lundi 27 novembre 2017

"Quand l'Enfant chante, c'est qu'il est venu prendre une âme. L'âme de celui qui l'entend chanter".

La musique et les musiciens sont un beau sujet romanesques. Et, à titre personnel, j'aime les romans qui évoquent la musique, car cela permet d'accompagner la lecture en écoutant (quand c'est possible) les morceaux évoqués dans le cours de l'histoire. Avec notre lecture du soir, j'ai été servi, il y a un grand nombre d'oeuvres citées, et donc jouées, ce billet se terminera d'ailleurs avec l'une d'entre elle, sorte de fil conducteur, de témoin que se transmettent deux personnages, l'un imaginé par l'auteur et l'autre qui, un siècle après sa naissance, reste une référence absolue. "Le Dernier violon de Menuhin" est le nouveau roman de Xavier-Marie Bonnot (en grand format aux éditions Belfond) et l'on y croise cet immense musicien et l'instrument qui l'accompagna pendant les vingt dernières années de sa vie. Mais, on rencontre un autre virtuose, en bien plus fâcheuse posture, qui nous rappelle que le génie, surtout lorsqu'il est précoce, n'est pas toujours une bénédiction...



Lorsque Rodolphe Meyer apprend la mort de sa grand-mère, Emilie, c'est un choc : d'abord parce qu'il s'est toujours mieux entendu avec les membres de la branche maternelle de sa famille qu'avec son père : ensuite, parce qu'il prend conscience qu'il est désormais le dernier membre vivant de cette famille. Qu'il est désormais seul au monde.

Sans attendre, il quitte Paris et prend la direction de l'Aveyron, la région d'origine d'Emilie. Elle vivait dans une ferme isolée, dans un hameau proche de Saint-Affrique, qu'elle a léguée par héritage à son dernier descendant. Rodolphe y a passé de nombreuses vacances, quand il était enfant, mais il n'est pas vraiment du genre nostalgique...

Ce voyage, il l'envisage comme un court séjour, le temps de conduire sa grand-mère jusqu'à sa dernière demeure, de régler la succession et de mettre en vente cette ferme. Puis, il rentrera à Paris, où il pourra reprendre, tant bien que mal, le cours de sa vie. Enfin, si l'on peut appeler ça le cours de sa vie, car elle semble s'être arrêtée depuis un moment déjà.

Pendant des années, le nom de Rodolphe Meyer a été connu, du moins des amateurs de musique classique. Enfant prodige, il est devenu dès l'adolescence un violoniste virtuose connu et reconnu, se produisant dans les plus grandes salles de concert du monde, accompagné par les plus prestigieux orchestres, sous la direction des plus grands chefs.

Pour en arriver là, il avait été poussé par un père qui a projeté ses ambitions sur ce fils talentueux, mais peut-être pas taillé pour ce rôle. Alors, Rodolphe a d'abord conçu un profond ressentiment pour ce père terriblement exigeant, puis il a finit par sombrer dans l'alcool et par rejeter son art, jusqu'à mettre un terme aussi précoce que son commencement à sa carrière.

Une retraite brutale qui coïncide pourtant avec l'achat d'un instrument aussi précieux par sa facture que par son pedigree : Lord Wilton a été fabriqué par l'un des plus grands luthiers italiens, Guarnieri del Gesù, en 1742. Ensuite, il est passé entre les mains de très grands musiciens jusqu'à être le violon de Yehudi Menuhin, depuis les début des années 1980 jusqu'à sa mort en 1999.


L'un des plus beaux, des plus chers instruments du monde, dans les mains d'un musicien qui a renoncé à se produire sur scène... Mais, il ne quitte pas pour autant son nouveau propriétaire et Lord Wilton est évidemment dans la voiture lorsque Rodolphe prend la route direction l'Aveyron. Peut-être même en jouera-t-il pour rendre hommage à sa grand-mère, elle qui ne l'a jamais vu jouer de son vivant.

Sur place, Rodolphe est pris par l'émotion. Cette mort, certes attendue, car Emilie était très âgée, le touche plus profondément qu'il ne l'imaginait. Il retrouve ces lieux qui ont marqué sa mémoire, rencontre les voisins de sa grand-mère, ressent le froid de l'hiver aveyronnais qui est sur le point de tomber et cela l'ébranle.

Mais ce n'est rien à côté de ce qui va se produire peu après : le lendemain de l'enterrement, alors qu'il veut reprendre la route, il découvre sa voiture sabotée. Pour les habitants du coin, aucun doute, le coupable s'appelle Victor. Tous le connaissent, tous le craignent. Victor, comme l'enfant sauvage découvert en Aveyron au début du XIXe siècle et dont l'histoire inspira, entre autres, Truffaut.

Une rencontre inéluctable entre un homme blasé, usé, cynique et dépressif, et ce garçon qui est si différent et qui lui ressemble pourtant tellement. Soudain, c'est comme si Rodolphe se retrouvait face à son double. Victor apparaît alors comme le döppelganger du violoniste, son jumeau maléfique dont la réputation terrorise la région entière...

Mais le monstre est-il vraiment celui que l'on croit ?

La statue de Victor, l'Enfant Sauvage, dans la commune de Saint-Sernin-sur-Rance, dans l'Aveyron.


Pardon, j'ai détaillé la mise en place de ce billet, peut-être un peu trop, mais je pense qu'il était important de donner ces différents éléments. Car, d'une certaine façon, c'est tout ce contexte qui contribue ensuite à l'essor du roman et sa dramaturgie. La plongée dans ce décor rural, presque désertique, la solitude, le face à face de Rodolphe avec lui-même...

Et puis, l'irruption, d'abord invisible, par ouï-dire, de ce personnage déroutant qu'est Victor, qu'on croirait d'abord sorti de l'imaginaire local, sorte de créature légendaire comme nos régions en produisent toutes. Puis, on le voit se matérialiser et l'on plonge soudain dans un univers qui pourrait rappeler celui de Maupassant, lorsqu'il confine au fantastique.

Je ne vais évidemment pas en dire trop, à vous de découvrir cette histoire, portée par un crescendo jusqu'à un final très impressionnant. Mais, quoi que je dise, il me semble que c'est le genre de roman qui sera reçu différemment d'un lecteur à l'autre, qui sera interprétée par chacun à sa façon. Et je vais tout de même parler un peu de la mienne, de vision...

Pour moi, "le Dernier violon de Menuhin" est une allégorie du génie, traitée dans une veine presque romantique, avec cette noirceur qui enveloppe un peu plus à chaque instant un personnage, un musicien dont le talent hors norme, presque surnaturel, n'est bientôt plus une bénédiction, un trait divin, mais une malédiction, quelque chose de quasiment diabolique.

A l'image d'un Paganini, accusé en son temps d'avoir pactisé avec le Diable pour posséder une telle virtuosité, Rodolphe Meyer est un musicien extrêmement doué que ce don a détruit, lentement. La gloire ou la célébrité n'y sont pour rien, non, c'est plutôt l'absence de choix qui l'a mené sur cette voie, la pression paternelle permanente et l'impossibilité de contrôler son destin qui sont en jeu.

A plusieurs reprises, Rodolphe évoque cette carrière, ce statut de virtuose, mais aussi d'enfant prodigue, ce qui en rajoute une couche. Et peu à peu, se dessine l'image d'une dualité terrible, entre l'être et son don, entre l'enfant et son génie, entre la pureté et la noirceur d'un pouvoir inédit, inaccessible au commun des mortels.

Le violoniste est conscient de ces ténèbres qui sont en lui et où semble résider ce qui fait de lui quelqu'un d'extraordinaire, ce qui fait de lui un musicien d'exception, non seulement capable de jouer les partitions les plus difficiles jamais composées, mais en plus, de leur donner corps, de leur donner une puissance émotionnelle qui bouleverse le public. De faire naître la beauté la plus pure dans le plus sombre des sacrifices.

Or, soudainement, alors que le deuil (mais aussi un état de nerf que l'alcool, ou le manque, aggrave) le fragilise, le voilà qui se retrouve face à la partie la plus sombre de lui-même, comme si Victor était l'incarnation de cette facette sauvage, violente et incontrôlable. Oui, Rodolphe est face à lui-même et face à son double, dans un combat intérieur, viscéral, vital.

En lisant le roman de Xavier-Marie Bonnot, j'ai repensé à "Wanderer", de Sarah Léon, autre roman musical se déroulant dans un lieu isolé, avec l'hiver qui se déchaîne et qui voit l'affrontement de deux personnages... Oui, bien des points communs entre ces deux romans pour des finalités très différentes, à l'arrivée. Et des choix romanesques qui divergent nettement.

Chez Bonnot, on demeure dans cette ambiguïté qui concerne l'alter ego du personnage central : qui est vraiment Victor ? Existe-t-il même vraiment ? Là où Sarah Léon imaginait la révélation de secrets enfouis et jouait sur une gamme allant de la honte à l'amitié en passant par le désir, Xavier-Marie Bonnot, lui, opte pour la descente aux enfers d'un homme prisonnier d'une vie qu'il hait.

Je le redis, je ne crois pas qu'il n'y ait qu'une seule manière de percevoir ce roman. On peut le prendre au premier degré ou bien entrer dans une autre dimension, bien plus étrange, fantastique, même. Je reprends l'idée du récit romantique, il y a quelque chose d'un lied ou d'un poème symphonique qui narrerait une histoire appartenant au domaine du merveilleux, sur son versant le plus sombre.

"Le Dernier violon de Menuhin", c'est une variation, pour reprendre un terme musical, sur un thème très classique (mais pas au sens musical, cette fois) : la proximité entre le génie et la folie. Le génie est un funambule qui se tient sur le bord de l'abîme. Et qui, parfois, y tombe. Ou qui y saute à pieds joints, comme Rodolphe, lancé dans une savante opération d'autodestruction.

La force de ce livre, c'est justement cette montée en puissance du drame, autour de l'affrontement entre Rodolphe et son double et lui-même, dans un jeu de miroirs tout à fait fascinant. Ah, bien sûr, cette dernière partie et ce dénouement pourront en déconcerter certains, mais c'est sans doute un peu l'effet recherché : nous laisser dans l'incertitude, le doute...

Ah, j'allais oublié un élément que je trouve important : je n'ai pas du tout contextualisé le titre de ce billet, choisi parce que cette phrase, avec des variantes, revient régulièrement, fondant le mythe de l'Enfant Sauvage autour de Victor, mais aussi l'incertitude qui l'entoure. Cette malédiction a des airs de superstition, comme il en existe tant, et l'on ne sait sur quel pied danser.

Mais, là où je veux en venir, c'est l'utilisation du mot "âme". Je ne vais pas philosopher, disserter sur son existence ou pas. Non, c'est dans un autre registre que ce mot m'intéresse. Je l'ai déjà abordé plus haut, avec ces rumeurs récurrentes visant les musiciens les plus doués et qui évoquent des pactes avec le diable et des contrats signés pour vendre son âme...

C'est la monnaie d'échange idéal pour acquérir le génie et pouvoir en user à sa guise. C'est acquérir simultanément un gage d'immortalité, et le talent, la célébrité, dans le domaine de la musique comme dans toutes les disciplines artistiques, mènent à la postérité. Il y aurait sans doute énormément à dire sur la relation de Rodolphe à ces questions, car c'est assez complexe, peut-être même paradoxal, à l'image de l'achat de Lord Wilton au moment exact où il renonce à jouer...

On pourrait là encore discourir un moment sur la portée psychanalytique de l'histoire (qui n'est d'ailleurs pas étrangère au roman, vous le verrez), ce qui est logique puisqu'il est beaucoup question d'interprétation, de rêves, d'illusions et d'auto-confrontation. Et ce thème est couronné par une phrase de Rodolphe : "Nous, les virtuoses, sommes tous des névrosés, des orphelins de l'enfance".

C'est aussi ça, l'histoire de Rodolphe, la rencontre d'un enfant qui a grandi sans vraiment quitter cette période, parce qu'on l'a figé dans cet état, avec un croquemitaine... On est aussi dans un conte sombre et vénéneux, dans la tradition des frères Grimm, l'histoire d'un Poucet virtuose perdu dans un milieu hostile qui est sa propre existence...

Et puis, l'âme, le mot n'est pas anodin quand on évoque le violon, et n'importe quel instrument à cordes. L'âme, c'est une pièce minuscule, invisible et pourtant essentielle. Elle se trouve entre la table, donc le dessus de l'instrument, où sont tendues les cordes, et le fond. Et c'est sur cette pièce, sa taille, son ajustement, que repose entièrement la qualité de l'instrument.

On peut donc aussi dresser ce parallèle entre l'âme du musicien que l'Enfant Sauvage pourrait lui ravir, et l'âme du violon, de cet instrument composés de quelques bouts de bois assemblés avec un génie sans doute aussi brillant, mais bien moins reconnu que celui du musicien, sans lesquels il ne serait pas grand-chose.

Terminons en musique, si vous le voulez bien. Avec le génie de Menuhin, qui plane sur ce roman. On croise brièvement le maître, dans le livre, dans les souvenirs de Rodolphe. Il est question de transmission, mais aussi de la gestion différente des questions qui agitent Rodolphe. Et, parmi les morceaux essentiels, un revient tout au long du livre : la Chaconne de Jean-Sébastien Bach :


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