samedi 11 août 2018

"Rome broie les Egyptiens sous la semelle de ses légions, mais tous ne sont pas prêts à se laisser écraser sans rien faire".

Sept ans entre deux volets d'une série, c'est long, c'est beaucoup trop long, en tout cas pour les lecteurs qui espèrent retrouver au plus vite des personnages qu'ils apprécient. Mais la patience est une belle vertu et ce sont les auteurs qui disposent (du moins, dans l'idéal). Notre livre du jour est le quatrième volet d'une série de polars historiques qui nous emmène dans l'Empire romain, au premier siècle de notre ère, sous le règne de l'empereur Tibère. Une série dont le personnage principal est Kaeso, un prétorien, autrement dit un membre de la garde de l'empereur. "Du sang sur Alexandrie", dernier roman en date de Cristina Rodriguez (aux éditions du Masque, en format poche), est donc sa quatrième enquête, dans un contexte très particulier, puisque c'est, comme le titre l'indique, en Egypte que l'intrigue va se dérouler. Ou plutôt, les intrigues, car c'est la particularité de ce romans : joyeusement brouiller les pistes en multipliant les fils narratifs... Mais c'est aussi une histoire qui va nous offrir un côté plus sombre du personnage de Kaeso, jusque-là héros sans peur et sans reproche...



Aula, la fille du préfet d'Egypte, doit prochainement se marier. L'événement est d'importance, sur le plan mondain, mais également sur le plan politique et diplomatique. Car l'Egypte est devenue une province romaine assez récemment, à la mort de Cléopâtre, et pas des moindres, puisqu'elle est le véritable grenier à blé de Rome depuis sa colonisation.

Une situation difficile à gérer, de par la distance, bien sûr, mais aussi parce que les Egyptiens vivent assez mal cette mainmise de Rome. Le préfet joue donc un rôle clé en tant que représentant de l'Empire installé à Alexandrie, il convient de lui apporter un soutien important, tout en évitant de provoquer d'éventuels incidents...

Bref, l'enjeu est de taille et il convient de trouver le juste équilibre. Pas question que Tibère, qui plus est très âgé, se rende sur place en personne. Pas question que Caligula, candidat à la succession de l'empereur vieillissant, y aille non plus... C'est donc sa soeur Drusilla qui a été désignée pour se rendre de l'autre côté de la Méditerranée afin de représenter le pouvoir impérial.

Elle n'ira évidemment pas seule. Et, parmi les membres de sa suite, Apollonius (voir la précédente enquête de Kaeso, "l'Aphrodite profanée"), désigné car il connaît bien Alexandrie et pourra servir de guide. L'oracle, malgré les plaintes de son esclave nubien, Malah, n'a pu décliner l'invitation, mais ce retour en Egypte est loin de le ravir...

Tout ce qui se passe en Egypte doit rester en Egypte, et c'est bien pour cela qu'Apollonius ne montre pas d'empressement et même une certaine inquiétude à l'idée de retourner dans ce pays où il a longtemps vécu. Pourquoi redoute-t-il à ce point ce retour ? Malah et lui sont les seuls à le savoir, et ils entendent bien le rester...

Autres membres de la suite de Drusilla, les cousins Concordia et Kaeso. La première, toujours aussi exubérante, spontanée et curieuse, est l'amie de Drusilla et n'imaginait pas une seconde manquer ce voyage outre-mer. Le second, toujours flanqué d'Io, son léopard apprivoisé, qui fait toujours impression là où ils passent, sera présenté comme un ami de la famille impériale.

Voyageant en civil, sans mandat officiel, il assurera cependant la sécurité de la soeur de Caligula, dans la plus grande discrétion. Une situation qui est en fait une couverture pour une toute autre mission, qui doit absolument rester secrète. C'est Caligula qui en est à l'origine, et seul son meilleur ami peut s'en charger...

En effet, depuis quelque temps, à Alexandrie, un homme affirme être le fils de Marc-Antoine, dont le souvenir reste très fort en Egypte et est devenu le symbole de l'opposition à Rome. Peut-être s'agit-il d'un imposteur, d'un fou ou tout simplement d'un agitateur, mais il faut en avoir le coeur net. Car, si par malheur il disait vrai, alors, les ambitions de Caligula seraient remises en cause...

Bien sûr, il va devoir enquêter dans la plus grande discrétion une fois sur place. En marge de la délégation impériale, avec les risques que cela suppose. Pas de quoi effrayer le jeune homme, habitué à enquêter dans les coins les plus sombres et les quartiers les plus mal famés de Rome. Mais, cette fois, il n'aura pas toutes les cartes en main et opérera quasiment en terrain ennemi...

Enfin, pour achever de compliquer les choses, la délégation romaine arrive dans une ville d'Alexandrie sous tension. Ces derniers mois, d'horribles meurtres ont eu lieu : de jeunes garçons ont été enlevés et massacrés selon un rituel macabre. Une affaire très inhabituelle qui dépasse complètement les soldats chargés de la résoudre.

Et si l'arrivée du "Prétorien au Léopard", précédé de sa réputation, pouvait permettre de mettre hors d'état de nuire de terribles assassins ? C'est l'espoir du centurion Pulchellus, peut-être son dernier espoir, même, à condition qu'il parvienne à entrer en contact avec Kaeso et à le convaincre de lui donner un coup de main salutaire...

Voilà, vous avez toutes les cartes en main, ou presque... Il reste évidemment quelques atouts dans les manches de Cristina Rodriguez... Mais, ce rapide panorama permet de mesurer les grands enjeux qui sous-tendent le roman et les différentes intriguent qui s'y déploient. Et vont suivre des chemins qui ne sont pas ceux qu'on leur destinait à l'origine...

Pour ce quatrième tome des enquêtes de Kaeso le Prétorien, Cristina Rodriguez délocalise donc ses personnages et leur offre un cadre majestueux : Alexandrie. Mais pas question de laisser naufrager les papillons de leur jeunesse, à ces braves Romains. Car, si l'endroit en impose, il y flotte tout de même une atmosphère peu propice à la détente.

C'est tendu partout, et Drusilla et sa suite le ressentent à peine ont-ils posé le pied sur le port. Disons les choses clairement : ils ne sont pas les bienvenus. L'heure n'est pas encore à la révolte, mais la grogne envers la puissance romaine est palpable. Et l'idée de voir un descendant de Marc-Antoine accéder au pouvoir serait vue d'un bon oeil...

Je ne vais pas vous faire un cours d'histoire antique, mais Antoine, Cléopâtre, la bataille d'Actium, ça doit vous parler, forcément. Son aura reste forte, bien loin de sa réputation de débauche et de gaspillage. Et surtout, elle est la seule assez forte pour remettre en cause les équilibres en place, et par ricochet, la domination romaine en Egypte.

Kaeso et ses amis arrivent sur une poudrière que la moindre étincelle pourrait faire exploser. Et d'autres éléments (que je ne vais pas évoquer dans ce billet, hé, hé !) vont concourir à mettre la délégation romaine dans une situation fort délicate... Disons simplement que l'ambiance qui entoure ce mariage n'a rien de franchement festif...

Cristina Rodriguez brouille les pistes, entremêle les intrigues, bouscule les rôles établis, joue à merveille avec les secrets et les ambiguïtés des uns et des autres. On retrouve alors le côté sombre et, j'ose, plutôt glauque de cette série. Les enjeux et les dangers sont nombreux, cela demande un certain tact, que tous ne possèdent pas (n'est-ce pas, Concordia ?).

Les éléments historiques croisent les éléments fictionnels, se complètent et s'alimentent et, si l'ensemble apparaît complexe de prime abord, tout s'agence petit à petit pour nous amener à un dénouement dont le côté mosaïque renforce la tension et le suspense, jusqu'à ce que tombent les masques (et il y en a un paquet !).

J'ai finalement évoqué assez peu de personnages dans ce résumé. "Du sang sur Alexandrie" est un polar qui en compte beaucoup, forcément, puisqu'il y a plusieurs fils narratifs indépendants. Cristina Rodriguez jongle avec eux et surtout, met en place une série d'ambiguïté, de mystères et de faux-semblants qui font monter la sauce.

A l'image de Kaeso, pas très franc du collier dans cette affaire, on va y revenir, bien d'autres personnages de cette histoire jouent double jeu, et même parfois plus encore. Des secrets à foison et des intérêts divers, voilà la clé de cette sombre histoire au pied du célèbre phare d'Alexandrie. Politique, religion, pouvoir et argent ne sont évidemment jamais loin...

Si vous avez lu les précédents tomes de cette série (ce que je vous encourage à faire, pour avoir une idée précise des personnages récurrents, de leur personnalité et de leur rôle autour de Kaeso), vous allez retrouver cette dimension obscure, parfois carrément sordide, dans des ambiances souvent nocturnes ou oppressantes.

On y retrouve surtout un Kaeso un peu en retrait. Il se fait discret, le prétorien, puisque c'est ce qu'on lui a demandé. Il travaille, mais il n'est pas forcément celui qui a la main sur ce noeud de vipères au milieu duquel ses amis et lui sont projetés. Certain(e)s vont aussi endosser le costume d'enquêteur, au mépris du danger, et en oubliant qu'on n'est pas à Rome...

Kaeso... Il a un côté lumineux qui sied parfaitement à la noirceur de cette série. Il possède les qualités du héros tel qu'on pouvait le définir en son temps, dans cette culture gréco-romaine antique. Héros par ce physique fort avenant, ma foi, mais aussi par son caractère plein de noblesse. Or, cette fois, on va le voir s'écarter un peu de cette image qu'on peut trouver un peu lisse.

Oh, bien sûr, je ne vais pas expliquer en détails ce qui m'inspire ces réflexions au sujet de Kaeso, mais j'ai trouvé intéressant de voir s'affirmer ce côté un peu plus sombre. Par devoir, plus que par raison, mais tout de même. Personnage central d'une série de polars historiques, il incarne a priori la notion de justice et là, c'est moins évident.

Je ne sais pas quelle suite Cristina Rodriguez va donner à cette série. J'espère qu'il ne faudra pas attendre sept ans avant d'y revenir, mais j'ai l'impression que cette enquête outre-mer ouvre un champ des possibles très intéressant. Pour le personnage de Kaeso, qui s'aventure en terrain glissant, mais plus généralement pour tout le contexte de cette série, comme si on préparait le terrain pour une nouvelle ère...

Vous remarquerez que j'ai très, très peu parlé d'Io jusque-là. Si vous ne connaissez pas la série, c'est donc l'animal de compagnie de Kaeso, un léopard femelle qui peut se montrer aussi caressante que menaçante. Son rôle n'est pas seulement décoratif, l'animal est participe à sa façon aux aventures de Kaeso, même si, je crois, à l'origine, elle ne devait pas tenir une place aussi importante.

Si j'en parle, en conclusion de ce billet, c'est parce que c'est un élément qui a beaucoup fait pour cette série. De nombreux lecteurs (dont je suis) sont tombés sous le charme de ce félin à qui la parole ne manque même pas, tant il sait se faire comprendre, et ont contribué à en faire le parfait complément de Kaeso, sa principale alliée dans ses enquêtes (si l'on excepte l'incontrôlable Concordia).

Et puisque je vous recommande d'attaquer la série par le début, si vous voulez vous lancer dans sa lecture, soyez attentifs, tous les tomes ne sont pas forcément disponibles en version papier, en revanche, ils le sont tous en numérique depuis peu. Dans l'ordre : "Les Mystères de Pompéi", "Meurtres sur le Palatin", "L'Aphrodite profanée", évoqué plus haut, et donc "Du sang sur Alexandrie".

A vous de jouer !

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