dimanche 19 août 2018

"Il y a deux reines en Angleterre. Vous en servez une ; vous recherchez l'autre".

Cette citation en dit à la fois beaucoup et très peu, et ça me plaît bien. Car, jusqu'à ce que je décide de vous en dire plus (vous l'imaginez, le petit rictus sadique du rédacteur ?), cela laisse un champ des possibles très large... Mais c'est bien un roman de fantasy historique qui va nous intéresser aujourd'hui, un roman qui parle de l'histoire de l'Angleterre, mais qui est signé par une romancière américaine, eh oui. En France, nous avons pour beaucoup découvert Marie Brennan avec "Une histoire naturelle des dragons", premier volet de son cycle "Mémoires de Lady Trent", pour lequel elle a reçu un prix Imaginales. Mais, auparavant, elle avait publié un autre cycle, "La Cour d'Onyx", dont le premier volet, "Minuit jamais ne vienne", est sorti cette année en grand format, toujours aux éditions de l'Atalante (traduction de Marie Surgers). Une plongée dans l'ère élisabéthaine, à la cour d'une des plus grandes souveraines anglaises... Mais peut-être pas comme vous l'imaginez...



1588. Voilà trente ans que Elisabeth Ire règne sur l'Angleterre et son royaume est désormais l'une des plus grandes puissances européennes et donc mondiales. La gloire des Tudors est à son comble, la prospérité est là. Mais, la vie politique n'est pas un long fleuve tranquille, tant sur son propre territoire qu'à l'extérieur des frontières.

Mais, ce n'est pas sur Terre que ce qui nous intéresse se déroule. Non, c'est en-dessous, littéralement sous la ville de Londres. En effet, loin des regards des êtres humains, s'étend un gigantesque palais royal, sans commune mesure avec les nombreuses demeures où vit Elisabeth, au gré de ses humeurs (et de l'état des lieux).

Ce palais est celui d'une autre reine, nommé Invidiana. Elle est la reine des fae et elle règne sur ses sujets avec une grande sévérité. Les faes vivent, disons-le clairement, sous le joug d'un tyran, en quelque sorte, la face sombre qui s'oppose à la figure lumineuse d'Elizabeth. Invidiana est toute-puissante et gare à celle de ses sujets qui ose remettre en cause ce pouvoir.

Pourtant, les faes ne fuient pas en nombre le palais d'onyx : elles y sont à l'abri et ne risquent pas d'être menacées par les humains, qui les ont si souvent chassés par le passé. Nul humain ne connaît l'existence de ce palais d'onyx, qui se trouve finalement au meilleur des endroits, tellement près des humains qu'ils ne le chercheront jamais là.

S'il est impossible pour un humain, sous peine de perdre la raison, de vivre parmi les faes, les faes, au contraire, peuvent parfaitement vivre dans le monde des humains. Il leur faut "simplement" camoufler leur véritable appartenance, se transformer en humain pour passer inaperçu. Et cela ne peut se faire en permanence, car cela coûte beaucoup d'énergie.

Deux royaumes, deux reines qui se connaissent, et depuis longtemps. Elles sont même unies par un mystérieux pacte, conclu au milieu des années 1550, avant qu'Elisabeth ne monte sur le trône, à un moment où il semblait même s'éloigner d'elle. Un pacte selon lequel, depuis trente ans, les deux royaumes sont gouvernés au diapason...

Mais qui mène réellement la danse ?

Michael Deven, issu d'une famille de noblesse récente, fils d'un imprimeur ayant réussi, nourrit l'ambition de servir à la Cour de la reine Elisabeth. Enfin, ce serait un premier pas que d'y être accepté, même pour y occuper un rôle subalterne. Car, en réalité, il espère à terme y faire des rencontres clés pour son avenir.

Il lui faudrait en particulier trouver un protecteur qui accepterait de le prendre son son aile, un mentor qui pourrait l'aider à devenir un courtisan à part entière, et à en tirer profit, cela s'entend. Comprenez de la richesse, sonnante et trébuchante, mais aussi le prestige qui manque encore aux Deven. Il se verrait bien aller haut, très haut...

Et le jeune homme mène décidément bien sa barque. Il rencontre Elisabeth en personne lors d'une audience, qui tourne à l'interrogatoire, et fait suffisamment bonne impression pour qu'on lui propose de servir à la Cour. Quand à celui qui pourrait l'aider à gravir rapidement les échelons, il a une idée précise de la personne ad hoc : Francis Walsingham, l'homme de confiance de la reine...

Il ne se doute pas encore que ses ambitions vont l'amener à découvrir les arcanes du monde politique de son temps et d'effleurer certains secrets soigneusement cachés aux yeux du peuple. Et comme son ambition n'a d'égale que sa curiosité, il va s'intéresser de près à ces histoires qui vont lui faire découvrir le monde sous un tout autre jour...

Lune est une fae. Au contraire de Michael, elle fréquente de longue date la cour de sa reine, Invidiana. Enfin, elle fréquentait, car elle est tombée en disgrâce (on en découvre les raisons en cours de roman) et n'y est donc plus vraiment la bienvenue. Or, elle aussi est ambitieuse. Et orgueilleuse. Elle met donc tout en oeuvre pour retrouver la place qui lui est due.

Des démarches qui nécessitent de passer pas mal de temps dans le monde des humains, où elle est à l'abri des colères d'Invidiana et où elle peut fureter, à la recherche d'éléments qui lui permettront de retrouver la confiance perdue de sa souveraine. Elle sait qu'elle prend des risques, mais le jeu en vaut la chandelle...

Un homme, une fae, chabad... euh non, mais la rencontre est inévitable, on s'en doute. Mais sous quelle forme ? Alliance ou rivalité ? Que peuvent-ils apporter l'un à l'autre et dans quel but ? C'est tout l'enjeu de ce livre, qui repose sur de sombres secrets enfouis depuis longtemps et que personne ne voudrait voir rejaillir...

"Minuit jamais ne vienne" est l'un des premiers romans de Marie Brennan, publié en 2008 dans sa version originale, et tire son inspiration dans le film de Shekar Kapur, "Elizabeth", porté par un brillant casting, avec à sa tête, Cate Blantchett dans le rôle de la souveraine. Sur le rabat de la couverture du livre, on lit une citation de Marie Brennan à ce sujet, mais pas seulement.

Visiblement, le film a fait forte impression à la jeune romancière qui a essayé de donner à son univers, et en particulier à la Cour d'Onyx, ce royaume parallèle, des ambiances, des couleurs, des lumières qu'elle avait pu y voir. Mais, cela n'est qu'un point de départ, il faut mettre tout le reste en place. Et le reste, c'est une histoire...

Et une Histoire, eh oui : l'histoire de l'ère élisabéthaine est un autre ingrédient important de ce livre. Avec un vrai jeu entre les faits historiques et la manière de les raconter dans cette histoire alternative. En effet, il faut que le lecteur voie la patte des faes dans ce qui se passe dans le monde. Et là-dessus, il y a de très bonnes idées.

Vous connaissez l'Invincible Armada, au moins de nom. En pleine période de guerres de religion en Europe, le très catholique roi d'Espagne, Philippe II, décida d'envahir l'Angleterre et de renverser la reine protestante Elisabeth Ire. La flotte rassemblée par l'Espagne est énorme, impressionnante. Et pourtant, malgré son nom, ce sera un fiasco terrible.

Cet événement a eu lieu en août 1588, soit quelques semaines à peine avant le début de "Minuit jamais ne vienne". C'est donc tout frais dans les mémoires et les Anglais, si fiers de leur insularité, en tirent un réel orgueil. Marie Brennan s'inspire, parmi d'autres événements majeurs de l'époque, de l'échec des Espagnols pour en donner une version un peu différente, influencé par le pacte entre les reines...

C'est amusant de regarder ces faits que l'on connaît pour la plupart, peut-être pas toujours en détails, mais suffisamment bien pour voir comment Marie Brennan les intègre à son histoire et comment elle matérialise l'alliance des deux reines. Mais, de ce pacte, on ignore à peu près tout, et en particulier les différentes contreparties. L'avènement seul d'Elisabeth n'explique sans doute pas tout...

Elisabeth et Invidiana ne sont pas omniprésente dans le livre, mais leur place est importante. Il y a un élément intéressant dans le choix de Marie Brennan (qui est en partie lié aux événements de cette période) : ce n'est pas une jeune reine qui est au pouvoir, mais une reine vieillissante, usée par trente années de pouvoir, fatiguée, plongée dans le doute. Et ce n'est évidemment pas anodin.

Quant à Invidiana, elle apparaît nettement plus sombre, nettement plus dure, aussi. J'ai utilisé le mot tyran pour la qualifier, je ne crois pas que ce soit trop fort. Pour vous donner une idée, Marie Brennan dit s'être inspirée de Maléfique, la méchante, très, très méchante, de la version Disney de "La Belle au Bois Dormant"...

Et puis, il y a donc les personnages que l'on va suivre tout au long de ce roman : Deven et Luna. Lui est un jeune homme ambitieux, je l'ai dit, mais c'est aussi un garçon encore très naïf par moments. Il est en tout cas bien moins habitué aux intrigues de cour et aux manipulations politiques, ce qui est logique, puisqu'il y est arrivé récemment.

Mais il apprend vite. Auprès d'un maître du genre : s'il n'est qu'un personnage secondaire, j'ai adoré Walsingham, dont je connaissais le nom, et guère plus. Dans le film de Shekar Kapur, c'est Geoffrey Rush qui l'incarne, et ça lui va très bien, je trouve. N'hésitez pas à aller jeter un oeil à l'incroyable vie de cet homme, un des premiers grands maîtres espions et véritable éminence grise d'Elisabeth.

Deven, que l'on voit évoluer, gagner en expérience, s'aguerrir et progresser, n'aurait pas pu tomber sur meilleur mentor que celui qui connaissait certainement mieux que tout le monde toutes les affaires, même les plus secrètes, du royaume. Et, en se lançant dans son improbable et périlleuse enquête, nul doute qu'il lui fait grand honneur : les leçons ont été bien assimilées.

Luna, pour sa part, est au contraire une vieille habituées des intrigues de cour et elle compte bien sur cette science des manigances et des opérations en douce, mais aussi sur des contacts fort utiles à l'extérieur de la Cour d'Onyx, pour retrouver au plus vite sa place et son standing. Contrairement à Michael, elle n'a plus rien à perdre, puisqu'on lui a déjà retiré ce qu'elle avait de plus précieux.

Il y a quelque chose d'assez classique dans la rencontre entre ces deux-là, qu'on imagine inévitable dès le début. Reste à savoir comment cela va s'agencer, comment ils vont agir l'un face à l'autre, comment Deven va également découvrir les secrets de Luna, et à travers elle, d'autres bien plus incroyables encore.

"Minuit jamais ne vienne" est un roman porté par des personnages féminins forts (oui, je sais, je simplifie en qualifiant les faes de femmes, mea culpa...), les hommes apparaissent en retrait ou, comme dans le cas de Deven, ne possède pas toutes les cartes en main. Il est naïf, certes, mais il est surtout un peu dépassé, et pour cause : comment être préparé à ce qu'il découvre ?

Et puisque j'évoque les personnages, mention spéciale aux soeurs Goodemeade. Là encore, on peut considérer qu'il s'agit de personnages secondaires, mais leur rôle n'est pas anodin. D'abord parce qu'elles sont faes mais ont élu demeure dans le monde des hommes. Ensuite... Il n'y a pas d'ensuite, le reste, c'est dans le roman !

On va terminer en parlant de la construction du roman. Il se divise en 5 actes, comme une tragédie. Un lien avec le théâtre tout à fait naturel, puisque l'ère élisabéthaine a été le début d'un âge d'or pour la production théâtrale, au point qu'on a appelé cette période (qui a duré au-delà du règne d'Elisabeth) le théâtre élisabéthain.

Pour être franc, cette histoire m'a vite titillé, mais j'ai été sage, patient. En effet, j'étais intrigué par ce titre, "Minuit jamais ne vienne", je guettais dès le début de la lecture, avec la découverte du découpage en actes, ce qui pouvait nous rappeler le théâtre élisabéthain. Et probablement sa figure la plus célèbre, William Shakespeare.

Je ne vais pas dévoiler ici la référence, car elle arrive loin dans le livre, mais soyez-y attentifs, elle donne quelques clés de lecture fort intéressantes rétrospectivement. Mais qui est aussi un peu en décalage avec un dénouement qu'on aurait pu imaginer bien plus sombre que ce que nous propose Marie Brennan. A vous de vous faire une opinion à ce sujet...

Un dernier mot, car ce roman pourrait être un one-shot, mais c'est en fait le premier volet d'un cycle un peu particulier : composé de quatre tomes, se déroulant chacun à quatre époques particulières de l'histoire de l'Angleterre, avec quatre histoires impliquant humains et faes... Il existe aussi des nouvelles qui viennent s'intercaler entre les romans (mais j'ignore si elles sont traduites).

"La Cour d'Onyx" s'annonce comme un cycle très différent des "Mémoires de Lady Trent". C'est en tout cas, pour ce premier volet, une intéressante plongée dans l'histoire anglaise, à une période riche et remarquable, autour d'un personnage historique iconique. Le jeu entre l'histoire est la fantasy est très bien ficelé et je suis curieux de découvrir la suite.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire