mercredi 22 novembre 2017

"J'ai l'impression d'être atteinte d'une maladie d'amour rare et dont on ne parle ni dans les livres ni dans les films".

Il a beaucoup été question de psychanalyse, ces dernières semaines, sur le blog, à travers les figures de Freud et de Jung. Cette fois, nous allons changer de place, nous allonger sur le divan, puisque le point de vue n'est plus celui des analystes, mais d'une patiente. Il ne s'agit pas d'une fiction, ou alors d'une autofiction, mais du récit d'une patiente qui s'interroge, observe et décortique non pas son analyse, mais sa conséquence : un transfert. Après avoir signé des romans très sombre, portés par des ambiances pesantes, à l'image de "La Femme éclaboussée", Dominique Dyens nous propose un livre très personnel, j'allais même écrire intime, sur le lien particulier qu'elle a noué avec son psy, mais aussi ce qu'elle a appris sur elle-même, en tant que femme et en tant qu'écrivaine, à travers cette expérience particulière, presque indescriptible. Un livre dont le titre pose bien des questions : "Cet autre amour" (en grand format chez Robert Laffont).



La narratrice et son époux, M., vivent ensemble depuis 27 ans quand ce dernier est victime d'un grave souci de santé. C'est elle qui lui sauve la vie en réagissant promptement, mais ce choc va laisser quelques traces, chez l'un comme chez l'autre. Pour elle, qui se consacre à l'écriture, cela se matérialise par une période de dépression.

M., entré en convalescence et suivi tant sur le plan physique que moral, lui conseille alors de consulter et lui donne même l'adresse d'un spécialiste. Mais, elle repousse l'échéance, n'envisage même pas la question. Pourtant, son état ne cesse de s'aggraver, avec des cauchemars de plus en plus violents et un ressentiment très fort envers sa belle-soeur.

Alors, finalement, elle consent à appeler ce médecin que lui a recommandé M. Et, lorsqu'il rappelle suite à son message, pour fixer un rendez-vous, elle est extrêmement surprise : elle pensait avoir affaire à un psychiatre et elle se retrouve à parler à un psychanalyste. Ce n'est pas du tout ce qu'elle imaginait en prenant contact.

Sa vision de la psychanalyse se limite à une série de clichés ou d'idées reçues qui ne l'incitent pas vraiment à envisager une thérapie. Elle imaginait une simple visite, une ordonnance, un antidépresseur, et basta, pas un processus dont on sait quand il commence, mais jamais vraiment quand il se terminera.

Toutefois, dès ce premier contact téléphonique, quelque chose se passe et elle finit par accepter un premier rendez-vous. Une première consultation motivée autant par la nécessité de son état (elle continue de faire des rêves très réalistes qui tournent souvent au cauchemar), que par la curiosité : à quoi ça ressemble vraiment, la psychanalyse ? Est-ce que ça peut marcher ?

Et puis, peut-être aussi à cause de ce mystérieux personnage au nom à consonance russe et à la voix envoûtante. Avant même de l'avoir vu en chair et en os, il l'intrigue. Et, quand elle se trouve face à lui, sa première impression est très favorable. Assise sur un fauteuil, et non pas sur le canapé, comme elle l'avait imaginé, elle commence à se raconter...

Une tâche ardue, bien plus qu'on ne l'imagine. Cette première séance a des airs de fiasco, tant elle a bredouillé, balancé des idées en vrac... Elle, l'écrivaine, qui vit des mots, des phrases qu'elle forme avec et des histoires qu'elle raconte avec ces phrases, se retrouve incapable d'ordonner le récit dont elle est le personnage central.

Mais, si cette première expérience ne semble rien avoir de probant, elle n'en est pas pour autant répulsive. Non, c'est même le contraire, elle a pris goût à cette pratique, elle a envie d'approfondir ce travail sur elle-même. Et, plus encore, elle a envie de se retrouver en présence de cet homme qui l'écoute, presque sans rien dire.

Une situation qui va prendre de l'ampleur, qui va donner naissance à un irrépressible désir, à cet "autre amour", puisque c'est ainsi qu'elle va le caractériser, très différent de son amour pour M. A sa grande surprise, elle qui n'a jamais ressenti ce genre de sensation depuis qu'elle est mariée, elle se retrouve bouleversée par cette rencontre avec ce psy, qu'elle brûle de revoir à chaque fin de séance.

Elle découvre alors le terme "transfert", et ses définitions floues, presque cachées, comme si cette situation dérangeait et qu'on veuille jeter un voile pudique. Or, son état d'esprit est tout inverse : cet autre amour est si grisant qu'elle voudrait le comprendre, l'expliquer, le partager... Et, pourquoi pas, y puiser l'inspiration, qui se fait plus paresseuse à ce moment-là.

"Cet autre amour", c'est cela : le récit de ce phénomène de transfert, l'euphorie qui l'accompagne, l'histoire de ce processus et la manière dont il influence la narratrice, en tant que femme, en tant qu'épouse et en tant qu'écrivaine, également. C'est comme si, soudain, cette psychanalyse lui offrait le recul nécessaire pour pouvoir s'observer.

Car, ne vous y trompez pas, le sujet de ce livre, c'est bien la narratrice elle-même, pas cette impression d'être amoureuse du psy, dont elle sait qu'il s'agit d'une illusion, d'un mirage, mais c'est bien elle. Elle est son propre sujet d'étude et, plus que jamais, elle valide ce vieux cliché qui veut que l'écriture puisse aussi être une forme de psychanalyse.

Il y a quelque chose de troublant dans le récit de Dominique Dyens : la réapparition de souvenirs profondément enfouis, de bons souvenirs, quand ils concernent la petite enfance et la famille, d'autres bien plus douloureux, refoulés, mais qui sont restés influents. Derrière le transfert, le travail psychanalytique se fait et se montre efficace.

Au-delà de cette dépression qui a suivi l'accident de santé de M., sa "fausse mort", pour reprendre le titre du premier chapitre du livre, cette thérapie va permettre à la narratrice, continuons à l'appeler ainsi, de solder pas mal de comptes qui l'empoisonnaient inconsciemment, mais qui, par capillarité, nourrissait aussi son imaginaire...

Oui, c'est aussi ce qu'il y a de passionnant dans "Cet autre amour" : le regard sur l'écrivaine. D'emblée, lors de cette fameuse première séance, elle vient s'immiscer dans la présentation, lorsque la narratrice se rend compte qu'il est bien plus délicat de parler de soi que de donner vie à des personnages d'encre et de papier.

Et puis, cette situation va influer sur cette relation entre l'analyste et la patiente. Une patiente qui ne se laisse pas faire, qui voudrait nouer le dialogue, contre tous les protocoles en vigueur chez les psychanalystes, qui voudrait apprendre à connaître plus avant son interlocuteur, le mettant d'ailleurs fort mal à l'aise.

Oh, je vous vois venir, la patiente se fait séductrice pour assouvir le désir né du transfert... Et non, et c'est bien pour ça que c'est un autre amour. Autre, non pas parce qu'il s'ajoute à celui pour son mari, mais parce que c'est une autre forme d'amour, inexplicable, irrépressible, mais qui n'est pas une forme d'érotomanie.

Cet autre amour, c'est le sentiment de confiance et de bien-être que ressent la narratrice et qu'a su instaurer le psy, une atmosphère propice, j'allais écrire à la confidence, mais c'est plus que cela, la confession est encore sans doute trop faible. Non, à une véritable libération de la parole, comme une digue qui s'effondre, permettant aux souvenirs de remonter, aux blocages de sauter.

L'histoire de ce transfert n'a rien de glauque ou d'embarrassant pour le lecteur. Cet autre amour est platonique, par la force des choses, parce que ce lien se situe à un autre niveau. Il ne s'agit pas de séduction au sens où l'on peut l'entendre habituellement, mais d'un lien intellectuel... Je crois que l'expression "sur la même longueur d'ondes" n'a jamais été aussi appropriée.

D'ailleurs, dès que la narratrice s'en écarte, c'est comme si elle provoquait des interférences, de la friture sur la ligne. Ils ne sont plus en phase et il faut qu'elle reprenne sa position initiale pour que tout rentre dans l'ordre et que le processus de psychanalyse se remette en route. Un écart prolongé, et le processus échoue. Voilà un vrai garde-fou...

Il est d'ailleurs amusant de noter, puisque j'ai évoqué la femme et l'écrivaine, mais aussi l'épouse, que M., pourtant à l'origine de cette psychanalyse, va finir par se montrer très jaloux. Avant que son épouse ne réussisse à lui expliquer la substance de cet autre amour et qu'il n'y a pas de concurrence entre eux, mais une complémentarité.

"Cet autre amour" n'est pas un essai sociologique sur le phénomène du transfert, on n'en tirera aucune règle universelle sur le sujet. Certaines lectrices, certains lecteurs se retrouveront peut-être dans l'histoire de cette narratrice (dois-je l'appeler Dominique Dyens ?) absolument fascinée par les changements qui s'opèrent en elle du fait de ce transfert.

Je dois avouer que je suis réfractaire à la psychanalyse. Mes brèves expériences en la matière n'ont rien apporté, si ce n'est aggraver un peu plus le mal sans y apporter aucune espèce de solution. Question de confiance, de tournure d'esprit, de besoin de dialogue, sans doute. En tout cas, je n'ai jamais été dans l'état d'esprit que décrit Dominique Dyens...

C'est aussi cela qui rend son livre très intéressant : quelque soit sa position face à la psychanalyse, qu'on ait essayé ou qu'on soit béotien en la matière, on a sous les yeux un témoignage direct. Et il en ressort beaucoup d'éléments troublants, la certitude que ces séances ont amélioré la situation initiale et ont même eu des résultats allant au-delà des attentes.

Il reste cet étrange phénomène du transfert, que tout le monde connaît sans pour autant le comprendre, dont on parle en catimini, avec ravissement ou inquiétude, selon les cas, selon le niveau d'information. Et quand je parle d'embarras ou d'inquiétude, c'est étonnant de constater que, si cela vaut pour des patients, cela vaut également pour les analystes eux-mêmes.

Ce thérapeute, que consulte la narratrice, dont on sait si peu de chose, pas même le nom, se montre bien peu disert face aux confidences (cette fois, je crois qu'on peut employer le mot) de sa patiente. Cet autre amour est un problème en plus à gérer, et il ne semble pas vraiment savoir par quel bout le prendre. Un apprenti chimiste manipulant un produit instable pouvant sauter à chaque instant.

De même, la curiosité insatiable de cette patiente qui refuse de rester à sa place et ne cesse de vouloir franchir la ligne de démarcation entre l'analyste et le patient, qui a l'air de vouloir psychanalyser le psy, par moments, ce n'est définitivement pas sa zone de confort. Il y a quelque chose de très touchant chez ce psy, honnête et respectueux.

On voit, tout au long du livre, des situations qui pourraient "franchir la ligne jaune", partir en vrille et déboucher sur des intrigues romanesques, avec bifurcation possible vers le noir, comme dans "Mortel transfert", de Jean-Pierre Gattégno, adapté au cinéma par Jean-Jacques Beneix, ou vers une histoire d'amour transgressive (dont ne se sont d'ailleurs pas privé certains pionniers de la discipline).

Mais, nous l'avons dit plus haut, le sujet de "Cet autre amour", c'est la narratrice elle-même, son évolution à travers ce transfert. On peut craindre, en se lançant, de se retrouver dans une position de voyeur, d'entrer dans des domaines où l'on ne devrait pas mettre un pied, mais rien de tout cela, bien au contraire.

Bien sûr, Dominique Dyens se raconte, pardon, la narratrice se raconte, se dévoile, évoque son enfance, sa famille, sa jeunesse, sa vie de femme et d'épouse, sa carrière d'écrivaine (si vous avez lu certains de ces romans, nul doute que vous y repenserez en les envisageant d'un nouvel oeil), avec nostalgie, émotion, mais aussi humour... Elle devient un des personnages de papier et d'encre auxquels elle donne habituellement vie.

On y découvre la puissance de l'inconscient, et tout ce qu'on ignore de ses mécanismes, de ses déclencheurs. On y voit surtout une femme porter un nouveau regard sur elle-même, sur son travail. Le dernier blocage qui a sauté, c'est ce livre, et donc l'inspiration, qui se faisait plus rare, moins constructive.

Après avoir refermé "Cet autre amour", le lecteur que je suis s'est senti terriblement curieux de découvrir le prochain roman de Dominique Dyens. Nul doute qu'il sera inspiré, influencé par cette expérience et que c'est une nouvelle page qui s'ouvre pour elle, également dans ce domaine. Et c'est aussi à cette lumière qu'il faudra le lire.

Dites, ça existe, les transferts des lecteurs vers les écrivains ?

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