses trois collègues espéraient être nommés et comptent bien mettre à profit cette expérience, peut-être plus pour eux-mêmes que pour leurs concitoyens, Luo Ji, au contraire, est tombé des nues en apprenant sa nomination. Une surprise telle qu'il en est resté abasourdi, avant de refuser la mission.

Pourquoi lui ? Pourquoi l'a-t-on choisi ? Les trois autres Colmateurs sont des hommes de pouvoir aguerris, possédant une grande expérience politique, mais lui n'est qu'un universitaire, astronome et sociologue, un garçon blasé et cynique, un homme qui se cherche et reconnaît lui-même volontiers ne pas vraiment se soucier de l'avenir de son prochain, et moins encore de celui de sa planète.

Un individualiste qui n'a rien d'un héros, pas plus que d'un stratège, et qui n'est en fait mû que par une seule chose : la femme dont il est amoureux. Une femme qui n'existe pas, puisqu'il l'a imaginée de A à Z, avec une telle puissance créatrice qu'il a cru lui-même à son existence, jusqu'à ne plus penser qu'à elle.

Le hic, c'est qu'une fois nommé Colmateur, plus personne ne fait attention à ce qu'il dit, puisque toute parole qu'il profère fait potentiellement partie de son plan ! Luo Ji se retrouve donc prisonnier de ce rôle qu'il rejette, sans avoir la moindre idée de ce qu'il pourrait imaginer pour contrecarrer les plans des Trisolariens.

Alors, il décide de jouer le jeu, son jeu. On lui donne tout pouvoir, sans contrepartie ni explication ? OK, puisque c'est ainsi, il va se rendre la vie plus belle... Mais, cela ne va avoir qu'un temps, jusqu'à ce que la pression devienne insupportable. Celle des Trisolariens, mais aussi celle de ceux qui l'ont bombardé Colmateur. Il va donc bien lui falloir proposer quelque chose...

Pardon pour ce long résumé, assez détaillé et pourtant très loin de tout dévoiler de la première partie du livre. Du reste, je ne dirai rien, ici, car ce second volet du triptyque de Liu Cixin va vous emmener loin, très loin. Il me semblait important de bien planter le décor, à la fois les enjeux, mais aussi la situation délicate dans laquelle Luo Ji se retrouve embarqué malgré lui.

Luo Ji, son nom apparaît dans le titre de ce billet. Je n'ai pas mis de guillemets, mais j'aurais pu, car la formule se trouve formulée exactement de cette façon dans le roman. Je l'ai choisie parce qu'on y trouve le mot de Colmateur, le nom de Luo Ji et la notion de malédiction qui semble très étrange, décalée, même, dans cet univers science-fictif, et même de hard-SF.

Je ne suis pas un grand lecteur de hard-SF, pour la bonne et simple raison que je suis tout, sauf un scientifique. Mes connaissances et mes capacités de compréhension en la matière sont très limitées (cf le passage sur l'intellectron) et le mot "béotien" a sans doute été créé pour moi... Je ne vais donc pas aborder les questions scientifiques au coeur du livre, je les regarde avec fascination, et c'est tout.

Mais, je me suis laissé captiver par "la Forêt sombre", parce que, d'une certaine façon, c'est un véritable thriller : il y a un compte à rebours qui est enclenché. 400 ans, ça paraît long, on a le temps de faire cuire quelques oeufs à la coque et Jack Bauer de démanteler 146 000 complots terroristes. Mais, lorsqu'on est en point de mire d'un envahisseur aussi puissant, c'est que dalle.

L'urgence a ce côté fabuleux qu'elle permet tout, ou presque. A commencer par une révolution technologique réalisée à marche forcée, et sans aucune certitude qu'elle suffira à enrayer l'avancée des trisolariens. J'ai évoqué les questions politiques dans lesquelles Luo Ji se retrouve entraîné, mais "la Forêt sombre", c'est aussi une réflexion stratégique et militaire.

La Terre est en guerre pour sa survie, thème classique de SF depuis Wells (tiens, on en reparlera très vite), mais Liu Cixin aborde cette question de manière très intelligente et très maligne : justement en laissant un laps de temps conséquent avant la confrontation. On assiste donc à l'organisation des forces terrestres pour se préparer au choc, et on ne se retrouve pas face au fait accompli.

Mais, le déséquilibre des forces est tel que peu nombreux sont ceux qui croient que la Terre ait une quelconque chance de s'en sortir. Comme dans tout conflit, la guerre annoncée contre les Trisolariens comportent ses collabos (l'OTT, déjà évoquée) et ses défaitistes, parmi lesquels de nombreux militaires, peu persuadé que l'on trouve des solutions efficaces à temps.

Cette scission au sein de l'armée prendra d'ailleurs des formes particulières au fil du récit, quand ceux qui pensent encore pouvoir l'emporter, les triomphalistes, vont préparer la guerre, une guerre reposera soit sur la dissuasion technologique, ce qui est peu probable, étant donné le retard terrien, soit sur la confrontation directe.

L'un des chefs de file des triomphalistes s'appelle Zhang Beihai, un des personnages importants du roman, pas autant que Luo Ji, mais son pendant, son exact contraire, même, dans sa détermination, son ambition, qui peut apparaître comme folle, démesurée. Suicidaire, peut-être, aussi. Alors que Luo Ji semble perdu dans ses nouvelles fonctions, Zhang Beihai, lui, fonce tête baissée.

Tout cela se met en place alors qu'une interrogation domine : comment tout cela va-t-il évoluer au fil du temps ? Les générations qui feront face à l'arrivée des Trisolariens auront-elles encore quelque chose en commun avec celle qui ont pris toutes ces décisions ? Les plans des Colmateurs, censés rester secrets, pourront-ils être transmis aux générations futures si nécessaires ?

Bon, sans trop en dire, sachez que la science-fiction, même lorsqu'elle joue la carte de la cohérence scientifique comme ici, a ceci de merveilleux qu'elle permet de trouver des solutions à tout (euh, je ne parle pas de l'invasion, ça, c'est pour la fin d'un livre qui fait quand même ses 630 pages, et bien tassées).

Non, ce que je voulais dire, c'est que le temps n'est plus forcément un obstacle, un problème. Quand on parvient à envoyer des vaisseaux spatiaux habités aux confins de la galaxie, on peut bien trouver un moyen de dompter le temps. Et c'est aussi ce qui va nous emmener ailleurs, ce qui est l'essence de genres de l'imaginaire.

Ce que j'ai évoqué est finalement assez peu science-fictif en apparence. Mais, "la Forêt sombre" est une formidable fresque spatiale et futuriste, avec ses dimensions politiques, stratégiques, technologiques, guerrières, humaines, aussi. Et tout se marie magnifiquement pour donner une histoire d'une densité et d'une richesse folle.

Un mot sur le titre : on se demande ce que cette forêt vient faire là, d'autant qu'on n'en voit pas pendant un long moment. Et puis... Comprendre ce titre, c'est aussi l'un des enjeux de cette lecture, parce que bien des choses repose sur ça. "La Forêt sombre", c'est une version interplanétaire d'une fable de La Fontaine : "le pot de terre contre le pot de fer" ou "le lièvre et la tortue".

C'est un univers très visuel, très fort, qui va nous emmener dans un voyage merveilleux (mais assez sombre, avec cette épée de Damoclès trisolarienne) dans l'espace et dans le temps, avec une vision du futur fascinante, dépaysante et un poil effrayante, aussi. Oui, c'est assez pointu, si comme moi, vous n'êtes pas un spécialiste, mais ça se lit bien, aisément tout en demeurant exigeant.

Et puis, il y a Luo Ji, personnage atypique dans cette histoire, qui paraît en permanence en décalage avec le monde qui l'entoure, blasé et cynique, oui, mais fragile, aussi, piégé, inéluctablement, et qui n'a pas vraiment de marge d'erreur. Bien sûr, on comprend vite (et c'est même clairement formulé, de manière habile) qu'il est l'unique Colmateur capable de mettre en échec les Trisolariens.

Reste à savoir comment et, croyez-moi, même pour lui, la réponse n'a rien d'évidente. Or, c'est aussi la nature de cette réponse, dont on se demande longtemps si elle existe même, qui fait de "la Forêt sombre" une histoire puissante. Au-delà de la soif de pouvoir, de puissance, il y a simplement de la sagesse, du pragmatisme, de la réflexion.

Il y a, mais je m'aventure peut-être sur un terrain que je ne maîtrise là encore pas suffisamment, dans cette solution, cette fameuse malédiction lancée à la face des Trisolariens et qui semble à la fois dérisoire et vaguement ridicule face à la place prise par la science dans cette histoire, quelque chose qui tient à la culture asiatique de Luo Ji, face au cartésianisme occidental.

Mais, surtout, au milieu de ce chaos provoqué par l'ultimatum trisolarien qui pousse tout le monde dans une folle course à l'armement et une logique de guerre (ah, tiens, ça faisait longtemps !) irréversible, il y a un homme qui ne se joint pas à la frénésie, l'hystérie, parfois. Oui, Luo Ji, malgré son jeune âge (tout est relatif, rappelons-le), est un sage, un homme qui a retenu ce qu'on lui a enseigné.

Allez, je m'arrête là, d'autres vous parlerons sans doute mieux que moi de ce roman extrêmement riche et spectaculaire, mais qui ouvre à de nombreux sujets de réflexion. Ils en parleront mieux, parce qu'ils pourront vous dire en quoi Liu Cixin (découvert, me semble-t-il, par un autre Liu, Ken Liu, qui l'a traduit en anglais) est aujourd'hui un des grands noms de la SF mondiale.

Et, promis, avant de lire le troisième volet, je lirai le premier !

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