mardi 14 novembre 2017

"Ainsi se termine, et pour toujours, la vie tranquille, ordonnée et cohérente de Carl Mongeau".

Après "Faims" et "l'Autre reflet", deux romans où il s'intéressait aux affres de la création (à sa manière, donc avec une dérive violente inéluctable), j'étais curieux de voir ce que Patrick Senécal allait nous réserver dans son nouveau roman. Il faut dire que le titre de ce cru 2017, "Il y aura des morts" (disponible aux éditions Alire), est particulièrement prometteur, quand on connaît le talent du romancier québécois pour créer des ambiances pouvant basculer à tout instant dans l'horreur. Alors, thriller, roman d'horreur, avec ou sans irruption du fantastique ? Les paris sont ouverts (je ne suis pas certain que cette formule soit très heureuse, étant donné ce qui vient...). Un roman marqué aussi par un élément important : Drummondville, cette cité dont le nom est devenu familier aux lecteurs de Patrick Senécal, devient pour une fois plus qu'un décor et participe véritablement à l'intrigue. Une visite guidée macabre, forcément macabre, de sa ville natale par un romancier dont les livres ne sont pas à mettre entre toutes les mains.



Carl Mongeau est propriétaire du bar "le Lindsay", à Drummondville. La petite cinquantaine, c'est un homme qui a mené sa vie comme il l'entendait jusqu'à maintenant et il s'apprête à fêter dans quelques semaines en grande pompe le vingtième anniversaire de son établissement. Patron, employés et habitués se réjouissent déjà et attendent cette commémoration avec impatience.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Carl. Du moins, en apparence. Car il ne digère toujours pas la rupture avec son épouse. Plus de deux ans qu'ils sont séparés, Pascale vient de demander officiellement le divorce, mais Carl ne parvient pas à tourner la page, à l'image de cette alliance qu'il n'arrive pas à retirer.

Carl s'inquiète un peu, car il aimerait bien que Pascale et leur fils Samuel assistent à la fête d'anniversaire du "Lindsay", mais il est probable qu'elle ne viendra pas. Quant au jeune homme, il vit à Montréal où il mène une brillante (et lucrative) carrière dans l'industrie du jeu vidéo. La fierté de son papa, malgré le côté violent de ses productions, mais il n'a plus trop le temps pour sa famille...

Voilà les pensées qui trottent dans la tête de Carl en ce vendredi 12 août 2016, alors qu'il se rend au "Lindsay". Sur place, la routine, des habitués, une ambiance sympa et encore assez calme. C'est plus tard, dans l'après-midi et en début de soirée que l'atmosphère se réchauffera. Le vendredi, c'est une bonne journée, en général, question chiffre d'affaires.

Au comptoir comme dans la salle, à l'exception d'une cliente. Cette femme, Carl en est certain, n'est jamais venue au "Lindsay" avant ce jour-là. Une réflexion vite oubliée. Jusqu'à ce que cette femme débarque dans son bureau, se présente sous le simple prénom de Diane et lui annonce tout de go, ou presque, que lui, Carl Mongeau, va mourir...

Une petite phrase lâchée comme ça, froidement, sur le ton de la conversation, sans que perle la moindre menace... Mais, les mots ont été lâchés : Carl Mongeau va mourir. La surprise passée, Carl prend la chose avec humour, on lui fait une blague, c'est évident, pas du meilleur goût, certes, mais ça ne peut être qu'une blague.

Et, aussitôt la femme partie, il se met en quête de celle ou celui qui, dans son entourage, a pu manigancer ce plan foireux. Puis, la vie reprend son cours, sous la forme d'un sms de Pascale qui voudrait le voir, et cette drôle de visite passe aussitôt au second plan. Il pose bien deux, trois questions, pour voir qui a eu cette idée stupide, mais sans plus.

Jusqu'à 17h06, ce vendredi 12 août 2016...

Alors qu'il repasse chez lui, Carl est agressé par un inconnu armé d'un couteau qui essaye manifestement de le tuer. Il lui échappe de justesse et parvient à prévenir la police... C'est alors qu'il va comprendre que la prédiction de Diane n'avait rien d'une blague et que quelqu'un veut effectivement sa mort...

Voilà un roman qui commence tranquillement, une vie sans histoire, en tout cas pas de celles dont on fait les thrillers, des préoccupations quotidiennes, même si certaines ne sont pas ordinaires, vous le verrez. Et puis, soudain, dans le sillage de cette femme élégante, complet blanc, talons hauts, chic, mais sans rien de voyant, surgit le bizarre, l'inhabituel. Le danger.

Et ensuite, débute une course digne d'un épisode de "24 heures" (la référence à cette série n'est pas innocente, il y a un côté Jack Bauer qui s'ignore, chez Carl), sans plus aucun temps mort. Une course haletante contre la mort, où se mêlent le questionnement naturel de Carl (mais qu'est-ce qui m'arrive ?) et une culpabilité grandissante.

Jusqu'ici, écrire ce billet a été relativement facile. Mais la suite est plus délicate, car il faut essayer d'en dire le moins possible, car le lecteur, comme Carl, se demande pendant un bon moment ce qui se passe. Or, rien n'est évident, rien n'est simple, et au fil de l'histoire, on se rend compte que Carl Mongeau, propriétaire sans histoire d'un bar de Drummondville, est devenue... une proie.

Cet homme lambda, nous allons le suivre au long de la traque dont il fait l'objet. A peine a-t-il le temps de chercher à comprendre ce qui lui arrive qu'il découvre de nouveaux éléments qui font froid dans le dos. En fait, pendant la première partie, il ne contrôle vraiment plus rien, tombe sans cesse de Charybde en Scylla, voit sa situation s'aggraver...

Il est sur la défensive et ne peut compter que sur les apparitions (le mot est presque à prendre dans son sens religieux) de Diane pour glaner quelques informations plus ou moins utiles. Mais, quand on essaye simplement de survivre, peut-on avoir la lucidité de poser les bonnes questions au bon moment ? Peut-on raisonner sereinement ?

Une proie... Carl doit accepter cette situation très inattendue. Oh, il a bien quelques histoires un peu dérangeantes dans ses souvenirs ou dans ses affaires actuelles, mais cela justifie-t-il le jeu macabre auquel il se retrouve mêlé malgré lui ? Qui pourrait lui en vouloir au point de concevoir un plan aussi délirant contre lui ?

Entre "The Game", de David Fincher (d'ailleurs cité dans le cours du récit), et "Running man", de Richard Bachman (eh oui, même quand c'est un roman écrit sous pseudo, Stephen King n'est jamais très loin dès qu'on évoque Patrick Senécal), "Il y aura des morts" permet à l'auteur québécois de renouer avec la veine horrifique qui a fait une partie de sa renommée.

Oui, horrifique, je crois qu'on peut qualifier ainsi ce livre dans lequel la violence se déchaîne de manière totalement incontrôlée. Carl Mongeau n'a rien d'un super-héros, il a même tout de l'anti-héros qui se retrouve à devoir se surpasser pour survivre. Et ce surpassement passe par une réponse violente, car l'heure n'est pas franchement à la diplomatie...

Âmes sensibles, soyez prévenues, "Il y aura des morts" ne lésine ni sur l'hémoglobine versée, ni sur les actes... frappants. Le tout, servi par Patrick Senécal avec ce talent particulier qu'il possède pour saisir l'image qui s'imprime dans l'esprit du lecteur, lui fait faire une grimace de dégoût, mais le capte pour ne le relâcher qu'à la fin de l'histoire.

On retrouve la veine des "Sept jours du Talion" ou du "Vide", dans ce roman haletant qui devrait méchamment vous surprendre, au fil des révélations. Le parfait roman pour s'amuser à échafauder des théories, construire des hypothèses, rechercher un possible coupable et même, si, si, un sens à ce déferlement cauchemardesque et absurde de violence.

Cela induit un des éléments importants de ce livre, très classique, certes, mais tout dépend comment on le traite : la paranoïa. Rapidement, face à l'inexplicable, elle gagne Carl, et on le comprend parfaitement ! D'un seul coup, n'importe quelle personne devient un agresseur potentiel. Et, pire encore, n'importe quel proche devient un commanditaire potentiel.

Car, il est impensable d'imaginer que ce soit le sort qui ait désigné Carl Mongeau, brave quinquagénaire, propriétaire d'un bar tranquille de Drummondville, au Québec, qu'on ait sorti son nom d'un chapeau ou d'un boule lors d'un tirage au sort... Non, quelqu'un tire les ficelles, et plus Carl tire dessus, plus ce qu'il fait apparaître nourrit cette paranoïa.

Au point que, sa volonté d'inverser la tendance, de reprendre le contrôle des événements va passer par une brutale vague de haine qui visera le monde entier, les inconnus et les proches plus encore. Vous allez voir ce que vous allez voir, abattre Carl Mongeau n'aura rien d'une sinécure et gare à celui qui se mettra sur son passage ! Vae victis !

Mais il n'y a pas que la paranoïa qui va accompagner Carl dans son odyssée. La culpabilité aussi, mot que j'ai déjà employé plus haut. Une double culpabilité, celle qui est enfouie dans son subconscient et ne demande qu'à rejaillir, celle qu'il traîne au quotidien et qui touche l'homme manquant de confiance et se reprochant erreurs et échecs...

Et puis, une autre forme de culpabilité qui va apparaître rapidement lors de la traque. Exactement ce que Diane lui a prédit : même s'il n'a rien à voir avec ce qui lui arrive, même s'il n'a rien demandé et même s'il ne fait qu'essayer de survivre, il va vite se sentir coupable du chaos qui s'abat sur lui et dont il est le centre de gravité.

Parnaoïa et culpabilité, c'est un mauvais cocktail... Si vous y ajoutez le stress, la fatigue, le découragement, il y a de quoi baisser les bras et accepter son sort en guise de rédemption. Carl va donc devoir lutter contre lui-même autant que contre l'adversité qui se déchaîne contre lui, et se convaincre que, non seulement il peut survivre, mais qu'il le souhaite...

"Il y aura des morts" est un roman qui ne démarre pas dès les premières pages sur les chapeaux de roue. Il y a une mise en place nécessaire, jusqu'à l'entrée en scène de Diane. Ensuite, wow, attachez vos ceintures et accrochez-vous ! On se retrouve avec une histoire qui file, concentrée sur un peu plus de 24 heures (d'où, en partie, la référence à la série, mais pas seulement).

Avec une particularité, Drummondville, cette paisible bourgade à qui Patrick Senécal fait subir bien des horreurs depuis qu'il a débuté dans l'écriture, n'est ici pas juste un décor, mais un élément fort et important de l'histoire. A l'exception d'une escapade montréalaise, tout se joue dans Drummondville, qu'on découvre comme jamais.

Ville natale de Patrick Senécal, elle devient, dans son ensemble, le cadre de cette course-poursuite à la vie, à la mort. Dans ses remerciements, l'auteur reconnaît lui rendre ainsi hommage en emmenant le lecteur dans différents endroits qui lui sont chers, comme l'école où il est allé et quelques lieux qui font ou ont fait la renommée de cette ville de près de 70000 habitants.

En fait, alors que j'avançais dans la lecture, une idée m'est venue à l'esprit : Drummondville est comme le plateau d'un jeu de société ou d'un jeu de rôles. Les personnages, comme les pions, y évoluent au gré des caprices et des envies du maître de jeu, d'un quartier à l'autre, des coins les plus fréquentées aux zones les plus isolées.

Voilà un roman pour lequel Google Maps ne sera pas inutile. A l'ère d'internet, on peut d'autant mieux profiter de ce type de romans, se déroulant dans une ville qu'on ne connaît pas. Suivre l'évolution des personnages sur les cartes en ligne est un plus, tout comme la possibilité de visualiser les lieux traversés, même si l'auteur peut prendre quelques libertés.

Et puis, il y a un point à ne pas négliger : dans cette extraordinaire mésaventure que vit Carl, tout est contre lui. Y compris l'effet de surprise, du moins le temps qu'il mesure l'ampleur de la catastrophe. Dans ces moments au combien difficiles, où il n'a plus grand-chose en sa faveur, Carl n'a qu'un atout, et pas forcément un atout maître : sa connaissance du terrain. Cette ville qu'il arpente depuis toujours et connaît par coeur...

"Il y aura des morts" est un roman qui a pour thème le chaos. Si vous ne prêtez pas forcément attention aux citations qui se trouvent en exergue de vos lectures, prenez le temps de vous y arrêter, cette fois, car elles sont très bien choisies. Oui, le chaos... Le mot apparaît un grand nombre de fois dans le cours du récit, en plus de l'impression tenace qu'il laisse.

Le plus étonnant, c'est qu'on se rend petit à petit compte qu'on a à l'oeuvre deux visions du chaos, et deux visions qui s'affrontent, comme une espèce de nouvelle Armageddon. A l'échelle de Drummondville et de Carl Mongeau, mais je crois que le terme colle assez bien. Pourtant, ce serait simpliste de voir dans ce qui arrive au propriétaire du "Lindsay" une simple lutte du bien contre le mal.

Non, c'est plus effrayant et paradoxal que ça : l'une des visions du chaos à l'oeuvre est la plus évidente, le tsunami qui emporte tout sur son passage et ravage une existence, ne laissant derrière elle que des ruines, si elle laisse quelque chose de vivant. Et puis, il y a l'autre vision, celle d'un chaos positif, ou en tout cas ayant des retombées positives...

Eh oui, l'être humain a cette phénoménale capacité d'adaptation qui lui permet de toujours trouver le moyen de tirer le profit d'une situation. Même si elle est chaotique. Même (et surtout ?) si c'est au détriment de quelqu'un d'autres... C'est un des leitmotiv des romans de Patrick Senécal, cette perversion qui consiste à capitaliser sur le malheur d'autrui.

"Il y aura des morts" devrait convenir aux lecteurs qui connaissent déjà le travail de Patrick Senécal, car on y retrouve beaucoup d'ingrédients déjà explorés. Je dirais même qu'il vient naturellement s'inscrire dans sa bibliographie. Si vous aimez les thrillers flirtant avec l'horreur, usant d'une violence extrême et ne ménageant ni les personnages ni les lecteurs, alors, foncez !

Un dernier mot, pour souligner que l'auteur lui-même peut s'avérer roublard, vicelard, même. Patrick Senécal opte pour une fin volontairement très ouverte qui laisse chaque lecteur devant un choix. Oui, vicelard, car, par ce coup narratif, il place soudain le lecteur dans une position active, et plus seulement celle du spectateur passif de l'autre côté du livre.

Il brise ce qu'au théâtre, on appelle le quatrième mur et vous comprendrez, en arrivant dans les dernières lignes du livre, pourquoi, par ce petit truc d'auteur, il nous place tous dans une situation très inconfortable... Enfin, j'espère que vous la trouverez inconfortable, parce que si elle vous convient, alors, vous être du mauvais côté du chaos !

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